Iconeus est l’un des trois vainqueurs de la catégorie Healthcare des Wilco Stars 2018 organisés début avril 2018 par l’accélérateur de start-ups Wilco.
H&TI a interrogé un de ses co-fondateurs, Ludovic Lecointre, Chief Executive Officer, qui a défendu le projet porté par Iconeus lors de la soirée. Il était soutenu par Véronique Frechin, marraine d’un soir et responsable de l’innovation chez WeHealth By Servier, laboratoire partenaire de l’accélérateur Healthcare de Wilco.
Dans l’entretien accordé à H&TI, Ludovic Lecointre présente la solution d’imagerie neuro-fonctionnelle en temps réel et interactive qui révolutionne la recherche en neurosciences en ce qu’elle permet de visualiser et de comprendre le fonctionnement du cerveau, ainsi que d’en établir une cartographie fonctionnelle précise sous forme de table de connectivité cérébrale. À terme, « elle permettra de mieux comprendre les pathologies qui sont aujourd’hui mal détectées et mal prises en charge, comme l’autisme, et de parfaire les traitements afin de réduire l’impact sociétal des maladies affectant le système nerveux », explique-t-il. Son application pourrait déboucher sur la réduction de séquelle et de récidives dans le cadre de certaines interventions, ainsi que des coûts de celles-ci.
Qui est l’équipe derrière le projet d’imagerie neuro-fonctionnelle d’Iconeus ?
La genèse du projet s’inscrit dans les travaux du Laboratoire de Physique des Ondes pour la Médecine de l’Institut Langevin (Inserm), dirigé par le Dr Mickael Tanter, qui est à la pointe de l’imagerie médicale échographique mondiale. Il s’est associé avec une équipe de 4 chercheurs qui sont co-fondateurs : Zsolt Lenkei, médecin neurobiologiste du Laboratoire de Plasticité du Cerveau, Mathieu Pernot et Thomas Deffieux, physiciens de l’Inserm et Bruno Osmanski, CTO d’Iconeus, docteur en physique des ondes et expérimenté en neurosciences.
Depuis, l’équipe s’est élargie au moment de la création d’Iconeus, en avril 2016, bien que nous ne soyons actifs que depuis fin 2016, avec l’arrivée Mohamed Nouhoum, doctorant en physique des ondes et Thomas Kieffer, ingénieur informatique. Iconeus est passé d’une personne début 2017 à quatre personnes début 2018 et projette le recrutement de six collaborateurs supplémentaires début 2019.
Vous êtes le seul pharmacien de l’équipe. Comment votre parcours vous a mené à la tête de la start-up ?
J’ai été cadre supérieur dans la recherche et développement dans l’industrie pharmaceutique au sein de grands laboratoires, tels Pfizer ou Bristol-Myers Squibb, ce qui m’a donné des bases dans la gestion des processus et des hommes dans un environnement international. Et mon expérience de 12 ans de pharmacien titulaire m’a permis de me frotter aux différents aspects de gestion d’une PME de 13 personnes, car il fallait être un peu comptable, un peu juriste et au final je trouve que c’est assez similaire à l’aventure d’une start-up. Et puis, à titre personnel j’ai goût certain pour le risque.
Dans le cadre de ma mission d’expert indépendant auprès de l’ANSM dans l’évaluation pharmaceutique des dossiers de mise sur le marché, j’ai été impliqué dans l’évaluation pharmaceutique d’un projet fondé sur une technologie développée par le laboratoire de Mickael Tanter. Ce projet n’avait pas abouti, car il y avait trop d’obstacles réglementaires et scientifiques à l’époque, mais j’avais beaucoup apprécié le travail avec les chercheurs et comme je souhaitais changer d’activité, j’avais laissé entendre à Mickael Tanter qui si un autre projet émergeait je souhaitais travailler avec lui. Un jour, il m’a appelé en m’annonçant qu’il avait une technologie à haut potentiel et me proposer de m’associer au projet en qualité de CEO de la structure qui allait la porter et j’ai accepté.
Comment a émergé l’idée d’un imageur neuro-fonctionnelle ?
Ce sont au départ des chercheurs qui sont venus à la rencontre de Mickael Tanter et qui lui ont fait part d’un besoin insatisfait. Le besoin se faisait sentir aussi bien en recherche académique, du côté des chercheurs, qu’en clinique, du côté des praticiens à l’hôpital. Les premiers espéraient une solution qui permet d’étudier le fonctionnement du cerveau dans des conditions réelles sans contraintes, alors que les deuxièmes en ont besoin pour comprendre les maladies et trouver les traitements adéquats. C’est le point de départ – le constat que l’on ne connaît pas les fondamentaux du cerveau.
Pourtant, le seul outil dont les chercheurs disposent à l’heure actuelle pour faire de l’imagerie fonctionnelle est l’imagerie par résonance magnétique (IRMf) qui ne permet pas de rendre compte du fonctionnement cérébral dans de bonnes conditions.
Par ailleurs, le coût des maladies du système nerveux en Europe représente 800 milliards d’euros par an. C’est le premier poste de dépense qui absorbe 35% du budget santé des États européens, sans parler des coûts indirects causés par la perte de performance ou d’autonomie des personnes qui en souffrent.
Le manque de connaissances en recherche fondamentale et d’outil efficace en recherche appliquée ont abouti à un système de soin peu efficace. Et Mickael Tanter avait déjà mis au point une nouvelle technologie qui pouvait avoir des applications en imagerie médicale. Avec son équipe ils ont encore amélioré cette technologie pour augmenter ses performances, notamment sa sensibilité, et en faire une solution d’imagerie neuro-fonctionnelle en temps réel et interactive à destination des laboratoires de recherche en neurosciences et des laboratoires pharmaceutiques du monde entier.
Quel est le plus de la solution et qu’apporte-t-elle par rapport aux solutions disponibles sur le marché ?
Notre imageur chamboule l’imagerie neurofonctionnelle telle qu’elle est disponible aujourd’hui. Tout d’abord, il permet de mieux voir que les outils d’imagerie disponibles sur le marché donnent à voir – c’est comme passer d’un écran de télévision analogique à un écran 4K.
En outre, étant donné qu’il s’agit d’une méthodologie légère à mettre en œuvre, elle permet de changer le contexte de l’imagerie en libérant le sujet de la contrainte de l’appareil et en examinant les sujets dans les conditions de vie réelles.
Pour un chercheur, cela implique de pouvoir suivre un animal éveillé et complètement libre de ses mouvements et obtenir des résultats sans le biais d’une anesthésie. Pour un professionnel de santé, l’appareil représente la possibilité de réaliser des examens qui sont impossibles à pratiquer aujourd’hui.
Pouvez-vous décrire votre solution et expliquer son fonctionnement ?
Notre neuro-imageur est un appareil de paillasse qui se compose d’une boîte électronique très puissante mobile et d’accessoires pour connecter le sujet : une sonde échographique de la taille d’une pièce de 20 centimes qui va capter l’activité cérébrale du sujet. Il est équipé d’algorithmes de traitement du signal qui sont protégés par des brevets. Iconeus est titulaire d’une licence d’exploitation exclusive mondiale en neurosciences.
L’innovation technologique mise à part, le neuro-imageur est mobile, ce qui peut paraître anodin, mais qui est en réalité une petite révolution en imagerie et a des implications importantes en termes de logistique notamment dans les laboratoires de recherche. Les chercheurs sont peu regardants sur l’aspect esthétique. Ce qui les intéresse surtout, c’est la puissance de calcul que le boîtier permet de générer.
Par ailleurs, nous mettons à disposition des chercheurs des matrices de connectivité (connectivity pattern) entre les différentes zones du cerveau que l’utilisation de notre neuro-imageur a permis d’établir pour un certain nombre d’activités ou de pathologies.
Pouvez-vous expliquer ce qu’est une matrice de connectivité ?
L’examen fonctionnel de l’activité cérébrale permet d’établir ce que l’on appelle des matrices de connectivité entre différentes zones du cerveau. Il s’agit de la signature biologique liée à une activité cérébrale. Elle permettra de différencier un fonctionnement « normal » d’un fonctionnement pathologique. La connectomique est une science nouvelle qui repose sur ces matrices qui se présentent sous forme de tables ou de carrés, avec en abscisses et en ordonnées les noms de différentes zones du cerveau étudiées par les chercheurs. De petits carrés colorés indiquent le degré de connectivité entre les zones.
Ces matrices sont d’un enjeu fondamental pour l’avenir de la science, car elles permettent la compréhension fonctionnelle de certains phénomènes cérébraux et déboucheront sur la mise en place de traitements adaptés.
En quoi la technologie de l’imageur va aider les chercheurs et quels usages ils vont en avoir ?
Nous avons divisé notre cible en deux segments : le segment pré-clinique qui couvre aussi bien la recherche académique que la recherche appliquée, et le segment clinique qui vise l’application médicale au sein d’établissements de santé.
Notre proposition de valeur est de permettre aux chercheurs d’acquérir de nouvelles connaissances grâce à une nouvelle forme d’expériences pour comprendre et traiter maladies.
Les chercheurs impliqués dans l’étude du cerveau ont besoin d’étudier l’intégralité du cerveau pour pouvoir observer ce qui se passe quand on le soumet à un stimulus, et de comprendre comment les différentes zones du cerveau sont interconnectées pour produire une réponse.
Aujourd’hui, aucun outil ne permet de le faire de façon satisfaisante. L’IRMf, dans le cadre des études fonctionnelles du cerveau fournit des résultats limités, biaisés et imprécis. Elle ne permet pas d’examen dans les conditions de vie réelle. Les sujets examinés doivent être anesthésiés ou immobilisés, alors que notre solution permet d’examiner des animaux conscients, donc libres de leurs mouvements. Grâce à cette interaction possible, les chercheurs aboutissent à des résultats non biaisés et peuvent envisager des études qui étaient impossibles jusqu’alors.
En termes de qualité, l’IRM envoie une image toutes les 4 à 6 secondes et ne peut donc pas capter les phénomènes biologiques du cerveau qui interviennent à des fréquences temporelles inférieures à la seconde, alors que notre imageur le peut.
Quels sont à terme applications cliniques visées par le neuro-imageur d’Iconeus ?
Disposer d’un outil accessible et facile à mettre en œuvre, et qui produit une image de l’activité cérébrale aiderait à prendre les bonnes décisions cliniques pour améliorer le pronostique des patients.
On n’y est pas encore, mais à l’avenir, lorsque la technologie sera mûre, on elle pourra être utilisée en pédiatrie au service de plusieurs objectifs médicaux. Ainsi, on pourra faire des échographies visant l’établissement d’un diagnostic précoce de pathologies comme l’autisme. On connaît l’importance d’une détection précoce, car elle permet une prise en charge susceptible de réduire le handicap, mais actuellement en France l’âge moyen des enfants au moment du diagnostic se situe entre 4 et 6 ans. Cependant, selon les recommandations de la Haute Autorité de Santé , le diagnostic devrait intervenir à l’âge de 30 mois.
D’autres spécialités médicales pourront tirer bénéfice de notre solution, mais pour le moment, nous préférons ne pas dévoiler notre stratégie de développement.
Iconeus a été incubé par Wilco. Avez-vous bénéficié d’autres dispositifs d’aide et que vous ont-ils apporté ?
Avant même la création d’Iconeus, le laboratoire dirigé par Mickael Tanter avait reçu un soutien financier de la Commission européenne à hauteur de 2,5 millions d’euros via le Conseil européen de Recherche (ERC).
Iconeus s’est établi grâce à l’aide du concours i-LAB, concours national opéré par Bpifrance d’aide à la création d’entreprises de technologies innovantes. C’est à l’occasion de l’édition de 2015 du concours que la start-up ancêtre d’Iconeus, Neuroflows, a été lauréate du concours dans la catégorie Création. Grâce à l’accompagnement au sein de l’accélérateur Wilco, nous avons pu bénéficier de prêts d’honneur qui ont beaucoup contribué au développement de la société. Enfin, tout récemment, Iconeus a été lauréat du Concours Innovation Numérique (CIN), financé par le Programme d’Investissements d’Avenir (PIA), qui va nous permettre de recruter quatre personnes pour développer de nouvelles technologies.
Ces aides ont essentiellement servi au recrutement d’ingénieurs et à l’achat de matériel, car la fabrication de nos appareils exige la disponibilité de nombreux composants électroniques qui représentent des coûts conséquents pour nous.
En termes d’accompagnement, nous bénéficions d’une incubation par Agoranov, incubateur parisien qui nous a ouvert de nombreuses portes, du programme de Wilco qui donne de la visibilité aux start-ups et donne aux porteurs de projets des clés pour bien structurer leur projet et les démarches à effectuer.
Dans quelle phase de votre projet en êtes-vous ?
Bien qu’il nous reste un long chemin à parcourir avant de pouvoir atteindre des clients du segment clinique, aujourd’hui nous commercialisons déjà notre solution en pré-clinique. Nous avons des clients qui font de la recherche qui sont des industriels, comme le laboratoire pharmaceutique Boehringer Ingelheim en Allemagne et un grand CRO européen qui, pour des raisons de concurrence, souhaite rester anonyme. En parallèle, des acteurs du monde académique sont également clients, puisque nous avons deux universités américaines qui vont faire l’acquisition de notre prototype cet été.
Quelles sont les prochaines étapes et projets de développement que vous envisagez ?
Nous entamons actuellement des discussions avec des business angels et des fonds d’investissement dans l’objectif de lever des fonds. Le fait que nous ayons déjà fait les premières ventes en mai 2017 et fin 2017, alors que nous en sommes qu’au stade de prototype, nous donne de la légitimité face aux investisseurs. Nous allons commencer par une levée de fonds d’un montant entre 500 000 et 700 000 euros courant 2018, car nous souhaitons mettre en place une preuve de concept clinique, vers la fin de l’année. Donc, le reste de l’année sera consacré à l’élaboration d’un plan de travail en vue de l’initiation de la preuve de concept (le POC), qui sera une première application clinique de notre prototype. L’objectif du POC est de procéder à l’examen de quelques sujets seulement afin de valider le design du produit et du logiciel associé, et de valider le geste du médecin dans son environnement de travail et la qualité des images fonctionnelles.
En 2020, nous espérons faire une levée de fonds conséquente en vue de conduire l’étude clinique pour faire la démonstration d’efficacité de notre neuro-imageur et pour laquelle nous aurons besoin de quelques millions d’euros, entre 2 et 5 selon nous. Si tout se déroule comme prévu, nous espérons la finaliser en 2022. Nous allons procéder à des commercialisations aussi bien en Europe qu’aux États-Unis et nous visons également l’Asie.