Alors que les maladies cardio-neurovasculaires représentent la deuxième cause de mortalité en France, après les cancers, soit 140 000 décès par an, la start-up Witmonki élabore des outils de diagnostic permettant de prédire le risque cardiovasculaire.
L’amélioration de la relation patient-médecin est l’un des objectifs des trois produits en développement que sont la montre connectée, la borne d’auto-test et le mini-enregistreur de poche du rythme cardiaque.
« Nous souhaitons que tout un chacun puisse agir pour sa propre santé et que la prise en charge des patients ayant des arythmies soit améliorée », explique Rachid Bouchakour, président de Witmonki, que H&TI a rencontré à l’occasion du salon Viva Technology, le 25 mai 2018 à Paris.
Dans l’entretien qu’il nous a accordé, le co-fondateur de la start-up revient sur la genèse de Witmonki – qui est en phase de levée de fonds -, les technologies développées par l’équipe de chercheurs et sur l’utilisation des données collectées.
Qui est derrière Witmonki ?
L’idée date de 2012 : une équipe d’universitaires – médecins, technologues, informaticiens et mathématiciens – a commencé à travailler sur des solutions pour le dépistage de masse des maladies cardiovasculaires. En 2014, nous avons obtenu un financement de la fondation Universitaire A*Midex afin de développer notre innovation. Ce premier financement de 2 millions d’euros, auquel s’est rapidement ajouté l’appui du programme innovation du CNRS, nous a permis de développer un bracelet connecté permettant de mesurer plusieurs paramètres physiologiques et de développer une algorithmie pouvant détecter l’apparition d’un événement particulier.
A l’époque, j’étais le directeur de l’ IM2NP et j’ai proposé d’associer le laboratoire LIRIS, aujourd’hui LIS, pour la partie intelligence artificielle (IA), les services de l’AP-HM (arithmologie, urgences adultes, néphrologie, cardiovasculaire) pour la partie médicale, et de faire travailler des juristes et des bétatesteurs autour de notre premier démonstrateur. A la suite de quoi, nous avons déposé trois brevets et décider de créer la start-up Witmonki en 2017.
Quelles sont vos innovations ?
Grâce à l’adossement à un éco-système académique (CNRS, AP-HP, Aix-Marseille Université), la société développe à la fois des dispositifs médicaux et des services. La première cible sont les insuffisances cardiaques et les troubles du rythme cardiaque. L’idée est de développer une technologie spécifique permettant de délivrer une information pertinente à partir de la captation des signaux physiologiques.
Les objectifs de ces produits sont d’une part d’améliorer la relation patient-médecin, d’autre part de permettre à tout un chacun d’agir pour sa propre santé, et enfin d’accélérer la prise en charge des patients en cas de troubles du rythme cardiaque.
Vous travaillez sur trois dispositifs différents : quelles sont leurs particularités ?
Witmonki a en effet développé trois objets qui partagent une même technologie de mesure et une technologie logicielle brevetée.
Le premier est un mini-enregistreur du rythme cardiaque au format carte bancaire que nous présentons à Viva Technology (sur le stand de la Région PACA). Tout un chacun pourra l’acheter et le garder dans son portefeuille : quand la personne ressentira un symptôme, elle pourra documenter immédiatement cette arythmie en apposant les deux pouces sur les électrodes qui effectueront un ECG de surface avec la même qualité de mesure qu’avec un appareil médical. Une fois l’épisode passé et enregistré, le patient prend rendez-vous avec son médecin et peut lui présenter un tracé précis de l’événement, ce qui permettra d’accélérer et d’améliorer la prise en charge.
Cela va permettre de parer les difficultés que rencontrent les cardiologues et les médecins généralistes qui ne peuvent que très rarement détecter les arythmies au moment de la visite du patient dans leur cabinet. Et quand une personne porte un holter – seul dispositif aujourd’hui recommandé par la HAS – le taux de détection sur 24 heures est de 1% car la plupart du temps les arythmies sont des événements singuliers.
Notre produit sera à l’usage unique du patient et les données sur la carte seront cryptées. Précisons que le médecin sera équipé d’un logiciel d’analyse spécifique (fournit gratuitement par nos soins) et que le dispositif, qui devra être rechargé tous les 15 jours (par simple branchement sur le port USB d’un ordinateur), pourra contenir jusqu’à 120 enregistrements de 30 secondes. Le médecin pourra lire le contenu sur la carte, l’annoter et le sauvegarder dans son espace personnel ou dans le cloud via un hébergeur de données de santé certifié. Il pourra se connecter sur l’application et poser un diagnostic.
Les essais cliniques commencent cet été, et la commercialisation débutera en 2019 avec un tarif à moins de 100 euros. Le dispositif, qui sera prescrit par les généralistes et les spécialistes, ne sera pas remboursé dans un premier temps. C’est après sa commercialisation que nous entreprendrons les démarches pour obtenir son remboursement. Nous n’excluons pas que cela intéresse les mutuelles.
Vous allez aussi installer des bornes dans les pharmacies ?
Oui, notre deuxième projet concerne le parcours de soin du patient et la détection précoce de masse. Nous avons développé une borne que le grand public va retrouver dans les pharmacies et tout un chacun pourra faire un auto-test – comme dans le temps la balance pour se peser dans les officines. Il suffira d’apposer les doigts sur les électrodes au niveau de la borne pour mesurer l’ECG et, selon le résultat obtenu, l’application pourra inviter le client à consulter un médecin. Il s’agit bien d’un dispositif médical et non d’un gadget ou du bien-être et le placer en pharmacie le positionnera ainsi comme un outil de pré-diagnostic – le pharmacien proposera à une partie de sa clientèle, les personnes âgées surtout, de faire le test. Celui-ci sera payant pour l’usager mais à un coût moindre.
On voit que la notion de dispositif de pharmacie pour faire de l’auto-test est en train de se développer. L’équivalent de notre borne existe pour le dépistage du diabète de type 2 et permet de faire du dépistage de masse. L’objectif dans les 3 à 5 prochaines années est d’équiper 10 % des 23 000 pharmacies du territoire de la solution Witmonki.
Nous avons été approché par les Ehpad et les maisons de santé pour développer ce type d’application d’une façon plus légère pour faire de la levée de doute.
Le troisième produit est un bracelet connecté ?
Oui, mais nous poursuivons son développement qui devrait durer encore deux ans. Notre objectif est d’associer l’algorithme de détection que nous avons mis au point avec un bracelet connecté qui pourra également faire des mesures de température (extérieure et cutanée), de l’onde de pouls et détecter les chutes. Ce bracelet connecté sera destiné au grand public (on pourra vraisemblablement l’acheter dans les pharmacies équipées des bornes ou en vente directe sur le site de la société) comme aux établissements. L’offre B2B sera lancée en premier pour les hôpitaux au prix du holter.
Qu’allez-vous faire des données collectées ?
Nous comptons récupérer les données annotées des ECG par les médecins pour faire du big data et de l’intelligence artificielle. A la fois les données annotées par les médecins et anonymisées évidemment nous permettrons d’améliorer les performances de nos algorithmes de détection et aussi de générer de nouvelles études. Par exemple, pour des laboratoires pharmaceutiques, on pourra analyser l’efficacité du traitement d’un patient sous anticoagulant ou sous bêtabloquants, associer l’évolution de la mesure de son rythme régulier en fonction de la posologie.
A la différence avec d’autres entreprises, nous allons générer nous-mêmes nos bases de données car nous sommes propriétaires de la technologie de mesure et en partenariat avec nos collègues médecins, nous aurons des tracés annotés et c’est sur ces tracés annotés que nous développerons l’IA. Si les données sont exploitées ce sera dans le cadre du RGPD.
Comment avez vous été financé ? Avez-vous été incubé ?
Nous avons reçu le prix de l’innovation thérapeutique de la Fondation Béatrice Denys en 2017 ainsi qu’une bourse de Bpifrance. Nous faisons partie de l’incubateur IMPULSE dans le PACA depuis 2016 et nous en sortons dans deux mois. Actuellement nous sommes dans la shortlist du I-Lab.
Par ailleurs, nous sommes dans une phase de levée de fonds – un premier fonds s’est proposé mais nous en cherchons deux autres pour boucler le tour de table, si possible au troisième trimestre 2018. Cela permettra la commercialisation de la carte et les essais cliniques de la borne (qui pourra d’ailleurs se présenter aussi sous la forme d’une tablette).
Witmonki, actuellement, c’est 3 salariés et la levée de fonds permettra de recruter un directeur commercial pour mettre en place la commercialisation du premier dispositif. Nous devrions atteindre rapidement 10 salariés car il nous faudra des docteurs es-sciences et des informaticiens big data.