Une « fracture sanitaire territoriale »
Les données de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES) et de l’Institut de recherche et de documentation en économie de la santé (IRDES) décrivent une baisse continue de la densité médicale dans de nombreux territoires, des délais de rendez-vous en hausse et un renoncement aux soins pour raisons financières, géographiques ou de délais, en particulier dans les zones sous-denses.
Les indicateurs d’espérance de vie et de mortalité prématurée révèlent des écarts persistants entre le Nord, le Nord-Est, l’Ouest et des territoires hexagonaux plus favorisés, sur fond de vieillissement structurel hétérogène de la population.
Les territoires ultramarins cumulent des contraintes liées à l’insularité, l’éloignement, la dispersion de l’habitat, des tensions démographiques sur les professionnels, une insuffisance d’offre spécialisée et une forte prévalence de pathologies chroniques. Les collectivités régionales ultramarines portent une demande explicite d’adaptation normative et de différenciation territoriale, en cohérence avec leurs spécificités institutionnelles et géographiques.
Cette situation s’inscrit dans une perception sociale très nette : 74% des Français placent la santé comme le service public à améliorer en priorité, et 73% déclarent avoir renoncé à au moins un acte de soin au cours des cinq dernières années.
L’étude commandée par Régions de France conclut à une fracture sanitaire territoriale qui ne peut être corrigée uniquement par des instruments nationaux standardisés et plaide pour une territorialisation plus fine de la planification, de l’investissement et des politiques d’attractivité.
Un budget santé régional triplé et six axes d’intervention
Historiquement compétentes en formations sanitaires et sociales depuis 2004, les Régions interviennent aussi en santé via l’aménagement du territoire, la planification stratégique, la transition écologique, la recherche et l’innovation. La loi 3DS leur permet désormais d’agir plus directement sur l’accès aux soins de premier recours.
En dix ans, leur budget santé est passé de 2,40 € par habitant en 2015 à 8,24 € en 2025, soit 573 millions d’euros consacrés à la santé et 1,6 milliard d’euros aux formations sanitaires et sociales. Cette montée en puissance s’organise autour de six axes : formations sanitaires et sociales ; accès aux soins et exercice coordonné ; prévention et promotion de la santé ; « Une seule santé » et santé environnementale ; numérique en santé (télémédecine, télésanté) ; innovation, recherche et filières économiques santé.
Carole Delga, présidente de Régions de France et de la Région Occitanie, et Jérôme Durain, président de la Commission Santé, Formations sanitaires et sociales de Régions de France et de la Région Bourgogne‑Franche‑Comté, insistent sur le caractère prioritaire de la santé pour les Français et sur la progression des investissements régionaux malgré la réduction des recettes et l’absence de respect de certains engagements financiers de l’État, notamment autour du Ségur de la santé.
Les présidents mettent en avant la capacité stratégique d’aménagement du territoire et d’innovation des Régions pour agir sur l’accès aux soins, la prévention, les déterminants de santé et les risques liés au dérèglement climatique.
Accès aux soins, prévention et formation : des initiatives territoriales ciblées
Toutes les Régions contribuent au renforcement de l’offre de soins de premier recours dans les territoires sous-dotés en soutenant maisons de santé pluriprofessionnelles et centres de santé via la contractualisation avec les établissements public de coopération intercommunale, l’ingénierie ou le co‑financement d’investissements. La Région Île‑de‑France a lancé en 2026 un dispositif de sécurisation des cabinets médicaux ; les Régions Centre‑Val de Loire, Occitanie et Auvergne‑Rhône‑Alpes ont créé des groupements d’intérêt public pour salarier des médecins généralistes dans plus de 50 centres de santé, soit 160 praticiens.
Sur le volet financier des ménages, Île‑de‑France Mutuelle Santé et Ma mutuelle Région Auvergne‑Rhône‑Alpes sont ouvertes à tous sans conditions de revenus, avec une tarification négociée avec des mutuelles partenaires. La Région Sud déploie un Pass Santé Jeunes pour faciliter l’accès des jeunes à des consultations médicales, analyses biologiques, contraception, vaccination et soins psychologiques, tandis que la Région Normandie participe au projet Interreg Harmony sur la santé mentale des jeunes en Europe.
Dans les outre‑mer, la Collectivité Territoriale de Guyane soutient le centre de santé sexuelle de Saint‑Laurent du Maroni, dédié contraception, dépistage des IST, prévention et accompagnement en parentalité et lutte contre les violences. La Collectivité Territoriale de Martinique finance un dispositif de prise en charge de l’endométriose combinant formation des sages‑femmes PMI, actions en milieu scolaire et ateliers diététiques, ciblant notamment les jeunes.
La formation est également utilisée comme levier d’attractivité médicale : le Département‑Région de Mayotte a créé un deuxième IFSI pour augmenter le nombre de soignants formés, la Région Occitanie finance des postes de chefs de clinique territoriaux pour soutenir l’installation dans d’autres hôpitaux locaux et la recherche clinique, et la Région Pays‑de‑la‑Loire contribue au dispositif « Territoires Universitaires de Santé » en finançant des postes d’encadrement et de formation des étudiants dans plusieurs centres hospitaliers.
One Health et souveraineté sanitaire : vers des stratégies intégrées
L’étude rappelle que 80% de la bonne santé d’une population relèvent des conditions de vie et de travail, contre 20% des caractéristiques biologiques et des soins reçus, ce qui justifie une approche « One Health » reliant santé humaine, animale et environnementale. Les Régions disposent déjà de compétences sur des déterminants environnementaux majeurs – aménagement, qualité de l’air, de l’eau et des sols, agriculture, alimentation, mobilités, transition écologique, sport, éducation – et copilotent les Plans régionaux santé environnement (PRSE) via des outils comme les Schémas régionaux d’aménagement, de développement durable et d’égalité des territoires (SRADDET).
Plusieurs exemples illustrent cette intégration : la Région Hauts‑de‑France conduit une politique « Santé à 360° » visant à infuser la santé dans l’ensemble de ses domaines d’intervention ; la Région Nouvelle‑Aquitaine inscrit l’approche « Une seule santé » dans toutes ses politiques pour répondre aux défis de maladies chroniques, émergence infectieuse, déprise médicale, vieillissement et souveraineté sanitaire. La Bretagne intègre des objectifs explicites de santé dans son (SRADDET), en ciblant accès aux soins, prévention et santé environnementale, la Région Grand Est déploie un Plan Vélo pour la mobilité cyclable et la lutte contre la pollution, et la Région Réunion propose une restauration scolaire à 1 € pour les lycéens, articulant prévention, précarité et production locale.
Les investissements régionaux s’appuient sur les fonds européens : le FEDER pour les infrastructures de santé, équipements médicaux et recherche, le FSE+ pour les projets de formation, montée en compétence et accès aux soins des publics fragiles, et le FEADER – via LEADER – pour le maintien de l’offre de soins et l’installation de professionnels dans les territoires ruraux. Les Régions demandent à être autorités de gestion pleines et entières de tout ou partie de ces fonds pour le budget européen 2028‑2034, avec un niveau de financement jugé à la hauteur des attentes citoyennes.
Quatre scénarios de gouvernance et une territorialisation « sécurisée »
Les travaux conduits par Edater et Hippocrate Développement pour Régions de France identifient quatre trajectoires possibles d’évolution du rôle des Régions en santé, présentées comme des paliers et non comme des revendications.
- Le scénario 1 (« Optimisation du cadre actuel ») vise à mieux coordonner sans transformer, en renforçant l’action des Régions et leur coopération avec les ARS sans modifier les équilibres institutionnels.
- Le scénario 2 (« Intégration des politiques publiques ») propose une approche « santé dans toutes les politiques », où la santé structure l’action régionale, avec un pilotage renforcé de la santé environnementale et un rôle de cheffe de file opérationnelle sur les Plans Régionaux Santé Environnement (PRSE) . Le scénario 3 (« Co‑pilotage territorial renforcé ») partage la gouvernance de la santé avec un co‑pilotage État‑ARS sur des objets prioritaires ciblés, accès aux soins, attractivité médicale, prévention, et une participation régionale à la définition des priorités des PRS.
- Le scénario 4 (« Région cheffe de file territorialisée ») place la Région comme acteur central du pilotage territorial de la santé, dans une logique One Health intégrée et avec une capacité d’intervention directe sur l’organisation de l’offre de soins, reconnue par la loi. Toute évolution est toutefois conditionnée à cinq exigences : garantir l’équité territoriale, éviter la fragmentation institutionnelle, sécuriser les transferts financiers, maintenir une vision systémique de la santé et renforcer la démocratie sanitaire.
Un benchmark international mené sur sept pays (Allemagne, Espagne, Canada, Suède, Finlande, Italie, Royaume‑Uni) conclut que la décentralisation n’est jamais totale et que l’État conserve un rôle déterminant de régulation, de financement et de garant de l’équité. La décentralisation produit des effets positifs lorsqu’elle est structurée (adaptation des politiques aux besoins locaux, innovation organisationnelle, réactivité, articulation avec les déterminants de santé) mais comporte des risques de complexification et d’inégalités territoriales, d’où la nécessité d’un cadre national stabilisé, de compensations financières robustes, de capacités administratives fortes, de SI partagés et d’une gouvernance lisible.
L’étude plaide en conclusion pour une « territorialisation sécurisée » : plus de capacité territoriale dans un cadre national garant de l’équité, où les Régions deviennent des stratèges territoriaux reconnus sans fragiliser la cohésion du système. Elle repose sur une méthodologie combinant à la fois enquête auprès des 18 Régions, études de cas approfondies (Bourgogne‑Franche‑Comté, Guyane, Hauts‑de‑France, Île‑de‑France, Occitanie, La Réunion), plus de 70 auditions d’acteurs de terrain et un benchmark international.