Un bilan qualifié de décevant
La commission des affaires sociales du Sénat a publié en juin 2026 un rapport d’information intitulé « Beaucoup de soin, mais peu de santé : l’impératif de la prévention ». Portée par trois rapporteurs :
- Marie-Do Aeschlimann (Hauts-de-Seine, LR).
- Marion Canalès (Puy-de-Dôme, SER).
- Et Nadia Sollogoub (Nièvre, UC).
Sous la présidence de Philippe Mouiller (Deux-Sèvres, LR), cette mission d’information dresse un bilan qu’elle qualifie elle-même de décevant : des moyens sont consacrés à la prévention, mais leur mise en œuvre pâtit d’une architecture jugée brouillonne, d’un modèle financier peu lisible et de l’absence de réflexion sur son cadre conceptuel, organisationnel et opérationnel.
Au terme de leurs travaux, les rapporteurs formulent 29 recommandations pour réorienter le système de santé vers un modèle plus préventif, ce que la Caisse nationale d’assurance maladie qualifie de « bataille de la décennie ».
Une progression des pathologies évitables
Le rapport pointe une explosion des pathologies chroniques évitables, liée au vieillissement démographique et à l’exposition persistante à divers facteurs de risque.
Le rapport souligne aussi un gradient socio-économique marqué dans les indicateurs de santé. Selon l’Observatoire des inégalités (novembre 2022), les employés et ouvriers présentent un risque deux fois plus élevé que les cadres de développer une pathologie psychiatrique, et 1,5 à 2 fois plus élevé de développer un diabète ; les agriculteurs ont un risque 1,2 fois plus élevé de souffrir d’une maladie cardiovasculaire.
Des moyens en hausse, des résultats en retrait
L’évaluation des dépenses de prévention demeure imprécise, faute d’indicateur exhaustif. Les dépenses institutionnelles s’élevaient à 8,7 milliards d’euros en 2024, tandis que les dépenses non institutionnelles (les actes réalisés à titre individuel par les ménages) n’ont pas été réévaluées depuis 2018, année où elles atteignaient 9,1 milliards d’euros.
Hors dépenses liées à la gestion de la crise sanitaire, les dépenses de prévention ont progressé de 48 % en dix ans, passant de 5,6 milliards d’euros en 2014 à 8,3 milliards en 2024. Leur part dans le PIB reste toutefois stable depuis 2011, à 0,26 % (0,63 % en intégrant la prévention non institutionnelle).
Ces moyens ne se traduisent pas par une amélioration des résultats.
Côté vaccination, la couverture antigrippale des professionnels exerçant en établissement de santé atteint à peine 20 %, et la défiance vaccinale reste marquée aux Antilles : en Martinique, l’adhésion à la vaccination est inférieure de 22 points à la moyenne métropolitaine (58,4 % contre 80,1 %), et de 17 points en Guadeloupe (63,2 %). Le programme de dépistage bucco-dentaire M’T Dents, en place depuis vingt ans, enregistre un taux de non-recours proche de 50 %. Généralisé en 2024 auprès de 21 millions d’assurés, le dispositif « Mon bilan Prévention » peine, lui aussi, à trouver son public.
Interrogé par les rapporteurs, le président du Comité consultatif national d’éthique (CCNE), Jean-François Delfraissy, résume : « Ce à quoi j’ai consacré ma vie, l’innovation et le care, ne joue que pour 20 % de notre état de santé. Nous y consacrons pourtant 95 % du budget, contre moins de 5 % à la prévention. »
Une gouvernance dispersée entre de nombreux acteurs
L’écosystème de la prévention associe l’État, l’assurance maladie et les agences sanitaires, auquel s’ajoutent les complémentaires santé, les collectivités territoriales, qui ont investi 1,1 milliard d’euros dans la prévention en 2023 selon la Drees, et les associations. Le rapport estime que cette diversité, potentiellement complémentaire, reste inexploitée du fait d’une gouvernance verticale et centralisée autour du ministère de la santé, dans laquelle les autres ministères et acteurs interviennent peu.
Chaque acteur travaille en silo, ce qui entraîne des actions redondantes (comme un dépistage proposé à un assuré déjà diagnostiqué) et limite la diffusion des expérimentations locales. Le rapport relève par ailleurs que la Stratégie nationale de santé (SNS) 2023-2033 n’était toujours pas publiée à la mi-2026, soit un retard de trois ans, laissant la prévention sans priorités clairement établies.
Un modèle de financement jugé illisible
Selon les rapporteurs, ce modèle est illisible pour les assurés, peu incitatif pour les professionnels de santé et insécurisant pour les porteurs de projets. Il n’existe aucune doctrine de prise en charge des actes de prévention par l’assurance maladie : le dépistage organisé des cancers est remboursé à 100 %, le vaccin contre la grippe saisonnière est intégralement pris en charge, mais un ticket modérateur s’applique au vaccin contre la diphtérie, le tétanos et la poliomyélite, pourtant obligatoire.
Rendre la prévention accessible
Le rapport recommande de systématiser les démarches « d’aller vers » (équipes mobiles, médico-bus, consultations avancées) pour toucher les publics les plus éloignés du soin. Le programme Sophia de l’assurance maladie, fondé sur l’accompagnement personnalisé des patients chroniques (diabète, insuffisance cardiaque, maladie rénale, BPCO, maladie coronarienne), est cité comme exemple de résultats probants.
Les rapporteurs plaident aussi pour un recours aux médiateurs en santé et à une approche communautaire, en particulier dans les territoires ultra-marins. Ils citent le Conseil économique, social et environnemental (CESE), pour qui les campagnes doivent être « élaborées dans une logique de co-construction avec les acteurs locaux (associations, collectivités territoriales, médias régionaux) ».
Plus largement, les rapporteurs préconisent un continuum de prévention personnalisée, organisé autour des grandes étapes de vie (enfance, adolescence, maternité, entrée dans la vie professionnelle) et reposant sur le levier numérique, plutôt qu’une succession de rendez-vous périodiques.
Le numérique, un levier encore sous-exploité
Le Système national des données de santé pourrait être davantage mobilisé pour cibler les assurés à risque, tandis que l’étude internationale MyPeBS pourrait justifier une révision des modalités de dépistage du cancer du sein en fonction du risque individuel. Le Health Data Hub offre par ailleurs un patrimoine de données que les obstacles juridiques, désormais en voie d’être levés, ont longtemps freiné.
Les rapporteurs soutiennent en priorité l’achèvement de « Mon espace santé » (MES). Quatre ans après sa création, plus de la moitié des assurés du régime général n’ont toujours pas activé leur compte (27 millions sur 65 millions). Le rapport recommande d’y créer un carnet de prévention numérique et d’y intégrer les actions locales portées par les collectivités, associations et complémentaires santé, en fonction du lieu de résidence de l’usager. La Fédération française de cardiologie estime que les opérateurs doivent « jouer un rôle de passerelle entre l’outil numérique et les actions de terrain, pour garantir que la prévention digitale ne reste pas théorique ». Le rapport signale enfin que la littératie en santé est jugée insuffisante pour 44 % de la population.
Multiplier les lieux de prévention
L’école est appelée à jouer un rôle dans la construction d’une génération « prévention » à l’horizon 2040, par l’instauration de « temps de la prévention » et le développement des écoles promotrices de santé. Le CESE relevait en 2024 que 25 % des établissements scolaires n’avaient jamais mis en œuvre l’éducation à la vie sexuelle et affective.
L’entreprise constitue un autre terrain d’action, à travers des partenariats renforcés entre la Cnam et les branches professionnelles, et un rôle accru des organismes complémentaires d’assurance maladie.
Des professionnels et des opérateurs à conforter
Le rapport identifie plusieurs freins à l’implication des professionnels de santé dans la prévention : formation superficielle, faible valorisation financière des actes et manque de structuration des parcours. Il relève aussi la fragilisation des services de protection maternelle et infantile (PMI) et de santé scolaire, dont les effectifs diminuent depuis plus de dix ans. Seuls 20 % des élèves bénéficient aujourd’hui de la visite médicale de la 6e année, censée être systématique.
Les médiateurs en santé, mobilisés par l’État et les agences régionales de santé (ARS) depuis plus de vingt ans, ne disposent toujours pas d’un statut légal reconnu, leur financement reposant sur des dispositifs non pérennes. Le Haut Conseil de la santé publique (HCSP) notait dès 2018 que « les métiers de la prévention sont mal perçus, peu visibles, mal reconnus par les pouvoirs publics ».
Une gouvernance à rénover autour d’une coalition
Face à ce constat, les rapporteurs appellent à la publication rapide d’une SNS structurée autour de la prévention, suivie d’une nouvelle loi de santé publique, sur le modèle de celle de 2004, définissant des orientations pluriannuelles. L’ARS Bretagne estime que la politique de prévention « manque cruellement d’une gouvernance institutionnelle à la hauteur des enjeux ».
Six principes sont proposés pour structurer la nouvelle gouvernance : ouverture aux principaux acteurs, hiérarchisation des priorités coconstruites, approche partenariale, approche ascendante valorisant les retours de terrain, spécialisation des acteurs pour éviter les redondances, et gestion coordonnée du « dernier kilomètre ».
Ces principes prendraient forme dans une coalition des opérateurs de prévention, rattachée directement au Premier ministre et réunissant l’assurance maladie, l’administration centrale, les complémentaires santé, les collectivités territoriales et les représentants des professionnels de santé.
Conçue comme une instance de dialogue plutôt qu’une agence, elle se verrait confier trois missions :
- Contribuer à la définition des priorités nationales et de leur financement.
- Organiser leur déclinaison opérationnelle en désignant des « chefs de file » thématiques (les complémentaires santé pour la prévention bucco-dentaire, les collectivités pour la santé sexuelle, par exemple, avec la Cnam et la direction générale de la santé (DGS) pour la coordination).
- Et procéder à l’évaluation des politiques conduites, tant en cours qu’après leur mise en œuvre. La décision finale resterait entre les mains de l’État.
Le rôle proposé pour les complémentaires santé
Les rapporteurs souhaitent que les complémentaires santé soient reconnues, au niveau législatif, comme des acteurs de prévention à part entière, et que le Gouvernement mette fin à la catégorisation de certaines de leurs dépenses de prévention comme des frais de gestion. Ils proposent d’expérimenter l’exploitation, par ces organismes, de données de santé non sensibles à des fins de prévention ciblée, assortie de mécanismes de sécurisation et de contrôle, sans revenir sur l’interdiction de moduler les tarifs selon l’état de santé dans le cadre du contrat solidaire.
En contrepartie, les rapporteurs recommandent que les complémentaires santé consacrent au moins 2 % des primes qu’elles collectent à la prévention.
Refondre le financement des actes
Les rapporteurs proposent d’étendre les modes de rémunération forfaitaire, à l’image du forfait médecin traitant, à d’autres catégories de professionnels de santé, et d’évoluer vers un financement forfaitaire au parcours. Ils jugent incohérent avec les objectifs affichés que la rémunération horaire d’une consultation de médecine générale soit deux à trois fois supérieure à celle d’un rendez-vous de prévention réalisé par un généraliste.
Les rapporteurs défendent enfin une doctrine de « reste à charge perçu zéro », sur le modèle du dispositif M’T Dents : les actions de prévention cofinancées seraient prises en charge sans avance de frais, y compris pour les assurés sans complémentaire santé, et les participations forfaitaires ainsi que les franchises seraient écartées des actes identifiés comme relevant de la prévention.
Un ancrage territorial à consolider
Le rapport reconnaît aux agences régionales de santé un rôle dans la territorialisation des politiques de prévention, tout en observant que leur échelle d’intervention reste trop large et leur approche trop descendante. Les contrats locaux de santé (CLS) et les contrats locaux de santé mentale (CLSM), qui couvrent des territoires à 64 % urbains, 31 % semi-ruraux ou semi-urbains et 5 % ruraux, sont présentés comme des outils à soutenir davantage.