« C’est aux mutuelles de tester des innovations permettant de proposer une autre offre de soins. Le véritable enjeu c’est que l’innovation organisationnelle rejoigne l’innovation technologique ».
« Aucune réforme ne sera possible sans faire confiance aux acteurs sur le plan territorial pour tenir compte des réalités locales. Il faut aller vers la fongibilité des financements en confiant aux structures locales la gestion d’une enveloppe (…). De nouveaux équilibres sont à trouver entre l’assurance obligatoire et les complémentaires à partir d’objectifs adaptés aux territoires », dit Etienne Caniard.
En quoi le développement de la e-santé va-t-il impacter le rôle des mutuelles ?
Le développement des technologies du digital a des conséquences majeures pour les mutuelles et pose la question de leur valeur ajoutée comme pour tous les acteurs. La réduction de l’aléa, notamment avec la puissance de traitement des données, avec le développement de la médecine prédictive, va petit à petit déplacer le rôle des mutuelles d’une pure activité assurancielle limitée au remboursement vers l’accompagnement et le conseil. Ce rôle sera d’autant plus important que le patient disposera demain de nombreuses informations qu’il ne va pas toujours savoir utiliser.
Les assurés sont-ils déjà en demande vis-à-vis de cette mutation de l’assurance santé complémentaire ?
Prenons l’exemple de l’optique. Presque toutes les personnes à partir d’un certain âge portent des lunettes. Les mécanismes d’assurance ne fonctionnent plus puisque le risque est quasi certain. Mais l’accès aux équipements optiques pose la question de la qualité de l’équipement, du prix et de la bonne adéquation entre les besoins réels et l’offre.
Le patient ne dispose pas des éléments pour faire son choix. Il a besoin de conseil sur la qualité du service apporté, le respect des normes, la traçabilité. La réponse peut lui être apportée par la contractualisation entre sa mutuelle et les opticiens.
Quel pourra être l’impact de ces changements sur la rémunération des professionnels de santé ?
Les professionnels de santé, en raison de l’impact des technologies digitales, travailleront de moins en moins seuls et on va assister à de nouvelles formes de contacts entre patients et professionnels, notamment à travers la télémédecine. Rien n’existe aujourd’hui pour organiser la rémunération de professionnels de santé travaillant en coordination. Cette prise en charge partagée va inéluctablement conduire à de nouveaux modes de rémunération. C’est aussi le cas de la télémédecine, pour laquelle les rémunérations ne sont pas adaptées. Ce qui est certain, c’est que la rémunération à l’acte va fortement diminuer sauf pour quelques actes purement techniques. Mais il faudra cependant tenir compte, même pour certains actes techniques comme la chirurgie ambulatoire, de ce qui se passe en amont et en aval pour définir une rémunération qui favorisera son développement.
Pour accompagner une mutation de cette importance, qui doit, selon vous, piloter l’organisation de la santé ? 50% des Français souhaitent un pilotage centralisé par le ministère (sondage Odoxa), c’est à dire l’État…
Ce sondage montre en effet que les Français privilégient l’État pour assurer l’équité dans le remboursement des soins. Mais dans le même temps la gestion de l’assurance maladie, comme le montre le même sondage, est critiquée et son rôle dans le pilotage du système de santé sévèrement jugé.
Mais au-delà de la question du remboursement et du financement, c’est la question de l’organisation de l’offre, du parcours de soins qui est posée. Aucune réforme ne sera possible sans faire confiance aux acteurs sur le plan territorial pour tenir compte des réalités locales. Il faut aller vers la fongibilité des financements en confiant aux structures locales la gestion d’une enveloppe. Prenons un exemple : tout le monde souhaite le maintien à domicile pour les personnes âgées. Or les complémentaires qui remboursent les soins de ville n’ont aucun intérêt économique à favoriser le maintien à domicile qui est à leur charge alors que l’hospitalisation est à la charge de l’assurance maladie. De nouveaux équilibres sont à trouver entre l’assurance obligatoire et les complémentaires à partir d’objectifs adaptés aux territoires. Aux instances nationales de fixer l’objectif, aux instances locales de décider des moyens et de la mise en œuvre et de prévoir des redistributions de financement en fonction de l’atteinte des objectifs.
On raisonne toujours comme si la sécurité sociale payait les conséquences de la maladie comme lorsqu’elle versait majoritairement des prestations en espèces sous forme d’indemnités journalières, alors qu’aujourd’hui elle finance les conséquences des choix des assurés sociaux et des professionnels de santé, d’où l’importance de l’organisation et d’une déclinaison territoriale.
Les mutuelles ont-elles intérêt, pour accélérer cette mutation, à participer au financement de l’innovation ?
Ce n’est pas seulement aux acteurs de financer un secteur qui innove en fonction de leurs intérêts. C’est à l’État de créer un environnement favorable au développement du numérique avec une stabilité des règles qui favorise l’investissement. Les mutuelles participent à des expérimentations en télémédecine. Mais les financements accordés sur ce sujet par les ARS ne sont pas pérennes, ce qui fragilise l’innovation. Leur financement doit être moins aléatoire, il doit être intégré dans les interventions de l’assurance maladie.
Quel sera demain le rôle de 15 000 professionnels de santé qui travaillent actuellement pour les mutuelles ?
Le même qu’aujourd’hui. Travailler dans des structures accessibles à tous, développement des offres de qualité et innovantes en matière d’organisation, de coopérations professionnelles. Il ne s’agit pas de développer une offre fermée. Les 2 500 services de soins et d’accompagnement mutualiste sont ouverts à toute la population.
En revanche, elles doivent démontrer que l’on peut mieux limiter le reste à charge si on a des tarifs opposables nés de la négociation entre professionnels de santé et financeurs.
Ces pratiques tarifaires ont aussi des conséquences positives pour les assurés sociaux qui fréquentent d’autres professionnels. Dans les zones où les complémentaires sont très présentes, cela fait baisser le prix des libéraux sur le périmètre géographique concerné.
C’est aux mutuelles de tester des innovations permettant de proposer une autre offre de soins. Le véritable enjeu c’est que l’innovation organisationnelle rejoigne l’innovation technologique. Les 15 000 professionnels de santé des mutuelles contribuent à inventer de nouvelles organisations adaptées aux innovations technologiques.