Les entreprises spécialisées dans l’intelligence artificielle (IA), notamment dans le secteur de la santé, doivent avoir plus facilement accès aux données que ce n’est le cas actuellement, du moins dans le cadre d’expérimentation, estiment le ministère de la Cohésion des territoires et le ministère de l’Économie et des Finances dans le rapport « Intelligence artificielle : État de l’art et perspectives pour la France », rendu public en février 2019, estimant que le contexte français était trop « crispé » sur le sujet.
« Une législation contraignante et une crispation globale des acteurs français (tous secteurs confondus) possédant des données conduisent beaucoup d’innovateurs à rechercher des données d’expérimentation voire même à partir à l’étranger pour développer leurs produits et services », constatent les auteurs de cette étude, publiée sous l’égide du Pôle interministériel de prospective et d’anticipation des mutations économiques (Pipame).
Le rapport s’attarde sur le domaine de santé, secteur le plus impacté par l’intelligence en France actuellement, proposant :
• de mettre en place des zones d’expérimentation en IA à l’échelle d’un hôpital ou d’un réseau de soin ;
• d’établir un cadre légal d’expérimentation à partir de données ;
• de développer les challenges de données en santé par aire thérapeutique (diabètes, maladies cardiovasculaires, etc.) afin de « mesurer l’évolution de la performance des algorithmes de diagnostic et de suivi thérapeutique dans le temps » ;
• de créer un marché protégé pour les start-ups en santé.
Secteurs les plus impactés par l’IA en France aujourd’hui :
Nombre de start-ups en IA : la France au 7e rang mondial
La compétence des chercheurs français en intelligence artificielle (IA) est reconnue mais la France ne figure qu’au septième rang mondial en ce qui concerne le nombre de start-ups spécialisées dans le domaine, est-il indiqué dans le rapport.
Objectif : arriver au niveau du Canada à minima
La France comptabilise 109 start-ups centrées sur l’IA, soit 3,1 % du nombre total de start-ups en IA dans le monde, une proportion quasi similaire en Allemagne, au Canada et au Japon, contre 7 % pour le Royaume-Uni, 10 % pour Israël et 11 % pour la Chine. Les États-Unis dominent le marché avec 40 %.
L’objectif affiché dans le document est d’arriver au niveau du Canada, « voire de dépasser celui-ci ».
Manque d’accès aux données : un risque de délocalisation des activités
Les données sont le matériau de base des entreprises spécialisées en IA. « La facilité d’accès aux données représente un enjeu clé pour assurer la pérennité des développements de technologies d’intelligence artificielle en France », notent les auteurs du rapport. Les acteurs publics et privés qui en possèdent doivent ouvrir leur accès à ces entreprises, faute de quoi « aucune technologie » de ce type « ne sera développée en France », analysent les auteurs du document.
En santé par exemple, « la très grande majorité des technologies d’IA développées par des start-up créées en France l’ont été avec des données provenant d’autres pays, induisant un risque de délocalisation des activités dans ces pays et d’affaiblissement de l’écosystème français », est-il observé.
Principales recommandations du rapport dans le secteur de la santé
Créer des zones d’expérimentation à l’échelle d’un hôpital ou d’un réseau de soins
Les auteurs du rapport proposent de créer plusieurs zones d’expérimentation accessibles à tous les acteurs innovants, notamment en intelligence artificielle. « Chaque zone d’expérimentation permettrait d’accéder à un cadre administratif défini, une infrastructure communicante, des données et des acteurs disponibles pour tester des innovations », expliquent-ils.
- 1er type d’expérimentation envisagé : transformer un ou plusieurs hôpitaux existants en centre d’expérimentation de technologies numériques, dont l’intelligence artificielle ;
- 2d type d’expérimentation envisagé : rendre accessible l’ensemble des données des professionnels de santé à l’échelle d’une ville de plusieurs milliers d’habitants : pharmacie, médecine générale, structures de soins, hospitalisation à domicile, etc.
Créer un cadre légal d’expérimentation à partir de données
Le rapport suggère l’établissement d’un cadre légal rendant accessible plus rapidement et facilement des données des structures de santé afin d’expérimenter des services basés sur leur usage. « La législation permettrait aux structures de soins en France de fournir rapidement leurs données aux chercheurs ou aux acteurs innovants qui en feraient la demande », est-il spécifié.
Ce cadre pourrait être basé sur la création d’une liste de lieux d’expérimentations disponibles pour tous les acteurs souhaitant innover. « C’est un mécanisme qui existe déjà pour la gestion de la liste des hébergeurs de données de santé par exemple, détaillent les auteurs du rapport. La gestion de cette liste est l’une des missions de l’agence française pour la santé numérique (Asip Santé). Une mission supplémentaire pourrait être confiée à cette agence pour créer et maintenir une liste des acteurs pouvant utiliser des données cliniques ou biologiques dans le cadre d’expérimentations. »
Les auteurs du document indiquent que cette initiative pourrait s’inscrire dans le cadre de France Expérimentation, créée en 2016, dont l’objectif est de simplifier le processus administratif pour les acteurs souhaitant innover. « Elle doit être l’une des missions prioritaires du Health Data Hub annoncé par le ministère de la Santé en juin 2018, ajoutent-ils. Les données seraient fournies à titre expérimental, pour une durée limitée par exemple. »
Développer les challenges de données en santé
Cette recommandation vise à développer les challenges de données en santé sur le même modèle que le challenge Epidemium en cancérologie. Un challenge en santé permet de mesurer l’évolution de la performance des algorithmes de diagnostic ou de suivi thérapeutique dans le temps.
« Un nouveau challenge pourrait être structuré par aire thérapeutique (diabète, maladies cardiovasculaires, maladies du foie, etc.) et confié à l’institut référent en santé dans chaque domaine comme l’Institut du cerveau et de la moelle épinière », est-il suggéré dans le rapport.
Créer un marché protégé pour les start-ups en santé
« La structure de remboursement des soins en France ne favorise pas le développement de services payants indispensables au financement des start-up dans la durée », constatent les auteurs de l’étude.
Ils proposent ainsi de « créer une législation motivant les structures de soins à réaliser une partie de leurs d’achats technologiques auprès de structures européennes de petite taille ». L’objectif est de créer un environnement de marché « propice à l’émergence de sociétés viables économiquement ».
Ce type de démarche a déjà été mis en place par le Conseil régional d’Île -de-France en mars 2017, précisent les auteurs du rapport, indiquant que cette initiative, de type « small business act », « impose d’investir 2 % de la commande publique francilienne dans des achats auprès de start-up innovantes ».
« Un tel dispositif pourrait être mis en place pour le secteur de la santé de manière à créer un débouché pour les start-up », avancent-ils.
Autres éléments clés du rapport
- Les auteurs du rapport recommandent la « formation rapide de techniciens, d’ingénieurs et de décideurs de l’industrie aux cas d’usage et aux techniques probabilistes de l’intelligence artificielle ».
- Le rapport prend acte des importants besoins de calcul nécessaires pour entraîner les très grands réseaux de neurones de certaines applications d’IA.
- Il suggère la création d’une « infrastructure de science de la donnée » française, en reliant entre eux des moyens « déjà largement disponibles », comme ceux de l’hébergeur français OVH.