Résultat : la couverture santé universelle, l’accès à la radiothérapie et la richesse nationale apparaissent comme les leviers les plus déterminants.
Depuis vingt ans, les politiques publiques de lutte contre le cancer reposent sur une accumulation d’indicateurs : dépenses de santé, nombre de lits, effectifs médicaux, densité hospitalière, équipements lourds. Des tableaux de bord utiles, mais qui indiquent peu où investir en priorité pour faire réellement baisser la mortalité. À dépense égale, certains pays obtiennent de meilleurs résultats que d’autres. Jusqu’ici, faute d’outils capables de croiser massivement données épidémiologiques et organisation des soins, il était difficile d’identifier ce qui, concrètement, faisait la différence.
Une IA analyse les données de 185 pays
Pour répondre à cette question, une équipe de l’University of Texas et du Memorial Sloan Kettering Cancer Center a développé un modèle d’apprentissage automatique et l’a appliqué à 185 pays. L’étude, publiée en janvier 2026 dans Annals of Oncology, vise à décomposer, pays par pays, les facteurs dans les systèmes de santé les plus étroitement associés à la survie au cancer afin d’orienter les politiques publiques.
Concrètement, les chercheurs ont analysé les données d’incidence et de mortalité du cancer issues de la base GLOBOCAN 2022 pour 185 pays. Ces données ont été croisées avec des indicateurs décrivant les systèmes de santé nationaux, provenant de l’Organisation mondiale de la santé, de la Banque mondiale, des Nations unies et d’un répertoire mondial des centres de radiothérapie.
L’objectif était d’expliquer les écarts de performance entre pays à partir d’un indicateur synthétique : le ratio mortalité/incidence (MIR), utilisé comme mesure de l’efficacité des soins contre le cancer. Pour cela, les auteurs ont entraîné un modèle d’apprentissage automatique capable de prédire le MIR de chaque pays, puis utilisé une méthode d’interprétation afin de quantifier, pour chaque variable, sa contribution aux résultats observés.
Résultats : l’augmentation des dépenses ne change pas toujours la donne
- Trois leviers dominent globalement sont plus fortement associés à une meilleure survie au cancer :
- Couverture santé universelle.
- Densité de centres de radiothérapie.
- PIB par habitant.
- L’augmentation des dépenses globales de santé n’est pas systématiquement associée à une amélioration du MIR.
- Au Brésil, la couverture santé universelle est le facteur qui a le plus fort impact positif sur le MIR, alors que les services de pathologie et le nombre d’infirmières par 1000 habitants ont un effet moins prononcé.
- En Pologne, la densité des services de radiothérapie, le PIB par habitant et l’indice de couverture santé universelle sont les facteurs qui expliquent le mieux les résultats en matière de cancer.
- Dans des pays comme le Japon, les États-Unis et le Royaume-Uni, tous les aspects des systèmes de santé sont liés à de meilleurs résultats, mais la densité des centres de radiothérapie au Japon et le PIB par habitant aux États-Unis et au Royaume-Uni se détachent comme les plus influents.
- En Chine, les plus grands facteurs associés à de meilleurs résultats sont le PIB par habitant, la couverture santé universelle et la densité de centres de radiothérapie, tandis que les dépenses directes des patients, la main-d’œuvre chirurgicale par 1000 habitants et les dépenses de santé en pourcentage du PIB contribuent moins aux différences actuelles.
Cette étude marque un changement de paradigme dans le pilotage des politiques de lutte contre le cancer. Elle montre que le niveau global de dépense ne suffit plus à expliquer les écarts de mortalité. « Ce ne sont pas les ressources globales, mais leur configuration et leur accessibilité qui expliquent le mieux les différences de résultats, » écrivent les auteurs de l’étude.
Appliquée à la France, cette grille de lecture est également éclairante. Le pays dispose déjà de la plupart des déterminants structurels identifiés par le modèle — couverture santé universelle, offre hospitalière dense, accès large à la radiothérapie. Dans ce contexte, les marges de progrès se situent donc moins dans l’extension du système que dans l’accès réel aux soins et la fluidité des parcours. Surtout dans les territoires sous-dotés et pour les cancers de mauvais pronostic.
« Rendre possible une santé publique de précision »
Ce type de modèle ouvre la voie à une nouvelle génération d’outils de pilotage des plans cancer. Il permet de hiérarchiser les priorités, d’objectiver les choix d’investissement et de déplacer les ressources vers les points où l’impact sur la survie est maximal. Les auteurs font donc le pari qu’« à mesure que le fardeau mondial du cancer augmente, ce modèle aidera les pays à maximiser l’impact avec des ressources limitées. Il transformera des données complexes en conseils compréhensibles et exploitables pour les décideurs, rendant possible une santé publique de précision. »
* Machine learning reveals country-specific drivers of global cancer outcomes
Patel, M.S. et al.
Annals of Oncology, Published online January 13, 2026
https://www.annalsofoncology.org/article/S0923-7534(25)06275-1/abstract