Le numérique redessine-t-il la prévention de demain ?
Le 19 septembre dernier, l’Hôtel-Dieu de Paris a accueilli une après-midi riche en échanges et en réflexions sur la prévention, dans le cadre de la troisième édition de l’Agora du soin digital (18-20 septembre 2024). De nombreux experts et acteurs de la santé numérique, du monde des startups, de l’industrie et des institutions, se sont réunis pour débattre des solutions innovantes et des défis liés à la transformation digitale de la prévention.
Anne-Marie Armanteras, présidente du think tank Health&Tech, a inauguré cette après-midi en soulignant l’importance de la prévention dans la stratégie de santé publique et le rôle croissant du numérique pour accompagner ce changement. Elle a insisté sur le besoin d’une implication politique forte afin que le digital devienne un levier pour une stratégie nationale de prévention. Face à l’augmentation des maladies chroniques et du vieillissement de la population, qui mettent en péril la soutenabilité du système de soins, la prévention devient un enjeu central.
“Une stratégie claire, une approche populationnelle, le développement d’outils d’évaluation et un cadre éthique solide”, telles sont les conditions qui doivent être réunies, selon Anne-Marie Armanteras, pour passer d’une approche plus préventive que curative du système de santé, soutenue par “une politique de prévention basée sur le numérique et intelligence artificielle (IA)”. L’implication des payeurs, conclue-t-elle, tels que l’Assurance maladie, les mutuelles et les agences régionales de santé au niveau des territoires, sera par ailleurs essentielle pour garantir des gains de santé et réduire les dépenses.
La révolution annoncée par l’IA :
Le numérique et l’IA offrent, en effet, des perspectives révolutionnaires en matière de dépistage, de prédiction et de personnalisation des soins. Ces technologies permettent de cibler des populations à risque et d’adapter les interventions de santé, tout en intégrant les dimensions sociétales et comportementales. Pour illustrer cela, le Dr Tarek Maache, lead Prévention et Soin digital chez Care Insight, a présenté en avant-première la nouvelle étude Health&Tech Intelligence (H&TI) dédiée à l’IA en prévention, avec une synthèse des points clés de la revue bibliographique réalisée, un panorama international des tendances émergentes ainsi que des cartographies des cas d’usages de l’IA en prévention au service de la santé publique et des solutions d’IA disponibles en France.
Au total, 42 cas d’usage sont rapportés, répartis sur cinq axes principaux que sont : la modélisation prédictive, l’aide à la décision, le changement des comportements, le ciblage et l’optimisation des processus. En France, l’étude H&TI recense au moins 44 solutions dédiées, dont la majorité est focalisée sur les maladies chroniques. (Pour accéder à l’étude dans son intégralité, cliquez ici.)
Opportunités, défis, obstacles… 5 start-ups témoignent
Proposant chacune des solutions numériques pour améliorer la prévention et le changement de comportement des individus face à leur santé. Cinq femmes représentant cinq start-ups sont intervenues. Il s’agit de :
📌 Camille Corman, CEO et fondatrice de 1food1me et Prevent.bio :
Ces deux entreprises cherchent à modifier les habitudes alimentaires grâce à l’intervention d’experts diététiciens à des moments clés du parcours patients. Bien qu’indispensable, cette approche pose des défis d’industrialisation. Un contrat en cours avec un hôpital privé pourrait néanmoins créer un parcours d’accompagnement prometteur.
📌 Kristy Hood, directrice générale de Fizzup :
Fizzup vise à prédire les capacités à l’effort physique tout en luttant contre les trois freins majeurs à l’exercice identifiés, à savoir : la difficulté, le manque de motivation et et le coût. Avec un taux de rétention de 20 %, l’application développe des programmes accessibles pour encourager la régularité d’une activité physique adaptée.
📌 Emilie Riotte, chargée de marketing de Kwit :
En misant sur la gamification, la pair-aidance et la thérapie comportementale (TCC), les deux solutions, Kwit et Sobero, disponibles en 13 langues et réunissant 4 millions d’utilisateurs à travers le monde, aident à lutter contre le tabagisme et la consommation d’alcool.
📌 Dr Charlotte Berthaut, CEO et fondatrice de Dépist&vous :
Dépist&vous se donne pour mission d’aider les individus à se poser les bonnes questions sur le dépistage, en ciblant prioritairement les 14-49 ans, une génération qui connaît une augmentation alarmante de la prévalence des cancers. Son objectif est d’accompagner cette population dans des démarches de prévention active, tout en sensibilisant les entreprises, mutuelles et assurances à l’importance de faire monter leurs salariés en compétences en matière de santé. Selon Charlotte Berthaut, le dépistage précoce représente un retour sur investissement économique significatif, en réduisant les coûts du cancer pour l’Assurance maladie et les employeurs. “Cette approche pourrait nécessiter la création de nouveaux métiers, précise-t-elle, permettant d’amener la prévention hors des cabinets médicaux et des hôpitaux, pour toucher un public plus large de manière efficiente et rapide.”
📌 Enfin, Hélène Viatgé, cofondatrice et co-CEO d’Appthera, plateforme qui permet aux médecins d’identifier et de prescrire la bonne thérapie numérique (DTx) à leurs patients, a soulevé la question des modèles économiques des dispositifs médicaux numériques (DMN), notamment ceux à visée thérapeutique qui peuvent bénéficier de la prise en charge anticipée numérique (Pecan) depuis avril 2023. Elle souligne que l’aspect curatif prime encore sur la prévention dans le cadre de ce dispositif de remboursement.
Des promesses et des perspectives sur le changement de comportement :
De son côté, Nicolas Castoldi, directeur délégué auprès du directeur général et directeur exécutif de l’initiative @Hôtel-Dieu à l’Assistance publique – Hôpitaux de Paris (AP-HP), a tenu à rappeler que le changement de comportement est un processus complexe et qui nécessite un accompagnement permanent. Les solutions numériques, comme les DTx, peuvent permettre d’ancrer définitivement des changements, mais elles doivent encore, selon lui, prouver leur capacité à s’intégrer durablement dans le système de santé. “Si tout le monde s’accorde sur la nécessité de la prévention, sa pérennisation reste un défi majeur”, conclue-t-il.
Comment passer à l’échelle ?
Lors de la table-ronde consacrée à la question du passage à l’échelle des initiatives de prévention, Thomas Lavirotte, vice-président transformation et développement stratégique en santé de Siemens Healthineers, a souligné les difficultés rencontrées pour financer la prévention, et en particulier la prévention secondaire. “Le calendrier politique n’est pas celui de la prévention”, a-t-il déclaré. Et d’ajouter : “L’énergie doit être collective pour faire comprendre au système de santé qu’il doit investir massivement dans la prévention, tout en prenant le temps long que cela prendra.”
Le soutien à l’innovation en santé a également été réaffirmé par Sylvie Troy directrice médicale adjointe de Pfizer, qui a mentionné plusieurs initiatives d’accompagnement de start-ups actives dans le champ de la prévention (Prevent2Care, Pfizer Healthcare Hub…). Quant à Florence Dupré, global health officer de La Poste, elle a partagé l’expérience du programme iCop pour les soins intégrés aux personnes âgées.
Pour parvenir à cette vision d’un système de santé basé sur des approches préventions, le consensus qui se dégage de cette session de l’Agora du soin digital est qu’une collaboration étroite entre start-ups, industriels, mutuelles et institutions politiques est nécessaire. Le numérique ouvre des perspectives prometteuses, mais son inscription dans les pratiques dépendra de la capacité des acteurs à unir leurs forces pour surmonter les nombreux défis économiques, culturels et structurels auxquels il est confronté. Le nouvel appel à projets “Challenge prévention”, axe central de la stratégie d’accélération de l’innovation en prévention présentée par l’Agence de l’innovation en santé (AIS), a justement pour ambition de répondre à ces problématiques.








