70 % des Français et 69 % des médecins interrogés pensent que le progrès scientifique et technologique dans le domaine de la santé devrait s’accélérer dans les années à venir, cependant 52 % des médecins estiment que la proximité et la confiance entre praticiens et patients pourraient se détériorer en raison notamment d’un risque de « distanciation » voire de « déshumanisation » de la médecine et d’une augmentation de l’automédication avec le développement des outils numériques permettant de s’informer ou de se soigner soi-même. Tels sont les principaux enseignements de l’Observatoire de la santé du futur, une étude d’opinion Viavoice réalisée pour le groupe Vyv* entre octobre et novembre 2018 et publiée le 13 décembre 2018.
« Certains sondés craignent un désert médical numérique, commente Aurélien Preud’homme, directeur d’études Viavoice, interrogé par Health & Tech Intelligence. Globalement, il y a beaucoup d’espoirs de la part des personnes interrogées, grand public comme médecins, mais des inquiétudes existent sur la préservation du lien humain. L’enquête révèle que l’un des enjeux de la santé du futur est de parvenir à préserver la relation de confiance entre le patient et le médecin, de faire en sorte que les nouvelles technologies parviennent à régler le problème d’accès aux soins et non à l’accentuer. »
Il précise par ailleurs que cet observatoire sera réalisé tous les ans, notant que les opinions devraient évoluer dans les prochaines années au fil de la démocratisation des nouvelles technologies dans la santé, et en particulier de la télémédecine, entrée dans le droit commun en septembre.
Principaux enseignements
Les progrès scientifiques (recherche médicale) davantage cités que les progrès techniques
- 70 % des Français et 69 % des médecins sondés ont le sentiment que le progrès scientifique et technologique va s’accélérer en matière de santé.
- Les progrès attendus sont d’abord scientifiques pour 51 % du grand public et 62 % des médecins ;
- 37 % du grand public et 28 % des médecins citent les nouvelles technologies (IA, robotique, nanotechnologies, impression 3D, etc.) ;
- 7 % du grand public et 15 % des médecins la télémédecine, jugée par les premiers particulièrement bénéfique pour les soins à distance.
La médecine prédictive plébiscitée
- 59 % du grand public et 53 % des médecins voient en la médecine prédictive une avancée positive, contre respectivement 19 % et 18 % déclarant ne pas vouloir savoir à l’avance les maladies qu’ils pourraient avoir dans les années à venir.
Les principaux espoirs en matière de santé
Les nouvelles technologies, une source d’inquiétudes, en particulier pour les médecins
Malgré un optimisme global, « des sources d’inquiétudes émergent toutefois et c’est sur ces points que l’on mesure le plus de disparités entre grand public et médecins », notent en introduction du rapport Aurélien Preud’homme, directeur d’études et Sarah Pinard, directrice études et prospective (Viavoice).
- 47 % des médecins déclarent que la numérisation de certaines données personnelles en matière de santé est une source d’inquiétudes, contre 34 % du grand public :
- 66 % des premiers, contre 58 % des seconds, pensent que « le secret médical sera plus difficile à faire respecter qu’avant » avec le développement des nouvelles technologies.
- De manière plus générale, 58 % des Français interrogés sont inquiets de ce que deviennent leurs données personnelles en matière de santé.
- 50 % des médecins pensent que la proximité et la confiance entre médecins et patients risquent de se détériorer dans les années à venir, citant un risque de « distanciation » voire de « déshumanisation » de la médecine ainsi que le développement de l’automédication avec le développement d’outils numériques permettant au patient de s’informer seul sur son état de santé, voire de se soigner lui-même, « ce qui en retour peut amoindrir la confiance envers les avis du médecin ».
- 42 % des Français interrogés sont inquiets pour l’avenir des relations patients-médecins car elles pensent que le digital risque de « déshumaniser » leur relation avec le(s) médecin(s) :
- « Certains Français mettent également en garde contre le risque d’un nouveau désert médical, cette fois-ci numérique, pour tous ceux qui n’ont pas accès – ou mal accès – à ces outils, que ce soit en raison de leurs coûts ou de leur complexité », ajoutent Aurélien Preud’homme et Sarah Pinard.
« Il y a des incertitudes, certes, mais nous ne mesurons pas un rejet de la télémédecine, précise à Health & Tech Intelligence Aurélien Preud’homme. Il est notamment surprenant de constater que la médecine prédictive est porteuse d’espoir pour une large majorité. Par ailleurs, il y a une appétence pour les nouvelles technologies, à condition que la relation humaine soit préservée. »
Une utilisation encore limitée de la télémédecine
3 questions au Dr Agnès Gepner (MesDocteurs – Vyv)
De manière générale, l’étude montre que les médecins sont relativement plus sceptiques que le grand public face au développement des nouvelles technologies dans le monde de la santé, notamment de la télémédecine. Pour quelles raisons selon vous ?
Agnès Gepner, directeur médical de MesDocteurs (groupe Vyv) : Les médecins ont étudié de longues années et ont été habitués au contact avec le patient et au colloque singulier. Ils craignent que cette nouvelle modalité d’exercice ne fasse progressivement disparaître le climat de confiance qu’ils ont su instaurer avec leurs patients.
D’autre part, notre profession a vécu d’importants bouleversements ces 10-20 dernières années, et le premier d’entre eux est la modification profonde de « l’usage » de la médecine par les patients. L’accès à des informations non vérifiées et non maîtrisées sur internet laissent penser aux patients qu’ils pouvaient eux aussi détenir le savoir médical.
D’une certaine manière, les médecins ont perdu de leur prestige, la médecine et le soin tendent à devenir de la consommation courante et les médecins à devenir des prestataires de service.
Quant à la notion de médecin traitant (ou mieux encore de médecin de famille), c’est là pour beaucoup de nos concitoyens un concept obsolète : la complexité croissante de notre métier, le recours de plus en plus fréquents aux spécialistes et la multiplicité d’autres professionnels de santé ont fait qu’une seule personne, fût-elle médecin, n’est plus en mesure de garantir le même service que par le passé. C’est pour ces raisons que notre corporation craint que la télémédecine ne vienne parachever cette dévaluation progressive.
Pour autant, chaque médecin comprend que certains de ses patients pourront bénéficier grandement de cet aménagement et vivront cette nouvelle offre comme un allègement de leur peine.
Leur objectivité n’est-elle pas biaisée par une crainte de voir un nouveau marché dominé par des sociétés privées émerger ainsi qu’une peur d’être peu à peu « remplacés » par le numérique ou les machines ?
Ce n’est pas un sujet réellement problématique. Je rappelle que dans “télémédecine” il y a surtout “médecine”. Il n’est pas question que le médecin soit détrôné dès lors qu’il est correctement et directement mis en relation avec le patient.
La modalité d’usage et l’écran interposé ne sont qu’une facilité offerte pour simplifier l’accès aux soins. Il y a en revanche de nombreuses questions à se poser sur la médecine 3.0 telle qu’on la verra émerger d’ici peu d’années : les progrès fulgurants de l’intelligence artificielle et de la notion de blockchain en santé seront des évolutions bien plus étonnantes et bien plus révolutionnaires que l’interposition d’un écran entre un médecin et un patient.
Et là, en effet, il faudra être bien plus vigilant qu’aujourd’hui. Quant au vieux clivage public/privé, il a vécu. Tout le monde parle de la faillite de l’AP-HP et des difficultés rencontrées par les usagers du service public. On sait que le privé aussi peut être vertueux et qu’il est souvent plus rapide et plus efficient.
Ces craintes (au niveau de la confidentialité des données, d’une éventuelle déshumanisation du lien patient-médecin, etc.) ne sont-elles pas en partie dues à un manque de sensibilisation et de connaissance à l’égard de ces nouvelles technologies ?
Comme toujours, il faut le temps que tout le monde s’habitue à de nouveaux usages. Il y a toujours une phase “d’incroyance” initiale et peu à peu, les précurseurs ouvrent la voie à ceux qui vont suivre.
Chaque nouveauté en médecine a suivi la même courbe d’acquisition, l’informatique et les nouvelles technologies en premier lieu, à laquelle les médecins ont longtemps essayé de résister. Des nouvelles technologies qui s’imposent finalement et font aujourd’hui partie intégrante de tout exercice médical.
Gageons que l’usage de la télémédecine – incluant la téléconsultation, la télésurveillance et plus généralement la e-santé – sera rapidement approuvé et maîtrisé par la profession, et deviendra la norme ; surtout dans la mesure où les patients la plébiscitent.