Comment donner du sens aux données collectées via les objets connectés, notamment dans le cas d’un suivi à domicile de personnes âgées ? Tel était l’objet de la conférence assurée par Prédical, spécialisé dans l’analyse des big data, le jeudi 30 août 2018 au sein des locaux (Paris) du pôle de compétitivité Cap Digital.
Intitulée Monitoring des objets connectés : quel recul peut-on avoir sur les données ?, elle a mis en avant en trois temps l’importance d’un suivi (monitoring) continu des données collectées via les dispositifs installés au domicile des utilisateurs :
• genèse de l’importance du monitoring des objets connectés (par Stéphane Besseau, directeur général de Prédical) : il existe un problème de responsabilité au niveau du support client. Qui, parmi tous les acteurs impliqués dans le fonctionnement d’un dispositif connecté (fabricants, opérateurs de service, opérateurs de données…), gère les bugs et le service client ? ;
• quel type de monitoring instaurer et comment le mettre en place pour assurer un suivi efficace et s’assurer que les données reçues soient exploitables (par Olivier Audry, directeur technique à Prédical) ? ;
• data mining : quel recul peut-on avoir sur les données ? (par Mathilde Mougeot, spécialiste data mining à l’ENSIEE) : l’objectif est d’établir des algorithmes et des méthodologies pour dégager des tendances à partir des données reçues, en s’assurant que ces dernières soient fiables.
Health & Tech Intelligence revient sur les points forts de la conférence.
Contexte : quels sont les acteurs impliqués ? (Stéphane Besseau)
Dans la première partie de la conférence, Stéphane Besseau, directeur général et co-fondateur (avec Stéphane Moriaud) de Prédical est revenu sur la genèse de l’importance du monitoring des objets connectés.
Pour comprendre l’enjeu du problème, il a exposé le fonctionnement des dispositifs connectés et plus précisément la chaîne de production des données qui en découle, afin d’identifier les acteurs prenant part au processus dans le cadre du partenariat établi par Prédical avec le fabricant d’équipements domotiques Legrand (produits Intervox). Sont impliqués :
- Legrand – équipements Intervox : fournit les dispositifs connectés et stocke les données (data base) ;
- Matooma : carte réseau ;
- Sierra : l’infrastructure Matooma est connectée à l’opérateur télécoms Sierra ;
- OVH : serveurs ;
- Prédical : installe les capteurs au sein du logement de l’utilisateur et traite les données.
Problème central : qui est responsable en cas de défaillance ?
Plusieurs opérateurs sont ainsi mobilisés dans le fonctionnement des objets connectés installés au domicile des utilisateurs, mais cette pluralité des acteurs soulève des questions. « Il y a une complexité au niveau de la responsabilité, note Stéphane Besseau : qui est responsable de la chaîne de données ? Qui doit monitorer le serveur ? Est-ce l’opérateur de données ? Est-ce l’opérateur de service ? »
Se pose aussi le problème de « l’environnement connecté VS la réalité ». Quand l’outil domotique est testé dans une environnement contrôlé (living lab), tout fonctionne correctement, mais dès qu’il est appliqué à l’environnement de la personne, de nouvelles problématiques émergent : la configuration du logement varie en fonction de chaque utilisateur (emplacement du mobilier, usage de chaque pièce) et les capteurs peuvent être mal installés si c’est l’utilisateur qui s’en charge.
« Les données collectées ne sont alors pas fiables et les informations reçues erronées. Il y a donc un vrai sujet au niveau de la rétention client (proportion de clients qui reste). Le dispositif peut très bien fonctionner à échelle expérimentale, mais il doit continuer à fonctionner à grande échelle. »
Stéphane Besseau insiste sur l’importance d’une bonne installation du dispositif. « [Elle] est cruciale et doit être évaluée afin de pouvoir identifier un parcours type des utilisateurs. Nous avons remarqué que, la plupart du temps, les clients acceptaient cette phase de mise en place. Ils se sentent rassurés de constater qu’il y a une équipe en charge du contrôle de la technologie, s’assurant que l’ensemble de l’équipement était bien installé et fonctionnait correctement. Il est essentiel d’assurer ensuite un monitoring d’usage pour intervenir rapidement en cas de bug. »
Quels types de solutions mettre en place ?
L’importance du monitoring des données (Olivier Audry)
Pour s’assurer du bon fonctionnement de l’objet connecté, il existe différents types de monitoring, explique Oliver Audry, directeur technique à Prédical, précisant que les équipes en charge du monitoring (deux personnes à Prédical) doivent répondre aux 6 questions suivantes :
- Est-ce que le capteur est fonctionnel ? « Nous nous assurons que nous recevons bien des données issues de l’objet connecté en question. » ;
- Est ce que le capteur remonte des informations sur son état et sur son environnement lui-même ? « Quel est l’état de la pile ? Quelle est la puissance de réception du signal ? «
- Comment savoir si les données reçues sont consistantes ? « Le format des données est-il celui que l’on attend (il doit être binaire, par exemple, s’il s’agit de savoir quand la personne entre (one : 1) ou sort (off : 2) d’une pièce) « ;
- Comment savoir si les données reçues sont fiables ? « Les différentes données arrivent-elles dans le temps imparti (par exemple toutes les heures pour les capteurs installés sur les portes des différentes pièces du logement) ? » ;
- Comment savoir si les traitements d’enrichissement de données fonctionnent ? « Les données correspondent-elles à ce qu’on attend (cohérence des résultats observés) ? » ;
- Comment étendre le monitoring pour déceler rapidement un dysfonctionnement ? « Pourquoi l’utilisateur a-t-il déconnecté l’objet ? Qu’est-ce qui l’a ennuyé ? L’idée, ici, est de suivre le comportement de l’utilisateur en cas d’arrêt de l’utilisation du service » pour minimiser le taux de rétention client.
Olivier Audry insiste sur l’importance des données de monitoring car elles permettent :
- d’anticiper un changement de piles, par exemple ;
- de détecter un capteur dont le comportement change (A-t-il été déplacé ? Est-il tombé ? A-t-il été occulté ?) ;
- de détecter un problème localisé au niveau du réseau GSM : par exemple, il se peut qu’une panne générale d’un réseau soit survenue sur toute une région et que le problème ne provienne pas du dispositif en lui-même.
« Cela fait quinze ans que je travaille dans le monitoring et, selon moi, cela fonctionne comme la sécurité en informatique : les problèmes ne se résolvent pas tout seuls, résume le spécialiste. Il faut mesurer, anticiper et maîtriser le service, être proactif. Le monitoring nécessite une installation sur mesure et un suivi continu, au jour le jour. La valeur du monitoring est trop souvent mésestimée. »
Data mining : l’utilité des statistiques pour avoir un recul sur les données reçues (Mathilde Mougeot)
Créée en 2011, l’Agence pour les mathématiques en interaction avec l’entreprise et la société (AMIES) met en relation des universitaires et des entreprises, en particulier des start-ups, pour aider ces dernières à résoudre un problème précis. Ce problème est transformé en question (statistiques ou machine learning) par l’équipe de l’AMIES pour ensuite développer une réponse sous forme d’algorithme.
Mathilde Mougeot intervient dans ce cadre auprès de Prédical dans l’optique de créer des algorithmes et des méthodologies permettant de faire ressortir des valeurs pertinentes à partir des données collectées via les objets connectés .
« Dans un environnement contrôlé, il n’y a pas de problème. Nous considérons que les données reçues peuvent être fiables. En revanche, dans un environnement réel, nous n’avons pas de recul et des variables sont possibles donc les données peuvent être erronées, expose-t-elle. L’idée est ainsi de créer un modèle prédictif via une analyse statistique des données. Nous devons nous appuyer sur la régularité observée au niveau des données reçues via l’objet connecté pour voir si l’on peut en déduire un comportement régulier de l’utilisateur, à partir duquel on essaie d’établir un diagnostic. À partir de la chaîne de données observée, nous essayons de dégager un modèle dit « adaptatif », chaque personne ayant son propre mode de fonctionnement. »
L’équipe de Mathilde Mougeot a ainsi mis en place 3 types d’indicateurs :
- les indicateurs de vie quotidienne : analyse les périodes d’activités (heure de lever, heure de coucher) et d’inactivités de l’utilisateur mais aussi les absences (déconnexion de l’objet) ;
- les indicateurs de comportements : analyse la chaîne de données en se basant sur l’historique des données reçues sur une période donnée (un comportement régulier peut alors potentiellement être observé) ;
- les indicateurs de stabilité du mode de vie : analyse si les données reçues sont cohérentes sur le long terme.
L’experte explique que lorsque les anciens capteurs étaient utilisés (avant l’équipement Legrand-Intervox), des anomalies avaient été repérées : les données reçues pouvaient par exemple indiquer que l’utilisateur était actif 24 heures sur 24, ce qui est incohérent. « Il peut être difficile de repérer un bug, mais il est essentiel de le détecter rapidement et d’agir vite pour éviter les problèmes car il est question ici du suivi de personnes âgées, donc leur santé est en jeu. »
« Il est important d’avoir un recul sur la donnée utilisée afin d’établir un diagnostic pertinent », conclut Mathilde Mougeot.
En conclusion : veiller à la fiabilité du service
- « Dans le domaine de la domotique, de nombreuses personnes pensent que les dispositifs sont à la portée de tout le monde, or, ce n’est pas le cas, prévient Stéphane Besseau. Ce non-dit favorise les ventes initiales, mais freine les ventes futures. C’est pourquoi il est essentiel que l’équipement soit installé par des professionnels et non par l’utilisateur seul. »
- Les opérateurs de service « doivent surveiller la chaîne de production de la donnée pour rendre leur service fiable quels que soient les environnements ».
- Il est important de suivre l’usage des services pour assurer un bon support client et ainsi minimiser le taux de rétention client.