Au-delà de la diversité des cas d’usage, la conférence fait ressortir plusieurs lignes de force utiles pour toute organisation de santé ou acteur de la e-santé :
- L’IA générative ne remplace pas les spécialistes, elle restructure leur travail en filtrant, triant, préparant, résumant.
- Les modèles de fondation deviennent un actif central (EEG, imagerie, texte), au service de multiples algorithmes cliniques.
- Les plateformes de données et d’IA (stockage, dev, déploiement, sécurité) sont aussi importantes que les modèles eux-mêmes.
- La souveraineté et la sécurité des données ne sont plus des annexes : elles sont au cœur des architectures, côté cloud comme côté clinique.
- Enfin, les usages les plus prometteurs sont ceux qui s’inscrivent au plus près des workflows existants : EEG à domicile, viewer de radiologie, poste de travail radiologue, portail des courtiers.
Quatre cas d’usage, un même fil rouge : industrialiser l’IA générative
La session dans le cadre de la journée AWS Healthcare à PariSanté Campus s’ouvrait sur un constat partagé par tous les intervenants : l’IA, et désormais l’IA générative, n’est plus un gadget de démonstration mais une infrastructure qui doit s’intégrer aux flux de travail existants : examens, outils métiers, systèmes d’information et régulation.
- Ulysse Gimenez (BioSerenity) part du lit du patient, avec l’EEG à domicile et l’analyse neurologique à distance.
- Antoine Hirtz (Devoteam) illustre l’apport de l’IA générative du côté des assureurs santé et de leurs 8 000 courtiers partenaires.
- Alexandre Attia (AZMed) montre comment l’IA radiologique accompagne déjà les radiologues sur plus de 15 millions d’images par an.
- Eric Plisson (Philips) élargit la focale en décrivant le futur poste de travail du radiologue, où la génération de compte rendu devient le terrain de jeu central de l’IA générative.
En toile de fond : la pénurie de spécialistes, l’augmentation massive des volumes d’actes, et un mot-clé qui revient chez tous les intervenants : modèles de fondation et industrialisation.
EEG : 20 % des examens français déjà dans le cloud
Premier cas d’usage : celui de l’électroencéphalogramme (EEG), examen clé du diagnostic neurologique. Ulysse Gimenez rappelle un fait rarement discuté hors des cercles de spécialistes : de nombreux patients épileptiques, Alzheimer ou atteints d’autres pathologies neurologiques restent en errance diagnostique pendant des années, faute d’accès à l’examen et de spécialistes pour l’interpréter.
BioSerenity s’attaque à ces deux goulets d’étranglement :
- Accessibilité : la société a développé un casque EEG médical léger, sans fils, que des techniciens peuvent poser directement au domicile des patients. L’enregistrement n’est plus limité à une vingtaine de minutes à l’hôpital : il peut se faire sur plusieurs heures ou jours, dans la vie réelle.
- Interprétation : les signaux sont envoyés dans le cloud, où un réseau de neurologues partenaires réalise la télé-interprétation.
BioSerenity est désormais présente « dans le flot » de 20 % des EEG réalisés en France. Mais la prochaine marche se joue côté médecins : comment leur faire gagner du temps sur l’analyse d’examens très complexes et bruités, sans les déposséder de leur rôle ? La réponse de l’entreprise : un modèle de fondation appliqué à l’EEG. Concrètement, les signaux sont découpés en petits « patchs », transformés dans le domaine fréquentiel, puis discrétisés en un « dictionnaire » de plusieurs milliers de tokens EEG. Le modèle apprend ensuite, par masquage et prédiction de ces tokens, la « grammaire » des ondes cérébrales. Sur cette base, BioSerenity peut :
- Accélérer des tâches répétitives des neurologues, en les recentrant sur les cas complexes.
- Développer de nouveaux biomarqueurs pour détecter plus précocement certaines pathologies ou mieux les suivre dans le temps.
Un premier algorithme dérivé de ce modèle de fondation (un outil de triage des patients normaux vs pathologiques ) arrive en production, marquage dispositif médical à la clé. Le calcul s’effectue en environ une minute après l’examen ; le neurologue garde la main, mais peut prioriser d’abord les cas les plus suspects, tout en filtrant les examens clairement normaux ou non concluants. Dernier élément important : BioSerenity insiste sur trois plateformes internes : stockage des données, développement IA, déploiement en production, et affiche sa volonté de partager son modèle de fondation avec l’écosystème académique français, dans une logique de souveraineté face aux modèles américains ou chinois.
8 000 courtiers santé épaulés par un chatbot génératif
Le second temps de la conférence déplace l’IA générative vers un autre maillon de la chaîne de valeur santé : l’assurance. Antoine Hirtz (Devoteam) présente le cas d’un courtier grossiste en assurance, spécialisé notamment sur le médical, le paramédical et les officines, qui anime une plateforme numérique au service de 8 000 courtiers partenaires et plus de 1 000 activités couvertes. Jusqu’ici, le chatbot de la plateforme reposait sur des logiques classiques, avec une capacité limitée à comprendre des demandes complexes et à naviguer dans un catalogue et une base de connaissances très riches. L’objectif du projet mené avec Devoteam : introduire l’IA générative sans repartir de zéro et en s’appuyant sur le socle cloud existant (AWS).
L’architecture décrite repose sur plusieurs briques :
- Un routeur intelligent, propulsé par des modèles génératifs (Anthropic via AWS Bedrock), capable de comprendre l’intention du courtier et de l’orienter vers :
- la recherche de produits d’assurance adaptés, dans un catalogue de plus de 1 000 offres ;
- la recherche de contrats via des APIs ;
- l’exploration d’une base de connaissances (en PDFs ou HTML, convertis en embeddings et indexés dans une base vectorielle type OpenSearch) ;
- l’analyse de comportements anormaux ou à risque (tentatives de fraude, usages suspects, etc.).
Un socle de sécurité-by-design : authentification SSO/OIDC, gestion fine des droits, chiffrement des données, VPC cloisonné, supervision des coûts, et mécanismes de guardrails pour éviter les fuites de données ou réponses inappropriées. Antoine évoque un « curseur d’autonomie » : pour l’instant, l’assistant reste peu autonome, il guide, propose, route mais la montée en puissance des services IA du cloud rend possible, à terme, des agents plus autonomes. Le choix actuel est volontairement prudent : améliorer l’expérience utilisateur sans perdre la maîtrise du risque, dans un contexte où les données médicales et assurantielles sont particulièrement sensibles.
Radiologie : 15 millions d’images analysées chaque année
Avec AZMed, la conférence revient au cœur de la clinique. Alexandre Attia rappelle que le volume d’images médicales a doublé en une décennie, alors que le nombre de radiologues est resté stable. Résultat : pression accrue sur les équipes, risque d’erreurs et délais rallongés pour les patients. AZMed s’est positionnée d’abord sur la radiographie standard 2D, qui représente l’essentiel du volume :
- Traumatologie (fractures, lésions aux urgences).
- Radiographie thoracique (pathologies pulmonaires, pneumothorax…).
- Mesures ostéo-articulaires complexes (alignements, angles, longueurs).
- Âge osseux chez l’enfant, utile pour évaluer la croissance.
L’IA ne se contente pas de détecter les anomalies ; elle réalise aussi du triage et de la priorisation. Intégrée dans les viewers des radiologues, elle ajoute des vues annotées, résume les fractures détectées et précise ce qui n’a pas été retrouvé (épanchements, lésions associées…). Les chiffres partagés sont parlants :
- +83 % de gain sur le temps diagnostique en traumatologie.
- Diminution des erreurs d’environ deux tiers, notamment des faux négatifs.
- Valeur prédictive négative de 99,37 % : lorsque le logiciel indique qu’il n’y a rien, c’est presque toujours le cas, ce qui renforce la confiance des radiologues.
- Plus de 15 millions d’images analysées par an, dans environ 2 500 sites de santé répartis dans plus de 55 pays.
L’entreprise, qui compte une quarantaine de collaborateurs, a également lancé un logiciel pour scanner thoracique 3D, dédié au dépistage et au suivi des nodules pulmonaires dans la perspective des futurs programmes de dépistage du cancer du poumon. Derrière ces produits, il y a surtout un actif stratégique : une base de 20 millions de radiographies, provenant de plus de 40 pays, dont un sous-ensemble annoté par trois radiologues indépendants, et des processus qualité alignés sur les exigences de dispositifs médicaux.
Mais AZMed se heurte à trois défis structurels :
- La généralisation des algorithmes d’un pays, d’un appareil ou d’une population à l’autre.
- Le scalage à un nombre croissant de pathologies, sans devoir tout réentraîner de zéro.
- L’exploitation des données non annotées, qui représentent la majorité des 20 millions d’images.
La réponse, là encore : la construction d’un modèle de fondation spécialisé en imagerie médicale, par vertical (trauma, thorax, etc.), capable de comprendre la « grammaire » des images radiologiques et d’alimenter à la fois la détection de pathologies et, à terme, la génération de comptes rendus structurés.
Du film au compte rendu généré : la troisième révolution des cabinets de radiologie
Dernier temps fort : la vision d’Eric Plisson (Philips) sur le poste de travail radiologique. Il replace l’IA dans une histoire en trois actes :
- Passage du film au digital et informatisation des systèmes (PACS, RIS).
- Reconnaissance vocale dans les années 2000, première grande victoire de l’IA « classique », qui a fait gagner des minutes par compte rendu et supprimé les allers-retours avec les secrétariats de transcription.
- IA d’imagerie spécialisée, via de nombreux algorithmes convolutionnels orchestrés par des plateformes, chacun ciblé sur une modalité (scanner, IRM, radio…) et une pathologie ou une tâche (détection de fracture, quantification vasculaire, etc.).
La prochaine rupture se situe clairement au niveau du compte rendu radiologique. Les modèles de langage – et demain les modèles multimodaux image + texte – permettent d’imaginer un flux de travail très différent :
- Résumé automatique de l’historique patient et des examens antérieurs pertinents.
- Ambiant reporting : le radiologue parle (sans micro dédié), et l’IA génère un premier jet de compte rendu.
- Génération automatique de la conclusion à partir des observations dictées.
- Contrôle qualité automatisé, en comparant le compte rendu à des modèles ou à une base de rapports, pour signaler des incohérences ou oublis (mesures manquantes, conclusions peu claires…).
- Traduction en langage patient : version simplifiée du rapport ou bulles d’explication pour rendre le compte rendu compréhensible sans passer systématiquement par une recherche sur Internet.
Philips propose déjà son infrastructure d’imagerie en cloud (hébergée notamment sur AWS), ce qui rapproche les données, les outils métiers et les modèles génératifs dans un même environnement sécurisé. Le radiologue reste responsable de la relecture et de la signature, mais pourrait passer de 10 minutes à quelques minutes par compte rendu, un gain décisif dans un contexte de vieillissement de la population et d’augmentation des maladies chroniques.

