La première Journée de la donnée de santé organisée par l’AP-HP le 7 novembre 2025 a réuni près de 400 décideurs, experts hospitaliers et représentants patients autour d’une ambition commune : accélérer la transformation numérique de la santé par l’exploitation responsable et innovante des données. Dans un contexte réglementaire européen en pleine mutation, cet événement était l’occasion de débattre des enjeux de transparence, de souveraineté, de sécurité et de valorisation des données de santé, mais aussi de croiser les regards des acteurs institutionnels, hospitaliers et associatifs.
La table ronde centrale, « Vers un espace européen des données de santé : stratégie nationale, enjeux et éthique », a réuni :
- Héla Ghariani, co-responsable de la Direction du Numérique en Santé, pilote des grands chantiers nationaux d’intégration technologique,
- Monique Sorrentino, directrice générale du CHU de Grenoble Alpes, forte d’une vision opérationnelle et stratégique de la gouvernance hospitalière,
- Arthur Dauphin, représentant France Assos Santé, voix des usagers et des patients dans la co-construction des politiques publiques.
Cette table ronde illustre une ambition partagée par les intervenants et l’auditoire : bâtir un espace européen des données de santé où la confiance, la sécurité, la transparence et la souveraineté française s’articulent avec l’harmonisation européenne pour répondre aux enjeux de soin, de recherche et d’innovation, dans une dynamique collective alliant régulation, éthique, pédagogie et partenariats structurants.
📌A retenir :
- La confiance et la transparence au cœur du partage des données : L’usage des données de santé ne suscite pas de tabou majeur, mais exige une pédagogie forte et une information accessible pour impliquer réellement les patients et garantir leur consentement éclairé.
- Tournant stratégique européen : Le nouveau règlement européen apporte une harmonisation, renforce la souveraineté sur les données et ouvre des opportunités pour la France, notamment en matière d’innovation et de valorisation.
- Défis technologiques persistants : La sécurité, l’hébergement et la cyberprotection des données restent des enjeux techniques critiques, avec des offres spécialisées à renforcer pour répondre aux exigences du secteur santé.
Un besoin des patients de garantie de compréhension et de respect de l’usage de la data
L’approche du partage des données de santé ne rencontre pas de véritables tabous, mais soulève de nombreux questionnements liés à l’éthique et à la confiance. Selon Arthur Dauphin (France Assos Santé), la préoccupation centrale des patients porte avant tout sur l’usage de leurs données :
« Ils n’ont pas besoin de connaître tous les détails techniques, mais doivent comprendre l’utilité – améliorer leur santé, favoriser la recherche ou la santé publique. »
La notion même de partage varie selon l’objectif poursuivi, qu’il s’agisse de soins individuels, d’études scientifiques, de recherche ou de santé publique. Majoritairement, les patients réclament de la transparence et des garanties quant à l’utilisation et la sécurité de leurs informations. Comme le souligne encore Arthur Dauphin :
« Ils confient facilement leurs données s’ils ont la garantie de compréhension et de respect de l’usage. »
Un écart persiste toutefois entre la réalité du système (dossier médical, pharmacie, hôpital) et la représentation qu’en ont les usagers ; d’où la nécessité d’un effort pédagogique constant face à une compréhension très hétérogène.
L’usage des données primaires et secondaires au cœur des orientations stratégiques des CHU
Les intervenants ont distingué les usages primaires (soins, accompagnement direct du patient) des usages secondaires (études, recherche, pilotage). Comme le déclare Monique Sarrantino :
« L’usage des données primaires et secondaires est entré dans nos orientations stratégiques majeures, et on y voit énormément d’enjeux. »
Ces sujets se retrouvent dans la gouvernance nationale et les lignes directrices décidées avec les équipes de terrain. L’intégration numérique et l’optimisation des parcours de soins sont au cœur des évolutions, avec des perspectives telles que l’interopérabilité des logiciels de santé. Les automatismes et la coordination entre médecins doivent permettre de transformer cet outil collectif au service de la santé publique et de la prévention, dans une logique qui « s’accélère déjà, et qui changera beaucoup dans les cinq prochaines années ».
« Si l’Europe veut avoir son destin en main (…), il faut qu’on ait cette capacité à gérer nos données. »
Un point fort des discussions concerne l’adoption récente du règlement européen sur les données de santé, enjeu de “souveraineté et d’innovation”. La France, “dans l’héritage du RGPD”, s’est impliquée pour garantir la mainmise du patient sur ses données, tout en favorisant la transparence et le partage par défaut. L’harmonisation européenne doit permettre une coordination accrue des soins et de la recherche, et un développement économique autour de solutions maîtrisées localement.
Le système de redevance et la valorisation de la mise en qualité des données sont des leviers clés pour garantir la montée en gamme des offres et la juste rémunération des producteurs de données, que ce soit pour des usages hospitaliers ou industriels.
« Les études de marché montrent qu’il manque toujours des solutions de sécurité strictement dédiées à la santé. »
Le panel a exposé la complexité du choix des hébergements, de la sécurité et des solutions techniques.Une solution intermédiaire est actuellement mise en place pour permettre l’accélération de l’accès aux données du SNDS via une plateforme technologique répondant aux exigences de sécurité et permettant d’obtenir l’autorisation légale. La cybersécurité et la protection contre les attaques sont des préoccupations majeures, notamment après les récents incidents dans le secteur hospitalier. Les participants soulignent que “les personnes ont une très mauvaise compréhension des risques, et craignent que leurs données soient utilisées par des acteurs externes”, d’où la nécessité de renforcer l’information et la confiance.
« Un écosystème hospitalier vivant, ouvert et dans le partage »
L’écosystème français et européen s’appuie sur une mutualisation croissante des compétences et des données. Des actions de soutien aux entreprises et aux acteurs hospitaliers ont été détaillées :
« Si on veut que le règlement européen soit une opportunité pour la France, il faut un écosystème hospitalier vivant, ouvert et dans le partage. »
L’objectif affiché est d’animer une communauté de mutualisation, de soutenir la structuration de plateformes et de faciliter l’accès aux données pour initier des projets collectifs à fort impact. Les contraintes économiques et organisationnelles demeurent très présentes, tout comme la nécessité d’étendre le partage inter-établissements et inter-régions.
Droits des patients & Transparence
Le cadre des droits du patient (“rectification, opposition, accès”) a été largement évoqué. La France transpose “exactement les droits du RGPD” dans le règlement européen, avec un accent sur la transparence et la clarté de l’information. Une attention particulière est portée à la communication multilingue et à la pédagogie, en vue de faciliter la compréhension des droits par tous les publics, y compris les plus éloignés ou les allophones. Les intervenants notent qu’une “approche trop centralisée n’est pas forcément la meilleure façon d’accompagner la diversité des patients et leurs besoins”.
« L’IA va plus vite que le numérique, il faut que collectivement, on en mesure les impacts au fur et à mesure qu’on l’utilise au quotidien. »
L’IA s’impose comme vecteur central du futur de la santé numérique. La stratégie nationale vise à garder la maîtrise des données, en partenariat de préférence avec des entreprises européennes pour éviter une dépendance à des acteurs étrangers. Deux orientations sont privilégiées : développer localement des actifs numériques et structurer des collaborations mutualistes, dans un contexte où « le contexte économique est extrêmement contraint. » L’enjeu est de garantir que les solutions de demain soient construites en France ou en Europe, tout en maintenant une gouvernance ouverte.