État des lieux du numérique en santé au Rwanda
Un pays avec 45 000 agents de santé connectés :
Avec plus de 45 000 agents de santé communautaires, équipés de téléphones mobiles ou de tablettes pour collecter les données de santé des patients lors de leurs différentes interactions (consultations, urgences, etc…) et assurer un suivi des patients jusqu’au niveau des villages, le Rwanda est l’un des systèmes de santé numérique les plus matures d’Afrique. Dans un récent rapport de Iqvia, le cabinet de conseil le considère comme “un système de santé digital très avancé au niveau continental”.
Ce statut a notamment été permis grâce à des investissements dans les télécommunications qui font qu’aujourd’hui 99 % du territoire est couvert en 4G, alors que seulement 62 % l’était en 2016. Le Rwanda déploie également la 5G et a récemment ouvert le marché à de nouveaux opérateurs pour stimuler la concurrence et l’accessibilité. Cette quasi-ubiquité du réseau mobile est un atout majeur pour les services de santé numériques, y compris dans les zones rurales les plus reculées. Pour renforcer ce statut, le pays a également instauré une carte d’identité nationale obligatoire dès 16 ans pour tous les citoyens, ce qui facilite grandement l’identification des patients dans les systèmes d’information. Parallèlement, un régime d’assurance maladie universelle couvre la majorité de la population, contribuant à améliorer la tenue des dossiers médicaux et à réduire les erreurs liées à l’identification des patients.
Plusieurs plans stratégiques e-santé mis en place :
Le gouvernement rwandais fait preuve d’un engagement politique fort en faveur de la e-santé. Sa vision stratégique pour un système de santé technologiquement avancé s’est traduite par l’élaboration de stratégies nationales dédiées. La plus récente est le « Rwanda eHealth Strategic Plan 2018–2023 », un plan stratégique qui cadre le développement du numérique en santé sur cinq ans. Ce plan, et les précédents, fixent des objectifs concrets et des échéances, garantissant une feuille de route claire pour la transformation digitale du secteur.
En matière de gouvernance, le Rwanda bénéficie d’une administration efficace et stable, créant un terrain favorable à la réussite des initiatives numériques. Toujours dans le récent rapport d’Iqvia sur l’avancée du numérique en santé en Afrique, le Rwanda est l’un des pays affiche parmi les meilleurs scores africains en efficacité gouvernementale et en stabilité politique, ce qui rassure les investisseurs et partenaires extérieurs. Ce contexte de bonne gouvernance a permis d’aligner les acteurs publics et privés sur les priorités e-santé et de mobiliser les financements nécessaires de manière coordonnée.
Par ailleurs, les partenariats internationaux et la coopération jouent un rôle important dans la gouvernance du numérique en santé. Le Rwanda a su collaborer avec de nombreux bailleurs et organismes mondiaux pour soutenir ses projets digitaux. Des organisations comme Partners in health, Gavi (alliance du vaccin), le Fonds mondial ou USAID ont apporté un appui technique et financier significatif aux initiatives de e-santé rwandaises. Ces collaborations s’inscrivent dans la gouvernance du secteur, le gouvernement définissant les priorités tandis que les partenaires contribuent au renforcement des capacités et des ressources.
Plusieurs infrastructures propices au développement du numérique en santé :
En plus d’une infrastructure télécom robuste (couverture nationale en haut débit mobile 4G/5G), plusieurs composantes essentielles de l’infrastructure numérique en santé sont en place au Rwanda, ce qui explique le haut niveau de maturité du pays :
Parmi ces infrastructures, le Rwanda a implanté de longue date des systèmes informatiques de gestion des données de santé. Notamment, dès 2012 le pays a adopté au niveau national la plateforme DHIS2 (District Health Information Software 2), très répandue à travers le monde pour la collecte et le suivi des indicateurs sanitaires. En parallèle, un dossier médical électronique national unifié a été mis en place il y a plus de dix ans : le Rwanda Health Information Exchange (RHIE). Cette plateforme d’échange de données cliniques a d’abord été déployée pour les services de maternité et de pédiatrie, et elle permet aujourd’hui de rendre les antécédents médicaux des patients accessibles instantanément aux professionnels de santé habilités sur tout le territoire. Le RHIE sert de colonne vertébrale au système d’information sanitaire rwandais, facilitant l’interopérabilité et la communication entre établissements de santé.
L’infrastructure e-santé profite également de l’identifiant unique national (la carte d’identité à 16 ans) couplé au numéro d’adhérent aux Mutuelles de Santé. Ces outils permettent de lier sans ambiguïté chaque dossier médical à un patient, améliorant la qualité et la fiabilité des données. Ils réduisent les doublons et erreurs d’identification, un aspect fondamental pour le bon fonctionnement des applications numériques en santé.
Un autre progrès majeur a été récemment accompli en matière d’interopérabilité : en 2022, le Rwanda a intégré le registre électronique des vaccinations avec le système d’enregistrement des naissances (état civil numérique), ce qui représente un jalon important vers des systèmes interconnectés. Cette intégration signifie qu’à la naissance d’un enfant, les informations sont automatiquement partagées avec le registre vaccinal, améliorant le suivi des immunisations. C’est un exemple concret de connectivité entre bases de données de santé autrefois siloées. D’une manière générale, le Rwanda cherche à harmoniser ses différents SIH (dont DHIS2, OpenMRS, etc…), afin d’assurer un échange fluide des données médicales à l’échelle nationale.
Encore plusieurs barrières à une adoption massive du numérique en santé :
Malgré de nombreuses avancées, la numérisation du système de santé rwandais bute sur de nombreux obstacles structurels et d’appropriation. Côté infrastructure et organisation, malgré une couverture mobile théorique de près de 100 %, la connexion Internet reste limitée et très inégale, surtout en zones rurales. Le déploiement national de plateformes (comme e-Ubuzima) exige des investissements lourds (environ 25 ordinateurs et une connexion stable par centre) souvent absents dans les dispensaires. Par ailleurs l’alimentation électrique rurale est instable et le coût des communications (SMS, data) reste élevé, freinant par exemple des programmes communautaires de santé mobile. Sur le plan financier et du point de vue de la gouvernance, le Rwanda a certes élaboré des stratégies e-santé et un régime d’assurance-maladie universel, mais la durabilité des projets dépend encore de financements extérieurs et d’une coordination public/privé perfectible (manque de soutien à long terme).
Côté adoption, le principal frein est le faible niveau de littératie numérique parmi les utilisateurs. De nombreux soignants (notamment plus âgés) ne sont pas formés aux outils digitaux. En tout, près de cinq millions de Rwandais manquent des compétences informatiques requises pour utiliser les plateformes numériques, indique une récente enquête publiée par Global dev. Cette absence de compétences, jointe parfois à la méfiance envers les nouvelles technologies ou à l’augmentation perçue des tâches administratives, ralentit fortement l’appropriation des outils digitaux par le personnel médical et les patients. Malgré une volonté politique forte, la numérisation de la santé au Rwanda reste donc freinée par des insuffisances d’infrastructure (connectivité, électricité, matériel), de financement coordonné et de gouvernance, ainsi que par un manque de formation et d’acceptabilité chez les acteurs de terrain.
État des lieux du numérique en santé en Afrique du Sud
Une stratégie nationale bien développée :
Sixième pays le plus peuplé d’Afrique avec 63 millions d’habitants, l’Afrique du Sud est un pays dans lequel le système de santé est dual : le secteur public prend en charge la grande majorité de la population (environ 71,5 % de la population), tandis que le privé dessert essentiellement “l’élite” (10,1 millions de personnes couvertes par des mutuelles privées, soit environ 26 % des ménages).
Pour ce qui est du numérique, les derniers chiffres montrent que plus de trois quarts de la population du pays a un accès à internet, et la grande majorité des habitants possède un abonnement mobile. Ces taux élevés créent un potentiel pour le numérique en santé, dont une première stratégie nationale a été adoptée dès 2019 : la stratégie nationale de santé numérique 2019–2024 (NDHS) élaborée par le ministère de la Santé (NDoH). Cette stratégie vise à exploiter les technologies numériques pour soutenir la couverture santé universelle et améliorer l’accès aux soins.
La stratégie propose de renforcer le leadership et la gouvernance aux niveaux national, provincial et local. Par exemple, des structures de pilotage spécialisées (comités techniques, comités par province) sont prévues pour coordonner l’e-santé. Le cadre réglementaire existant comprend déjà la Normes Normatives de Santé (HNSF) de 2014 – un référentiel d’interopérabilité e-santé national -, ainsi que des lois générales telles que la Protection of Personal Information Act (POPIA) sur la confidentialité des données. La NDHS entend étendre ces cadres (notamment l’architecture d’information nationale). Elle prévoit aussi un système d’identifiant patient unique pour faciliter le partage sûr des données de santé. Ces politiques s’inscrivent dans le contexte plus large de la réforme « National Health Insurance » (NHI) qui vise à unifier financement et soins pour tous. En somme, les orientations institutionnelles mettent l’accent sur les standards ouverts et l’interopérabilité, et envisagent des partenariats public-privé pour financer le déploiement numérique.
De nombreux outils numériques utilisés pour le secteur de la santé :
Comme pour le Rwanda, le système d’information sanitaire sud-africain s’appuie sur plusieurs outils numériques. Au niveau national, le DHIS2 est largement déployé pour la collecte et l’agrégation des données de santé (statistiques, vaccins, ressources humaines, etc.). DHIS2 est, en effet, « la plateforme de référence utilisée dans 51 pays africains », et l’Afrique du Sud a intégré via ce système des registres comme celui des ressources humaines (RH) en santé avec une interface FHIR. Pour la tenue de dossiers médicaux électroniques, le pays utilise notamment la plateforme OpenMRS (Open Medical Record System), qui permet de concevoir des dossiers adaptés à divers besoins (VIH, tuberculose, soins primaires…). En pratique, des hôpitaux et cliniques ont aussi adopté Bahmni, une suite basée sur OpenMRS pour la gestion hospitalière (images médicales, laboratoire, pharmacie, facturation)eprints.lse.ac.uk. Par exemple, Bahmni a été utilisé dans le projet EndTB pour suivre des traitements complexes de tuberculose résistanteeprints.lse.ac.uk.
Du côté de l’interopérabilité, celle-ci est encadrée par des normes définies (HL7 FHIR, IHE, SNOMED, LOINC). La NDHS indique explicitement que les systèmes nationaux existants (HNSF 2014) seront étendus pour assurer le partage sécurisé de l’information sanitaire. Une gouvernance technique est également mise en place pour faire communiquer entre eux les DME hospitaliers, le système de statistiques DHIS2 et les applications mobiles.
De nombreux impacts positifs observés, malgré quelques obstacles encore persistants :
Les outils numériques commencent à porter leurs fruits bien que leur déploiement complet prenne encore du temps. Parmi les succès mesurables, on retrouve notamment l’impact sur la santé maternelle. En effet, la solution MomConnect a eu un effet significatif dans le pays. Une étude réalisée par le gouvernement sud-africain montre que 96 % des utilisatrices ont réalisé au moins 4 visites prénatales (contre 76 % en moyenne avant le programme). Elle a aussi permis au taux de vaccination des nouveau-nés d’augmenter (89 % des nourrissons recevaient au moins 6 vaccins à 6 semaines, contre environ 75 % auparavant), ce qui contribue directement aux objectifs de réduction de la mortalité maternelle et infantile du pays.
Selon plusieurs analyses, l’adoption des technologies digitales en Afrique du Sud permettrait un gain d’efficacité d’environ 15 % d’ici 2030. Et même si l’évaluation chiffrée manque encore, la dernière stratégie nationale du numérique en santé publiée indiquait que la mise en place de DME et de services mobiles conduirait à un allègement de certaines tâches administratives (dossiers électroniques remplaçant le papier, rendez-vous par SMS) et a une accélération de la circulation des informations entre établissements.
Mais malgré une stratégie nationale avancée, l’Afrique du Sud fait face à plusieurs freins à la numérisation de la santé : fragmentation des systèmes entre secteurs public et privé, disparités d’accès au numérique dans les zones rurales, manque de personnel formé aux outils digitaux, et faible interopérabilité entre plateformes. La gouvernance reste complexe, avec des compétences partagées entre niveaux national et provincial. Enfin, comme dans de nombreux pays, d’Afrique ou non, l’adoption reste freinée par une faible littératie numérique parmi certains professionnels de santé et patients, ainsi que par des préoccupations persistantes autour de la confidentialité des données et de la cybersécurité.
État des lieux du numérique en santé au Sénégal
Des initiatives interessantes pour le développement du numérique en santé :
Alors que de nombreux indicateurs de santé sont préoccupants au Sénégal – mortalités infantile et néonatale importantes, fortes inégalités en ce qui concerne la répartition des professionnels de santé qui sont concentrés à Dakar… – le pays dispose d’une stratégie nationale de santé digitale robuste. Ce “plan stratégique santé digitale 2018–2023“, qui était piloté par le ministère de la Santé (MSAS), visait notamment à améliorer l’équité d’accès aux services de santé et à faciliter la couverture sanitaire universelle. Ce plan, qui est le dernier en date dans le pays, incluait de nombreuses priorités telles que la télémédecine, l’innovation technologique des bases de données et les applications mobiles pour réduire la mortalité maternelle, infantile, et combattre le paludisme et les maladies transmissibles. Un de ses objectifs clés était de faciliter la collecte de données sanitaires en temps réel pour une prise de décision éclairée et d’améliorer les indicateurs de performance du secteur.
Pour venir compléter ce plan, les autorités sénégalaises ont récemment (en avril 2025) annoncé l’élaboration d’un projet de loi sur la santé numérique, dans le cadre du “New Deal Technologique”. Ce texte visera à encadrer l’usage des technologies médicales et à protéger les données de santé (télémédecine, e-identité médicale, cybersécurité). Il prévoit notamment la création d’un dossier patient numérique (DPN) national, qui centraliserait les données médicales des citoyens pour améliorer le suivi personnalisé des patients et la coordination entre professionnels de santé. L’approche est inclusive (consultation des professionnels de santé, société civile) pour bâtir un cadre réglementaire robuste, garantissant l’éthique et la souveraineté des données.
Des infrastructures numériques en forte progression :
Le Sénégal bénéficie d’une couverture mobile et internet en forte progression. Début 2023, 58,1 % de la population sénégalaise utilisait internet (10,19 millions d’internautes pour 18 M d’habitants) et le nombre de connexions mobiles actives dépassait la population (20,13 millions de SIM, soit 114,8 %). Les débits moyens sont élevés pour la région – environ 23 Mbps en mobile et 22 Mbps en fixe – ce qui facilite les solutions e-santé (télémédecine, e-learning, etc.).
Sur le plan des systèmes d’information sanitaire, le MSAS a mis en place un système national intégré de gestion des données : depuis 2014, la division du système d’information sanitaire et sociale gère une plateforme centralisée de remontée et d’analyse des données sanitaires. De plus, le développement de dossiers de santé électroniques est en cours. Par exemple, un “passeport santé digital” (identité biométrique du patient et QR code) a été testé dans le cadre de projets pilotes, dont un lors de la pandémie du Covid-19.
Du côté de l’interopérabilité, les ministres en charge de la santé dans le pays ont souligné l’importance de l’harmonisation des normes entre acteurs publics/privés pour garantir une interopérabilité efficace. En parallèle, la création du Répertoire national de l’état civil (RNEC) et la numérisation des actes d’état civil facilitent l’identification unique des patients, préparant le terrain pour un identifiant sanitaire national.
De nombreux bénéfices ressortent de la mise en place des plans récents :
Les retours d’expérience montrent que le numérique apporte des gains en termes d’accès, d’efficacité et de qualité des soins. La solution de télémédecine Telewer illustre ces bénéfices : les patients consultent à distance (gain de temps et d’argent, spécialités rares accessibles), reçoivent leur diagnostic et ordonnance en ligne, ce qui améliore la prise en charge en zone rurale et désengorge les structures urbaines. D’autres projets ont également renforcé l’accès des femmes enceintes à l’aide médicale, même sans connexion Internet, et permis un accompagnement plus personnalisé. L’application Wergu a, par exemple, permis de simplifier la recherche de médicaments et pharmacies, répondant à un besoin majeur pour les patients chroniques en zone urbaine.
Au niveau du système, on constate depuis plusieurs années une meilleure collecte et exploitation des données de santé. Alors que le PSSD 2018–2023 demandait explicitement de faciliter la remontée “en temps réel” les données sanitaires pour éclairer les décisions, les premiers indicateurs montre une amélioration de la complétude des rapports DHIS2, bien que des audits récents soulignent encore des faiblesses (maîtrise des outils informatiques et fiabilité des données) nécessitant plus de formation. De même, la numérisation des paiements dans l’assurance maladie universelle (CMU) contribue à augmenter la couverture tout en contrôlant les dépenses. Enfin, la perspective d’un “dossier patient numérique national” préfigure des impacts futurs : en centralisant les données médicales, il devrait rendre les parcours de soins plus fluides et efficaces, renforcer la coordination entre structures et offrir un suivi continu des patients, et donc une meilleure qualité de soins. Même si les défis restent nombreux (formation du personnel, couverture internet complète, intégration des initiatives privées), le Sénégal tente de tirer parti de son contexte mobile pour bâtir un système de santé plus réactif et équitable.