En Asie du Sud-Est, Singapour attire les acteurs de la santé numérique pour sa fiabilité et son positionnement stratégique au cœur de la zone Pacifique. Exemple le plus récent : le partenariat annoncé en janvier 2016 entre la branche e-santé de Philips et l’agence gouvernementale en charge du développement économique de la cité-État, l’EDB (The Economic Development Board). Objectif : aider les petites et moyennes entreprises centrées sur la santé numérique à se développer dans la région.
Comment expliquer cet attrait pour la « little red dot », comme on la surnomme ici ? Les Dr. Eddy Lee et Kevin Yap, experts en e-santé, exposent pour H&TI leurs points de vue sur le marché.
Singapour : un marché ouvert sur l’Asie du Sud-Est
« Je pense que l’une des raisons pour lesquelles les acteurs de la santé digitale s’intéressent à Singapour c’est parce que nous sommes réputés pour notre excellent niveau en technologies de l’info-com », estime le Dr. Yap, maître de conférences à l’Université de Singapour et spécialiste en cyber-pharmacie.
Il évoque aussi le rôle joué par le programme « Healthcare 2020 vision », mis en place par l’État en 2012 pour améliorer le système de santé, en partie grâce à des outils numériques. « L’une des stratégies utilisées par le gouvernement pour faire de Singapour une « Smart City » est d’attirer des entreprises étrangères pour co-développer des solutions innovantes. » Philips a été séduit par la formule.
Le chercheur rappelle que « la cité-État dispose des capacités pour devenir un précurseur dans l’industrie». C’est en effet l’un des premiers pays à avoir numérisé l’ensemble de son système de santé via le lancement du programme NEHR (National Electronic Health Record) en 2011.
« [L’un des autres points forts de la ville est] la grande confiance accordée aux produits de Singapour dans les secteurs de la santé, de l’éducation et des technologies financières », analyse de son côté le Dr. Eddy Lee, un investisseur singapourien revenu il y a environ un an sur l’archipel asiatique, après quatre années passées dans la Silicon Valley et un séjour en France dans la ville de Lyon. En janvier, il a lancé avec son associé Kevin Darmawanhas Coffee Ventures, une société de capital-risque qui cible les start-up souhaitant se lancer sur le marché international, entre autres dans le domaine de l’e-santé.
Le Dr. Lee nous explique avoir choisi de baser son entreprise dans la cité-État pour profiter de son excellente position en Asie du Sud-Est (près de 630 millions de consommateurs potentiels) et pour faire évoluer positivement l’écosystème des start-up dans la région grâce à l’expérience en investissement forgée par son équipe en Californie. D’autant plus que l’ASEAN (The Association of Southeast Asian Nations) – à l’instar de l’UE – facilite le commerce entre les pays de cette zone clé.
Des règles strictes pour gagner la confiance des entreprises mondiales
Enthousiastes quant à l’avenir de Singapour dans le domaine des technologies de santé, les deux experts n’en restent pas moins lucides. « La santé numérique est un nouveau secteur qui remet en question les traditionnels business modèles établis, souligne le Dr. Eddy Lee. Est-ce par exemple aux constructeurs high-tech de prendre en charge la vente d’un moniteur cardiaque sans fil, est-ce plutôt aux compagnies d’assurance d’acheter le produit puis de le distribuer aux patients, ou est-ce aux hôpitaux de proposer un système de prêt pour ce genre d’outils ? Pour espérer une utilisation généralisée de ces dispositifs, il faudrait s’adapter à la culture de chaque ville et du pouvoir d’achat moyen de chaque population».
Le Dr. Yap se préoccupe quant à lui des problèmes liés à la confidentialité et à la sécurité des informations personnelles. « Le gouvernement prend très au sérieux le sujet. En 2012, une loi sur la protection des données personnelles, le PDPA (Personal Data Protection Act), a été instaurée. Elle régit la collecte et l’utilisation des ces informations, un cadre strict en matière d’e-santé. Cela peut être perçu comme un avantage pour le consommateur, auquel on garantit la protection de ses données, mais aussi comme un frein». Car certaines entreprises, notamment celles spécialisées dans l’analyse de données, sont ainsi plus limitées que dans d’autres pays. « Il faut néanmoins préciser que cette exigence du PDPA vise aussi à renforcer la position de Singapour comme hub mondial fiable auprès des entreprises », nuance le chercheur.
Parmi les éventuels freins au développement de l’e-santé sur le territoire, il y aussi cette peur de l’échec, très présente dans la cité-État, notent les deux experts. Le Dr. Kevin Yap admet que les investisseurs de la little red dot sont très exigeants. « Ils veulent des garanties. Mais c’est l’une des forces du pays. Les entreprises y viennent parce qu’elles savent que les projets lancés ici sont bons. Nos bases sont solides ! ».
Anticiper le vieillissement de la population et donner sens aux big data
L’universitaire identifie deux enjeux essentiels à moyen terme. Le premier est l’anticipation du vieillissement de la population : à Singapour, l’âge médian est passé de 34 à 40 ans entre 2000 et 2015, indique le département national des statistiques. Le Dr. Yap redoute que la part grandissante des personnes âgées soit réticente au développement des innovations en e-santé. « Je pense qu’il faut se concentrer sur les individus aujourd’hui âgés de 40-50 ans. Ils savent utiliser un ordinateur, ils connaissent les technologies liées à la téléphonie mobile. Ils pourraient nous aider à faire le lien entre les générations».
Le second enjeu est la gestion des big data. Le chercheur estime que l’essentiel du travail pour les acteurs de la filière est de « donner un sens à ces données afin de les rendre utiles et exploitables pour l’industrie ».
E-santé : Singapour se concentre sur ses points forts
La little red dot pourrait-elle prendre la place de la Silicon Valley dans le domaine de l’e-santé ? « Pourquoi vouloir remplacer la Silicon Valley, qui fonctionne si bien ? », s’interroge le Dr. Eddy Lee. « Je pense cependant que Singapour peut devenir un centre d’excellence en ce qui concerne le diagnostic, le traitement et la gestion des maladies spécifiques à l’Asie, comme le diabète ou certains cancers ». Le Dr. Kevin Yap partage le même avis. « Chaque pays peut apporter sa pierre à l’édifice en se concentrant sur un domaine précis. À Singapour, on travaille notamment de près sur la télésanté et la télémédecine afin d’être en mesure de suivre n’importe quel patient, n’importe quelle maladie, n’importe où ».
Pour les deux experts, il faut percevoir le marché de la santé numérique comme un tout. Les pays ont tout intérêt à travailler ensemble à échelle internationale, et non les uns contre les autres.