- L’accès à la prévention reste inégal en Europe (les personnes les plus éduquées et les plus aisées recourent davantage aux services de prévention).
- Ces inégalités existent même lorsque les services sont gratuits (les écarts d’usage sont particulièrement marqués pour les dépistages des cancers).
- La densité de médecins généralistes est positivement corrélée à l’usage des services de prévention (en revanche, les pays avec système de “gatekeeping” – filtrage par le généraliste- ont un recours plus limité aux soins préventifs).
- Des incitations financières bien calibrées peuvent augmenter la prescription d’actes préventifs.
- Les pays performants ont des stratégies nationales claires, avec objectifs précis et pilotage structuré (une gouvernance fragmentée freine la coordination entre les acteurs)
- L’utilisation d’indicateurs de suivi permet d’évaluer et d’ajuster les actions de prévention.
- Un financement dédié et décentralisé favorise l’adaptation aux besoins locaux.
- La réduction des inégalités est un levier essentiel dans les pays les plus avancés.
🧓Prévention chez les plus de 50 ans : des écarts persistants entre les pays européens malgré des recommandations harmonisées
Des disparités marquées d’un pays à l’autre et selon les profils sociaux
En Europe, les populations les plus aisées et les mieux éduquées accèdent davantage aux services de prévention, malgré des systèmes de santé publics. À partir des données de l’enquête SHARE et du British Household Panel Survey, une étude conduite par Florence Jusot, Zeynep Or et Nicolas Sirven met en évidence de fortes variations dans l’utilisation des services de prévention chez les personnes âgées de 50 ans et plus dans 14 pays européens. Les services considérés sont la vaccination antigrippale, l’examen ophtalmologique, le dépistage du cancer du sein et celui du cancer colorectal. Les données montrent également une inégalité d’accès à la prévention en fonction du niveau de revenu et d’éducation. Les groupes à revenu élevé et les personnes ayant un niveau d’éducation supérieur ont significativement plus recours aux services de prévention, y compris dans les pays où ces services sont gratuits. Les écarts sont particulièrement marqués pour les examens ophtalmologiques, les consultations de spécialistes et les dépistages des cancers.
Plus de prévention là où les généralistes sont nombreux et rémunérés à l’acte
Au niveau des systèmes de santé, la densité des médecins généralistes et le niveau des dépenses publiques de santé sont corrélés à une utilisation plus élevée des services de prévention. En revanche, la densité de spécialistes ne montre pas d’effet significatif. L’organisation des soins joue également un rôle. Dans les pays dotés d’un système de « gatekeeping », où le généraliste filtre l’accès au spécialiste, on observe une moindre utilisation non seulement des soins spécialisés mais aussi de certains actes de prévention.
Le mode de rémunération des professionnels de santé apparaît aussi important d’après l’étude : la rémunération à l’acte favorise l’usage de l’ensemble des services étudiés, y compris les actes de prévention secondaire comme les coloscopies ou les mammographies. À l’inverse, la rémunération au forfait (capitation) ou au salaire est associée à une moindre utilisation de ces services. Ce résultat est cohérent avec les mécanismes incitatifs attendus : en l’absence de motivation financière directe, les professionnels pourraient moins proposer ou orienter vers ces actes.
👨⚕️Miser sur les généralistes, les incitations et l’équité sociale
Les politiques de prévention doivent tenir compte de l’âge et du contexte social
L’étude relève également une baisse de l’usage du dépistage du cancer du sein chez les femmes âgées de 65 à 69 ans, bien que les recommandations européennes préconisent un dépistage régulier jusqu’à 70 ans. Ce recul d’usage avec l’âge, observé également pour d’autres actes, pourrait traduire une forme de désengagement du système ou de moindres sollicitations, y compris dans les pays à couverture universelle.
Les auteurs insistent sur la nécessité de concevoir des politiques de prévention mieux adaptées aux caractéristiques individuelles et aux structures des systèmes de santé. Les résultats suggèrent que le ;
- Renforcement du rôle des généralistes.
- Le calibrage des incitations financière.
- Et une meilleure prise en compte des freins sociaux pourraient améliorer l’efficacité et l’équité des politiques de prévention à l’échelle européenne.
En matière de prévention, les pays européens adoptent des approches très différentes. Alors que la France reste marquée par une gouvernance fragmentée, d’autres États membres misent sur des stratégies coordonnées, ancrées dans les territoires et orientées vers la réduction des inégalités sociales de santé.
🏛️Renforcer l’efficacité par la gouvernance, un financement et des évaluations
Des écarts d’investissement : 4 % en Finlande et moins de 2,5 % en France
Les approches de la prévention en Europe divergent d’un pays à l’autre. Le rapport “State of Health in the EU – Companion Report 2023” insiste sur cette hétérogénéité, notant que certaines pays disposent de stratégies nationales cohérentes et financées, tandis que d’autres se focalisent plutôt sur des campagnes ponctuelles ou à des programmes sectoriels.
Par exemple certains pays comme la Finlande, la Suède ou les Pays-Bas ont mis en place des stratégies nationales de prévention claires, financées et multisectorielles, axées sur la lutte contre les maladies chroniques, la promotion de la santé et la réduction des inégalités. Ces politiques reposent sur des plans opérationnels, des indicateurs de suivi et un ancrage territorial. En Finlande, les municipalités pilotent directement les actions. À l’inverse, des pays comme la France appliquent des approches fragmentées, souvent réduites à des campagnes ponctuelles ou des plans sectoriels. La prévention y reste secondaire par rapport au curatif, freinée par une gouvernance éclatée et un manque d’évaluation.
Cette diversité se traduit également dans les niveaux d’investissement. Selon l’OCDE et l’Observatoire européen des systèmes de santé, la moyenne européenne des dépenses de santé consacrées à la prévention est de 2,8 %, mais ce chiffre varie. La Finlande, l’Italie et la Croatie y consacrent plus de 4 %, tandis que la France, l’Allemagne ou la Belgique restent sous les 2,5 % [OCDE, Repenser l’évaluation de la performance des systèmes de santé].
Les structures de gouvernance jouent également un rôle. Les pays nordiques comme la Suède ou la Finlande optent pour des modèles centralisés avec déclinaisons locales, alors que l’Espagne ou l’Allemagne privilégient une mise en œuvre régionale, favorisant une hétérogénéité territoriale dans les résultats.
🇫🇷 Prévention en France : une ambition à renforcer par la coordination et l’évaluation des mesures
La prévention gagne en visibilité en France, dans un système historiquement tourné vers les soins. Mais malgré l’existence de nombreux plans nationaux (PNNS, plans tabac, alcool, santé mentale…), ces plans souffrent d’une gouvernance fragmentée (Cour des comptes). Le pilotage national est souvent éloigné des agences régionales de santé, et les collectivités locales sont peu impliquées [State of Health in the EU, 2023].
La Stratégie nationale de santé (SNS) 2018-2022 a tenté de structurer l’action autour de quatre axes, dont la prévention à tous les âges et dans tous les milieux. Elle s’aligne sur des approches internationales, à l’image de la Finlande ou de la Suisse, mais sans parvenir à résoudre les problèmes structurels de coordination et d’évaluation [DREES, Annexes 4]. Les rôles et responsabilités ne sont pas toujours bien définis, ce qui nuit à l’efficacité des actions sur le terrain. Le manque d’évaluation des actions menées freine l’ajustement des politiques en fonction des résultats.
🇪🇺 Pays nordiques, Allemagne, Portugal et Slovénie : les modèles intégrés
🇫🇮 La Finlande mise sur la durée, la proximité et les résultats
La Finlande et la Suède figurent parmi les pays européens les plus avancés en matière d’intégration de la prévention dans les politiques de santé publique. Leur force réside dans une approche cohérente, inscrite dans la durée, fondée sur des objectifs définis, un pilotage local fort et un engagement multisectoriel. En Finlande, la Strategy 2030 s’étale sur 12 ans et mobilise les municipalités pour promouvoir la santé au quotidien, avec des indicateurs de suivi.
L’une des spécificités du modèle finlandais est la mobilisation directe des municipalités. Celles-ci sont responsables de la mise en œuvre des actions de prévention, notamment dans les domaines de la santé mentale, de l’alimentation, de l’activité physique et de la lutte contre les addictions. L’État assure le cadre stratégique et l’évaluation, tandis que les collectivités locales adaptent les interventions aux besoins de leur population.
Par exemple : La ville d’Helsinki a intégré dans son plan de ville santé des actions contre l’obésité infantile dès l’école maternelle. Le système de suivi repose sur des indicateurs partagés entre les ministères et les municipalités, via des outils comme le National Institute for Health and Welfare’s Sotkanet indicator database.
🇸🇪 Prévention en Suède : agir sur les inégalités pour améliorer la santé de tous
La Suède, quant à elle, a lancé en 2018 la politique « För en god och jämlik hälsa » (« Pour une bonne santé et une santé équitable »). Cette stratégie est centrée sur la réduction des inégalités sociales et territoriales de santé, en s’attaquant directement aux déterminants sociaux : logement, emploi, éducation, environnement.
Elle repose sur huit domaines prioritaires, parmi lesquels :
- Des conditions de vie et de travail favorables à la santé.
- Une petite enfance équitable.
- Des environnements sociaux sûrs et inclusifs.
Chaque domaine est décliné localement avec un soutien des 21 régions sanitaires (landsting) et des 290 municipalités du pays. L’État suédois joue un rôle d’impulsion, tandis que, comme en Finlande, les acteurs territoriaux assurent la mise en œuvre, avec des objectifs mesurables. Quelques exemples :
- Le programme national de dépistage des cancers inclut un volet d’accès renforcé pour les populations rurales et immigrées.
- Des subventions spécifiques sont allouées aux municipalités qui développent des projets pour réduire les écarts d’espérance de vie entre quartiers défavorisés et zones plus aisées.
🇩🇪 Prévention en Allemagne : un financement encadré, des actions locales, mais une évaluation à renforcer
En Allemagne, la prévention en santé a pris un tournant important avec l’adoption, en 2015, de la Loi sur la prévention et la promotion de la santé (Präventionsgesetz). Cette législation marque une volonté de faire de la prévention un axe de la politique de sané, en inscrivant des obligations claires dans le fonctionnement du système d’assurance maladie.
Un financement obligatoire, réparti sur quatre domaines clés
Depuis l’entrée en vigueur de cette loi, les caisses d’assurance maladie (qui couvrent la majorité de la population allemande dans le cadre du système public) sont tenues de financer des actions de prévention dans quatre grands domaines :
- Les établissements scolaires, avec des programmes sur la nutrition, l’activité physique ou la prévention des addictions.
- Les milieux professionnels, via des actions de santé au travail et de lutte contre les troubles musculo-squelettiques ou le stress?
- Le secteur des soins, en soutenant par exemple la prévention secondaire et la réadaptation?
- Les communautés locales, pour renforcer la promotion de la santé auprès des populations vulnérables (personnes âgées, quartiers défavorisés, etc.).
Cette approche contractualisée donne un cadre clair à la prévention, avec des budgets spécifiques alloués par les caisses d’assurance. En 2021, celles-ci ont dépensé environ 600 millions d’euros pour des actions de prévention et de promotion de la santé, soit près de 7,3 euros par assuré (source : GKV-Spitzenverband, rapport annuel).
Mais une évaluation encore faible
La force du modèle allemand réside dans sa structuration juridique et la mobilisation systématique des financeurs que sont les assureurs publics. Il garantit ainsi un socle stable de financement pour les actions préventives.
Malgré cette avancée, le suivi des résultats reste limité. Le rapport “State of Health in the EU – Companion Report 2023” souligne que l’évaluation d’impact des actions mises en œuvre dans ce cadre est encore trop peu développée. Les données disponibles sont souvent parcellaires, peu comparables entre régions, et les résultats ne sont pas systématiquement utilisés pour ajuster les politiques.
De plus, le caractère fédéral du système de santé allemand, où les Länder ont une large autonomie en matière de santé publique, introduit une grande variabilité territoriale dans la mise en œuvre des programmes. Cela peut freiner une vision nationale cohérente, malgré le cadre législatif.
🇵🇹 / 🇸🇮 Portugal et Slovénie : ancrage local de la prévention
✅ Les leviers d’efficacité : ce qui fait la différence
Les pays européens les plus avancés en matière de prévention — comme la Finlande, les Pays-Bas ou la Suède — présentent des facteurs communs de réussite, identifiés dans plusieurs rapports, notamment celui de l’OCDE et du programme State of Health in the EU.
- Stratégies nationales claires :Tout d’abord, ils s’appuient sur des stratégies nationales claires, dotées d’objectifs précis, souvent pluriannuels, qui permettent de structurer l’action dans la durée. Ces stratégies ne se limitent pas à des intentions générales : elles sont traduites en plans d’action opérationnels, et déclinés localement.
- Indicateurs de suivi utilisés pour l’évaluation : l’usage systématique d’indicateurs de suivi, qui permettent non seulement de mesurer l’impact des actions, mais aussi d’ajuster les interventions en fonction des résultats. Par exemple, la Finlande utilise des bases de données partagées entre l’État et les municipalités pour piloter ses politiques locales.
- Le financement dédié : Il est souvent décentralisé, ce qui renforce la capacité des acteurs locaux à adapter les actions aux réalités de terrain. Aux Pays-Bas, par exemple, les municipalités reçoivent des budgets spécifiques pour déployer des actions ciblées en prévention.
- Vers la réduction des inégalités : Les politiques de prévention intègrent une volonté de réduire les inégalités sociales et territoriales de santé, en ciblant les publics les plus vulnérables.
Ces pays réussissent aussi à intégrer la prévention dans les services de santé de première ligne, comme les centres de santé communautaires ou les maisons médicales, afin de toucher plus facilement la population au quotidien.
⚠️ Les freins structurels : ce qui limite l’efficacité
À l’inverse, les pays en difficulté partagent un certain nombre de freins ;
- Gouvernance éclatée : Le premier frein tient à une gouvernance éclatée et à un cloisonnement institutionnel : plusieurs acteurs interviennent sans coordination suffisante, ce qui dilue les responsabilités et fragilise la cohérence d’ensemble.
- La mauvaise coordination entre les niveaux national, régional et local freine également la mise en œuvre. Les priorités définies au sommet ne sont pas toujours reprises ou adaptées sur le terrain, ce qui crée un décalage entre la stratégie et la réalité opérationnelle.
- Culture d’évaluation insuffisante : Peu de pays disposent d’un système structuré pour mesurer les résultats des actions préventives, et encore moins pour les utiliser comme base d’amélioration continue.
- Prévention marginalisée par rapport au curatif : Dans de nombreux cas, la prévention reste marginale par rapport aux soins curatifs, tant dans les mentalités que dans les financements. Elle est perçue comme un “plus”, et non comme un pilier de la politique de santé.
- Enfin, certaines stratégies souffrent d’un manque d’objectifs clairs et de temporalités définies, comme en Espagne ou en Italie, ce qui rend difficile le suivi et l’évaluation des progrès dans le temps.
💶 En somme, les systèmes les plus performants en prévention partagent une approche structurée, pilotée, financée et orientée vers la réduction des inégalités. À l’inverse, l’absence de coordination, d’évaluation et de priorisation limite l’impact des politiques dans de nombreux pays. Des pays comme les États-Unis (non-européens mais inclus dans l’étude) se distinguent avec plus de 1 200 objectifs mesurés dans le cadre du programme Healthy People 2020.
Sources :
Or, Z., Gandré, C., Jusot, F., & Yilmaz, E. (2024). Variations in preventive care utilisation in Europe. European Journal of Public Health, 34(1), 40–47. doi:10.1093/eurpub/ckad179
OCDE, Observatoire européen des systèmes et politiques de santé. Repenser l’évaluation de la performance des systèmes de santé [Internet]. Paris: OCDE; 2022 [cited 2025 Sep 16]. Available from: https://www.oecd.org/health/repenser-evaluation-performance-systemes-sante.htm
DREES. Annexes – Les politiques de prévention en Europe : entre convergence des objectifs et diversité des dispositifs [Internet]. Paris: Ministère des Solidarités et de la Santé; 2023 [cited 2025 Sep 16]. Available from: https://www.drees.solidarites-sante.gouv.fr/sites/default/files/2023-02/Annexes4.pdf
Cour des comptes. La prévention en santé : une politique à structurer et à piloter [Internet]. Paris: Cour des comptes; 2021 [cited 2025 Sep 16].
European Commission, OECD. State of Health in the EU: Companion Report 2023 [Internet]. Brussels: Publications Office of the European Union