La pertinence des outils industrialisables
Quelles sont les promesses de l’IA en matière de santé publique ? Et quels sont vos retours d’expérience quant à sa maturité ?
L’IA va permettre d’améliorer plusieurs aspects dans la gestion de la santé : le ciblage des populations à risque, l’analyse des comportements de santé, le diagnostic, le suivi des programmes de prévention, la gestion administrative, la sécurité des soins et des traitements, ainsi que le suivi avant et après la maladie. Toutefois, il est important de préciser que l’IA ne se substituera pas aux professionnels de santé, elle servira plutôt à les outiller.
Aujourd’hui, cette technologie est plus facilement déployable dans des processus industrialisables, comme l’analyse des bilans ou la gestion des phases en amont et en aval des prises en charge hospitalières. Elle se révèle très utile pour automatiser des tâches, comme les diagnostics courants sur des pathologies aiguës ou les prescriptions. Par exemple, en cas de phénomène épidémique, des questionnaires bien conçus peuvent permettre à l’IA de produire des probabilités diagnostiques. Mais son efficacité repose surtout sur des situations standardisées et, encore une fois, industrialisables.
Des contrôles de qualité, notamment en pré et post-analytique, restent cependant nécessaires. De la même manière que le biologiste révise aujourd’hui les résultats fourni par l’analyseur de son laboratoire, le médecin devra vérifier les diagnostics et les décisions à prendre.
Quelles perspectives voyez-vous pour les applications de l’IA dans la prévention, notamment pour les priorités de santé publique identifiées en France, telles que les maladies chroniques, neurodégénératives ou la santé mentale ?
L’IA a un large spectre d’application, notamment en médecine générale, mais son potentiel est particulièrement prometteur dans les spécialités. Par exemple, elle peut contribuer à intégrer les connaissances médicales dans les pratiques cliniques, ce qui représente une grande opportunité pour les médecins. Mais il est important de noter qu’intégration ne signifie pas forcément adoption : la relation humaine reste le meilleur vecteur pour accompagner le changement, que ce soit la reconnaissance d’une maladie, l’adaptation à un nouveau mode de vie ou l’adhésion à un traitement.
En matière de prévention, l’IA peut être utile, particulièrement dans la prévention secondaire. Elle peut aider d’un point de vue médico-technique, par exemple pour le suivi et la modification des comportements, ainsi que pour améliorer le ciblage des populations. Cependant, je reste sceptique sur l’impact de la technologie pour provoquer un changement comportemental profond, notamment chez les populations les plus vulnérables. Le changement de comportement est un changement de vie, ce qui est beaucoup plus facile à dire qu’à faire. La technologie peut être un facilitateur, mais elle ne peut pas tout résoudre toute seule.
L’enjeu d’un accompagnement au changement
L’impact de l’IA en prévention peut-il différer en fonction des tranches d’âge et des groupes démographiques ?
En effet, l’adoption de ces technologies dépend beaucoup de la capacité des individus à s’approprier les nouveautés, comme le fait d’être né dans une époque digitale ou non. C’est similaire à ce qu’on observe dans d’autres secteurs avec des logiciels d’entreprise, par exemple. Comme pour tout projet d’accompagnement au changement, il est essentiel d’identifier les leviers pour favoriser cette adoption.
Malheureusement, dans le secteur de la santé, l’accompagnement au changement est souvent un impensé, notamment pour les professionnels de santé. Prenez l’exemple de la Carte Vitale, dont l’adoption par les médecins généralistes a pris du temps. Un accompagnement au changement est donc clé pour permettre aux professionnels de santé de s’approprier ces outils.
Pour conclure, quel sera selon vous l’avenir de l’IA dans la santé ?
Comme toute rupture technologique, l’IA s’inscrira dans les usages sans remplacer totalement les pratiques classiques. Elle viendra s’intercaler, modifier certains comportements et redistribuer les rôles et les produits. Dans dix ans, je pense que les professionnels de santé, les médiateurs sociaux, et bien d’autres, utiliseront l’IA de la même manière qu’on utilise aujourd’hui des applications qui n’existaient pas il y a une décennie.
La particularité de ces technologies réside dans leur rapidité et leur ampleur croissantes. Cela implique une adaptation nécessaire de l’environnement réglementaire, qui suivra naturellement l’innovation, comme cela a été le cas, par exemple, pour les glucomètres connectés.
Il y a également des innovations de rupture à prévoir, notamment dans les dispositifs médicaux. Toutefois, cela soulève des questions : quel avenir pour le remboursement et le tiers payant dans ce contexte ? Les organisations de santé doivent impérativement prendre en compte ces innovations et la mutation des métiers et des usages qu’elles entraînent. De la même manière, ces évolutions devraient être au cœur des discussions importantes, comme celle de la convention médicale.






