Les pharmaciens perçoivent la santé mobile comme un levier permettant de centrer les prises en charge médicamenteuses sur les patients. Si la plupart de ces professionnels se servent quotidiennement d’applications mobiles liées à des bases de données de médicaments, beaucoup n’osent cependant pas conseiller d’applications mobiles de santé à leurs patients notamment par manque d’information et de preuves de l’efficacité de ces solutions.
C’est ce que relève un rapport publié par la Fédération internationale pharmaceutique (FIP) en septembre 2019, visant à décrire l’utilisation des applications mobiles de santé par les pharmaciens et à estimer son impact sur la pratique pharmaceutique.
Pour comprendre comment les pharmaciens utilisent actuellement des dispositifs de santé mobile, un questionnaire a été envoyé à de nombreux pharmaciens membres de la FIP.
Selon les réponses données par ces derniers, il semble que :
• les pharmaciens ont de plus en plus recours à des dispositifs de santé mobile qui peuvent selon eux sécuriser les traitements ;
• les pharmaciens apprennent rapidement à manier ou à conseiller ces nouveaux outils malgré une formation initiale et continue insuffisante en ce qui concerne ce type de nouvelles technologies de santé ;
• des progrès technologiques, une plus grande inclusion des utilisateurs dans les processus de développement des applications ainsi que des études montrant l’efficacité de ces solutions permettraient d’accélérer le déploiement de la santé mobile en pharmacie et d’inciter les pharmaciens à conseiller certaines applications.
Health & Tech Intelligence revient en détail sur les principaux résultats de ce rapport.
Les bénéfices de la santé mobile
Pour les pharmaciens
Pour les pharmaciens, le recours à des dispositifs de santé mobile permet en particulier de consulter rapidement et facilement des ressources documentaires présentées sous un format simple dans une application. Les bases de données concernant les médicaments sont en effet de plus en plus souvent disponibles sous la forme d’applications mobiles. Il s’agit donc de faciliter l’accès des professionnels à des informations fiables concernant leur spécialité.
Ces applications permettent par ailleurs un certain confort éthique et une affirmation du rôle du pharmacien en sécurisant les pratiques et en aidant les professionnels de la pharmacie dans l’analyse des prescriptions.
Certains dispositifs mobiles renseignent également les pharmaciens sur les médicaments disponibles ou en rupture de stock auprès de leurs fournisseurs, voire constitue un support pour la gestion de leur propre stock à l’officine.
D’une manière générale, les pharmaciens semblent donc utiliser en particulier :
- des applications donnant accès à des bases de données concernant des médicaments, recommandations pratiques, des articles de recherche ;
- des applications de calcul de posologies ;
- des applications renseignant sur la disponibilité des médicaments ;
- des applications de formations continues permettant de suivre des programmes simples sur des thèmes variées – souvent proposées par les entreprises mettant à disposition des bases de données pharmaceutiques.
Pour les patients
Les patients disposent de plus en plus de matériel digital et mobile leur permettant de se connecter à de nombreuses plateformes notamment de santé. Ils utilisent donc de plus en plus d’applications mobiles de santé leur permettant :
- d’accéder facilement à des informations de santé fiables et vulgarisées ;
- de monitorer leur activité physique ou certaines de leurs données de santé ;
- de communiquer rapidement et facilement avec leur pharmacien ou leurs praticiens de santé.
Les patients utilisent donc en particulier des applications de suivi de leurs traitements permettant de visualiser son historique de prescription, de programmer des alarmes rappelant l’heure des horaires de prise de médicaments, d’accéder facilement à des informations adaptées concernant les médicaments ou de communiquer par messages avec un pharmacien.
Les barrières qui empêchent la santé mobile de se développer dans les officines de pharmacie
Manque d’interopérabilité des systèmes
Les données produites par de très nombreuses et diverses applications de santé sont souvent peu interopérables : souvent, seule l’application ayant produit un ensemble de données de santé sera à même de lire et de comprendre cet ensemble de données de santé. Ces données sont donc difficilement partageables entre applications mobiles, rendant donc l’intégration de ces données dans des plateformes telles que des dossiers médicaux électroniques difficiles. Or, la centralisation de ces données vers un SI unique tel qu’un dossier de santé dématérialisé permettrait d’améliorer le suivi du patient et d’augmenter le niveau de personnalisation et de qualité de ses soins.
Accès réduit aux technologies de l’information
L’accès réduit aux technologies de l’information (TIC) est un des principaux freins à l’implémentation de la santé mobile en pharmacie. « Le déploiement de la santé mobile est hautement dépendante des infrastructures disponibles dans un environnement donné », rappelle la fédération dans son rapport. Le manque d’experts en nouvelles technologies observé dans la plupart des régions sous-dotées en infrastructures y rend souvent le développement de la santé mobile plus difficile encore.
Compétences technologiques limitées de certains patients
Bien que les patients semblent maîtriser de mieux en mieux des applications de plus en plus ergonomiques, certains groupes tels que les personnes âgées ou analphabètes continent à présenter des difficultés d’utilisation des dispositifs mobiles donc des applications mobiles de santé.
Capacités d’investissement limitées dans les nouvelles technologies et dans la santé
La santé mobile se développe dans des régions dont la situation économique est telle que des investissements nombreux et élevés peuvent être réalisés dans les secteurs de la santé et de l’innovation. Au contraire, dans les pays aux capacités d’investissement moindres, l’innovation, la santé et donc la santé mobile se transforment moins.
Facteurs de développement de la santé mobile en pharmacie
Former les pharmaciens à la santé mobile
Puisque les pharmaciens d’officine comptent parmi les professionnels de santé les plus accessibles, les former à la santé mobile et les informer des évolutions de ce marché leur permettrait de conseiller au mieux des patients qui s’interrogent de plus en plus sur la fiabilité de ces dispositifs. Or, les pharmaciens semblent encore peu informés des applications mobiles existantes utilisables par les patients : une étude menée en Angleterre en 2017 a par exemple montré que :
- seuls 56 % des pharmaciens connaissaient des applications de santé mobile destinées aux patients ;
- seuls 30% des pharmaciens avaient déjà conseillé certaines applications de santé à leurs patients.
Évaluer la qualité et la sécurité des dispositifs
La qualité des applications de santé mobile interroge. Le manque de preuves concernant l’efficacité des applications de santé constitue une des raisons pour lesquelles les pharmaciens ne conseillent pas leur utilisation aux patients. Conduire de nouvelles études pourrait donc mener la santé mobile à entrer dans l’ère de l’evidence based medecine et les pharmaciens à pouvoir placer leur confiance en des solutions qui auront fourni la preuve de leur efficacité.
De même, fournir aux pharmaciens des informations claires et détaillées assurant de la sécurité des données de santé des patients produites ou analysées par ces solutions permettrait aux pharmaciens de juger au mieux la fiabilité des applications mobiles de santé.
Revoir les processus de développement des applications de santé
Afin de rendre les applications de santé plus ergonomiques et intuitives pour les patients comme pour les pharmaciens et afin de répondre à de réels besoins (et non de proposer des applications de santé « gadget » rapidement abandonnées par les patients), les utilisateurs devraient être plus intégrés aux processus de développement de ces solutions.
Les attentes des patients et des pharmaciens devraient ainsi être mieux évaluées aux stades précoces de la conception des applications. Les utilisateurs devraient ensuite être consultés tout au long du développement et du design des solutions mobiles afin de s’assurer de leur facilité d’utilisation.
Objectif : monitorer les traitements à distance, en temps réel et en conditions de vie réelle
L’enjeu du déploiement de la santé mobile en pharmacie est la capacité à monitorer les traitements à distance, en temps réel et en conditions de vie réelle. Ce suivi à distance permettrait donc :
- d’assurer un suivi précis du patient et ainsi d’améliorer la pertinence et la qualité de ses soins ;
- de renforcer la communication entre patients, pharmaciens et médecins exerçant en ville comme à l’hôpital, ce suivi pouvant être partagé entre divers professionnels de santé.
Des solutions mobiles très sophistiquées pour adapter le traitement en temps réel, bien que rares, ont déjà fait leur apparition, notamment en diabétologie (Freestyle libre).
De tels systèmes de suivi trouvent par ailleurs leur application dans le domaine des essais cliniques : ils pourraient permettre de développer des médicaments sur la base non seulement de données produites dans un environnement contrôlé mais également dans des conditions de vie réelles.
Progrès technologiques nécessaires à la réalisation de cet objectif
Cet objectif de monitoring à distance des traitements sur la base de données mesurées en conditions de vie réelle demeure encore difficile à atteindre pour de raisons scientifiques : des progrès technologiques doivent encore être réalisés dans le domaine de la santé mobile.
- Changement de paradigme : disparition de la nuance entre santé mobile et santé digitale
La nuance entre santé mobile et santé digitale doit disparaître pour permettre une plus grande plasticité des projets de recherche et ainsi le développement d’applications plus sophistiquées autorisant la production de grandes quantités de données stockées et traitées à distance.
- Recours aux technologies de blockchain et progrès concernant l’interopérabilité
Si des infrastructures de blockchain permettraient de faciliter et de sécuriser le traitement des données de santé de plus en plus nombreuses, elles bénéficieraient également à l’industrie pharmaceutique en renforçant la traçabilité des médicaments.
L’enjeu principal est d’améliorer le niveau d’interopérabilité des systèmes utilisés en santé, de permettre un meilleur échange des données entre ces applications mobiles de santé, de les centraliser vers des fichier ou plateformes plus centrales telles que des dossiers médicaux électroniques.