Un nouveau souffle pour la recherche médicale
Sous le thème “Next generation of clinical research. AI, in silico and external arm: time to make them real“, ce colloque, organisé au CHU Lille, a réuni des professionnels de santé, des agences d’évaluation et des patients avec l’ambition de discuter du cadre d’utilisation des nouvelles méthodologies d’essais cliniques, dans l’objectif de mettre à disposition de véritables innovations pour les patients.
Inaugurée par les interventions de Frédéric Boiron, directeur du CHU Lille, et de Lise Alter, directrice générale de l’Agence de l’innovation en santé. Frédéric Boiron a mis en avant les initiatives en cours telles que Tecsanté, Arianes et Resist Omics, et les collaborations avec des unités de recherche comme Oncolille. “Des projets structurants”, qui sont essentiels pour faire avancer la recherche clinique, notamment sur les territoires de la région, grâce au soutien du Groupement interrégional de recherche clinique et d’innovation (Girci) et du Groupement de recherche clinique en Nord et Pas-de-Calais (G2RC).
Un nécessaire changement de mentalité :
La plupart des méthodologies “agiles” pour la recherche clinique existent depuis des décennies et sont encore rarement utilisées. Parmi les principaux freins à leur généralisation, des obstacles culturels et techniques sont identifiés par les experts comme empêchant actuellement leur mise en œuvre. Pour y remédier, une meilleure collaboration avec les agences de régulation doit se mettre en place, notamment pour “continuer l’évaluation des médicaments” après l’autorisation de mise sur le marché (AMM). Les méthodologies agiles pour la recherche clinique existent depuis des décennies mais restent sous-utilisées”. Par ailleurs, un autre levier serait de travailler à “changer les mentalités pouor adopter plus largement ces pratiques innovantes” dans la recherche.
Le besoin d’impliquer les patients précocement :
Concernant la place des patients dans la réflexion et les processus de la recherche, au-delà de l’importance d’impliquer les régulateurs très tôt dans le processus, Gérard Raymond, président de France Assos Santé, a déclaré : “Nous sommes à la croisée des chemins. Le numérique révolutionne notre système, et les patients doivent être intégrés dès les premiers stades de la recherche”.
Ainsi, les besoins, les attentes et les priorités du patient doivent être intégrés, notamment à travers trois axes principaux :
- participer à la construction, dès les premiers stades, de la réponse qu’apporte la recherche à des problématiques de santé, et à tous les stades de son évolution :
- doter le patient d’outils pour pouvoir recueillir ses besoins ;
- les associations de patient peuvent jouer un rôle d’intermédiaire pour accélérer la recherche ;
- améliorer sa qualité de vie pour continuer à mener un quotidien de citoyen normal ;
- et développer des études non pas seulement par le promoteur mais pas les structures associatives également.
Vers une réglementation plus adaptée ?
Lors d’une keynote sur l’adaptation de la réglmentation aux nouvelles technologies, Alexandre de la Volpilière de l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) a insisté sur la notion d’accélération, notamment avec “la numérisation et le changement de paradigme induit par l’IA”. Pour lui, la personnalisation de la médecine nécessitera des cohortes plus petites, avec des données spécifiques à chaque groupe, voire à chaque patient. Les jumeaux numériques et les bras externes, intégrant des données de vie réelle, seront ainsi essentiels pour pallier l’impossibilité de réaliser des études en double aveugle. Il a également souligné que les patients pourront contribuer à l’agrégation de ces données grâce aux thérapies numériques (DTx) et autres objets et dispositifs médicaux connectés.
L’IA ayant un impact significatif sur les essais cliniques, permettant de réduire le nombre d’essais et d’accélérer les modifications d’information aux prescripteurs et aux patients, Alexandre de la Volpilière a également expliqué que les régulateurs devraient pouvoir critiquer et actualiser rapidement les modèles d’IA choisis : “Une régulation ambitieuse combine la précision et la fiabilité des données tout en s’adaptant à l’évolution de l’écosystème, en simplifiant l’accès aux innovations et en rapprochant chercheurs et régulateurs dès le début du processus de développement des produits de santé”, a-t-il conclu. Selon lui, les nouvelles procédures, comme les AMM conditionnelles et les bacs à sable réglementaires, visent à accélérer l’autorisation des innovations.
Faire évoluer les profils des profesionnels :
Les simulations étant devenues un standard dans de nombreux domaines, y compris la médecine, Vincent Diebolt, directeur du réseau F-crin, a tenu à rappeler la nécessité de massifier les données et d’évoluer vers des méthodologies plus innovantes. L’IA prend une place de plus en plus grande en médecine, où la relation médecin-patient est essentielle. La création des entrepôts de données de santé met en lumière la nécessité de faire évoluer les profils des médecins, mathématiciens et informaticiens pour une meilleure collaboration, soulignant l’importance de la formation interdisciplinaire. Ainsi, les jumeaux numériques, allant de l’humain générique au patient spécifique et jusqu’à des modèles prédictifs d’évolution et d’organes, sont de plus en plus utilisés. L’exemple du Boston Children Hospital a été cité lors du colloque : l’établissement américain utilise depuis six ans cette technologie en créant 1 500 jumeaux numériques d’enfants traités pour améliorer la prise de décision clinique. En diagnostic aussi, la combinaison de l’imagerie avec des modèles prédictifs se répand, notamment en oncologie.
L’adoption des solutions par les utilisateurs est un autre enjeu. Les cadres européens émergents, comme l’IA Act et l’espace des données de santé (EHDS), créent un environnement nécessaire pour les industriels et utilisateurs, avec des évaluations visant le remboursement par les assurances maladie. Aux Etats-Unis, la Food and drug administration (FDA), ayant autorisé 1 800 solutions basées sur l’IA depuis 2016, continue d’acquérir de l’expérience dans la recherche clinique et la surveillance post-AMM.
Les différents intervenants concluent que les principales attentes de l’IA concernent son intégration dans le processus décisionnel médical sans remplacer le médecin, et la définition du degré de confiance des outils. L’IA doit également préserver l’expertise clinique et fournir des outils intelligents utilisables par les cliniciens non experts.
Elargir le périmètre de l’évaluation des DMN :
Lors de la table ronde modérée par Line Farah, directrice des grands défis numériques “santé mentale” et “bien-vieillir” à la Délégation du numérique en santé, Corinne Collignon, cheffe de la mission du numérique en santé de la Haute autorité de santé (HAS), a abordé la question de l’évaluation des dispositifs médicaux numériques (DMN) : “L’évaluation doit prendre en compte la qualité de vie des patients et l’impact organisationnel des nouvelles technologies”, a-t-elle déclaré.
L’évaluation des DMN par la HAS, dite secondaire, est une étape essentielle pour la prise de décision sur le remboursement. Cette évaluation, fondée sur une analyse scientifique rigoureuse, peut mener à différentes formes de prise en charge, telles que la voie dérogatoire ou la prise en charge anticipée numérique (Pecan), chacune répondant à des critères spécifiques. Sa priorité reste toujours le patient, avec une comparaison par rapport à l’arsenal thérapeutique existant, à travers les dimensions d’évaluation que sont le service attendu, la qualité de vie, l’impact organisationnel et la santé publique. Pour la HAS, il est essentiel d’évaluer les DMN sur des données probantes, en objectivant leur impact organisationnel de manière globale. D’ailleurs, une modélisation de cet impact est désormais accepté par l’Autorité, permettant une évaluation plus complète et intégrée des nouvelles technologies.
… Et une collaboration renforcée ?
Le colloque a été également l’occasion pour évoquer la création de confiance dans l’innovation médicale. Lionel Collet, président de la HAS, a souligné l’importance de la collaboration continue entre chercheurs, régulateurs et patients. Un cadrage réglementaire bien fait dès le départ permet d’aller plus vite et plus efficacement vers la décision.
Les appels à renforcer les collaborations entre les différents acteurs de l’écosystème de la recherche ont été multiples lors de cette journée, qu’ils soient chercheurs, régulateurs, industriels ou représentants des patients. Des perspectives prometteuses pour une adaptation rapide du contexte actuel aux nouvelles technologies à l’amélioration de l’accessibilité de ces dernières à l’avenir.