“Les applications peuvent aider à prévenir de nombreuses maladies », estime Chris Streather, Chief Executive Officer du London Royal Free Hospital. H&TI a rencontré ce néphrologue après son intervention au colloque Health&Tech For people, International conference on digital disruption, le 13 décembre 2017.
Dans cette interview, le Dr. Streather nous parle des principaux projets dans le domaines des TIC de son groupe hospitalier et des avancées de l’App Streams, qu’il a développé en partenariat avec Google DeepMind. Sa position : oui, la collecte de données personnelles peut soulever certains problèmes éthiques ; pour autant la plus-value est réelle pour les patients et le système de santé en bénéficiera pleinement en terme de réduction des coûts. Il explique également à H&TI comment, selon lui, l’IA peut et va permettre aux médecins comme à l’ensemble du personnel soignant de dégager un temps précieux, qui pourra être utilisé à meilleur escient. « Une chose est sûre, cela ne déqualifie aucunement les professionnels de santé ! »
Le Royal Free Hospital compte 10 000 salariés qui prennent en charge plus de 1,6 millions de patients chaque année au sein de trois établissements. Implanté au Nord de Londres, votre groupe est le 5e plus important en Angleterre. Comment se positionne-t-il vis-à-vis des nouvelles technologies ?
Nous sommes des avant-gardistes au Royaume-Uni. Nous avons rejoint un projet pilote de Global Digital Exemplars (c’est-à-dire que nous pouvons servir de modèles aux autres hôpitaux en terme de d’utilisation des outils du numérique). Cela signifie que nous recevons des fonds de la part du gouvernement – cela ce compte en millions de Livres – afin de mettre en place et développer des innovations.
Par exemple, nous allons ouvrir, mi-2018, un hôpital de jour qui sera totalement dématérialisé, c’est-à-dire que tous les papiers administratifs et médicaux seront informatisés. Nous serons ainsi le tout premier groupe du Royaume-Uni à atteindre le niveau 7 de l’échelle HIMMS (Healthcare Information and Management Systems Society), qui classe l’utilisation et l’adoption des technologies de l’information sanitaires. Notre objectif est de tirer d’autres établissements vers le haut, et que l’ensemble du système de santé se numérise…
Nous avons aussi mis au point des « Clinical Pathways Group » qui permettent une uniformisation des soins dans nos différentes structures : un patient recevra le même traitement et suivra le même protocole de soins indépendamment de l’établissement du groupe dans lequel il est pris en charge. Pour cela, nous avons établi un partenariat avec Cerner pour repenser les parcours cliniques. Grâce à leur logiciel, nous serons à même de formaliser numériquement ces parcours dans le dossier électronique du patient. Ainsi, un malade qui consultera pour une pneumonie dans l’un de nos hôpitaux aura la garantie de recevoir le même traitement dans chacun de nos établissements. De même s’il consulte pour du sang dans les urines ou s’il vient se faire opérer de la vésicule biliaire. Auparavant ce n’était pas le cas : le patient pouvait avoir une prise en charge différente selon le médecin – son expérience et ses connaissances – qu’il consultait.
Le Royal Free Hospital a également développé l’App Streams avec Google Deepmind. Pouvez-vous nous en dire plus ? Il y a une controverse concernant l’utilisation des données personnelles ?
Streams est une formidable innovation ! C’est une App qui propose un système d’alerte en cas de détérioration de l’état d’un patient hospitalisé. Je suis néphrologue de formation et, chaque jour, je constate ses bénéfices dans mon travail et celui de mes collaborateurs. L’App est capable de visualiser un nombre très important de résultats d’examens sanguins – en gros elle analyse ultra rapidement des données – 2 000 par jour. Ce qu’aucun médecin ne serait capable de faire. Au cours de cette analyse, Streams est capable d’identifier les signes avant-coureurs de maladies rénales. Attention, l’échantillon n’est dés-anonymisé – au sein de l’hôpital uniquement – qu’en cas d’alerte. Cette alerte est transmise au médecin référent du patient, qui peut alors adapter son traitement. Donc cette App peut vraiment prévenir les symptômes. Sur une journée « Test », elle a détecté 11 patients répartis sur nos trois hôpitaux qui avaient besoin d’une intervention rapide en raison de problèmes rénaux sévères pourtant ignorés.
Donc selon moi, c’est bon pour le patient et cela permet de réduire les coûts de prise en charge médicale puisque l’on agit avant même que la maladie se déclare.
J’ajouterais qu’il y a en effet de nombreuses critiques quant à l’utilisation des données (en juillet 2017 la CNIL britannique a condamné le Royal free Hospital pour ne pas avoir informé les patients que leurs données seraient utilisées, ndlr). Nous sommes en cours de négociations avec le régulateur national.
Et qu’en est-il des patients, comment réagissent-ils ? D’autant que le Royal Free compte aussi recueillir des données de santé plus générales ?
Concernant Streams, je pense que les patients ne se rendent même pas compte de ce qu’il se passe. Ils voient leurs tests sanguins revenir avec des alertes – ou pas – et un expert s’occupe d’eux. C’est tout. Et l’argent économisé peut servir à d’autres fins, comme améliorer leur prise en charge…
Oui, nous recueillons des données concernant la population de notre bassin. Avec un objectif précis : préparer des actions sur-mesure en amont, pour agir sur le terrain en matière d’éducation, de promotion de la santé ou de législation – mais ça nous laissons faire aux responsables politiques ! Selon moi, il est de plus en plus important de promouvoir un mode de vie sain pour que l’ensemble de la population soit en meilleure santé.
En quoi est-ce du domaine de l’Intelligence artificielle ?
Seules certains aspects le sont. Par exemple Streams est une Learning App.
Par ailleurs, nous avons l’intention d’utiliser des ordinateurs capables de lire et d’analyser des radios et autres images médicales. En dermatologie par exemple, ces logiciels peuvent détecter des lésions cutanées à un stade très précoce.
Lors du colloque Health&Tech For People, j’ai présenté des données tirées de mon expérience à HCA (Hospital Corporation of America), où j’ai travaillé. Là-bas, ils utilisent le machine learning de deux façons :
- D’une part pour le diagnostic précoce des septicémies. Celles-ci peuvent être identifiés par la machine alors que les cliniciens n’en seraient pas capable sur le seule base de résultats d’analyse et de changements infimes dans les mesures physiologiques. Là encore, c’est un système apprenant : plus il analyse de données, plus il s’améliore ;
- D’autre part, ils font de l’analyse textuelle de compte-rendus radiographiques. C’est une technologie qui a été développée au lendemain des attentats du 11 septembre afin de surveiller les échanges e-mail. Dans ce cas précis, on cherche dans les messages – des milliers de compte-rendus de radio du thorax – des mots-clefs qui vont permettre d’identifier des cancers du poumon. Un médecin ne serait pas à même de les déceler en regardant la radio.
En tant que praticien hospitalier vous-même – et en tant que directeur d’hôpital -, en quoi ces technologies changent-elles votre façon de travailler ?
Elles permettent de dégager beaucoup de temps : ce temps précieux libéré va permettre aux professionnels de mieux s’occuper des patients lors des consultations. L’IA va les remplacer sur des tâches ingrates ou répétitives et ils vont pouvoir se consacrer pleinement à la prise de décisions.
Et il y a bien des choses à faire quand on voit le fardeau de plus en plus lourd que représentent les problèmes de santé ! L’IA ne va aucunement déqualifier les médecins !
Enfin, des voix s’élèvent : on dit que les personnes avec des difficultés d’apprentissage et les personnes âgées ne pourront jamais s’accaparer ces nouvelles technologies et qu’elles seront de fait moins bien prises en charge. Et bien je crois au contraire que l’IA et le digital va leur être bénéfique : libérés de certaines tâches, les médecins et le personnel soignant pourra passer plus de temps à leurs côtés.
Qu’attendiez-vous du colloque Health&Tech For People, international summit on digital disruption ?
Ce qui était important pour moi déjà c’était de diffuser les innovations du Royal Free Hospital. Je suis également venu à Paris pour apprendre des choses et c’est le cas. Certaines expérimentations menées dans des cliniques à l’étranger se rapprochent de ce que nous faisons nous en Angleterre – de ce fait nous pouvons certainement apprendre les uns des autres. Et, bien sûr, je suis aussi venu faire du réseautage ! Plus nous serons de professionnels à travailler sur ces sujets, plus les TIC prendront de l’ampleur dans le monde de la santé. »