Health & Tech Intelligence présente une série d’entretiens et d’articles sur l’expertise et l’expérience patient, en amont de la présentation du deuxième baromètre de l’Institut français de l’expérience patient (Ifep) le 23 janvier 2020 au ministère des Solidarité et de la Santé.
Proposer des indicateurs d’évaluation de l’expérience patient. C’est l’un des projets portés par Mario Di Palma, directeur médical de l’hôpital Américain de Paris, auparavant chef du département ambulatoire de Gustave Roussy, à Villejuif.
Dans un entretien accordé à Health & Tech Intelligence, il explique en détail cette initiative, précisant que « l’intérêt de cette démarche scientifique est d’avoir des indicateurs à visée universelle », le risque étant sinon que chacun ait ses propres indicateurs, non comparables. « Nous proposons que ces indicateurs soient le socle de l’évaluation. Rien empêche ensuite chacun d’avoir des indicateurs propres, complémentaires », ajoute-t-il.
Il annonce notamment que son équipe va « proposer aux établissements de mettre en place des actions pour améliorer les parcours de prise en charge, de les accompagner, d’apporter les indicateurs et, en échange, de [l’]autoriser à analyser la faisabilité ».
Des indicateurs d’évaluation de l’expérience patient vont être « très prochainement » publiés
Comment en êtes-vous arrivé à travailler sur les indicateurs d’évaluation de l’expérience patient ?
Mario Di Palma : Le parcours patient ne repose pas sur un seul service, un seul établissement, une seule équipe. De plus, les patients passent de moins en moins de temps à l’hôpital. La prise en charge pluri-professionnelle et multi-disciplinaire intègre aussi divers intervenants libéraux. Le patient lui-même a besoin de savoir ce qui se passe. Quand on a une vision « parcours de la prise en charge », le patient est automatiquement au cœur.
J’ai travaillé sur ce sujet à Gustave Roussy. Le vrai enjeu aujourd’hui est de développer une médecine ambulatoire, pas au sens chirurgical mais sur la gestion des différents intervenants, des différents lieux de soins, y compris le domicile. Qui devient en lui-même un lieu de traitement. Dans ces projets, nous nous sommes posés la question des indicateurs.
Avec Étienne Minvielle, nous avons eu la chance d’intéresser Novartis, qui n’intervient qu’en tant que sponsor financier. En aucun cas, le laboratoire n’influence nos travaux. Étienne apporte la compétence méthodologique. Beaucoup d’indicateurs existent en France, en Europe, aux États-Unis.
Comment procédez-vous ?
La démarche très scientifique nous a permis de lister, parmi ces indicateurs déjà publiés, ceux qui tiennent la route avant de les faire sélectionner par les principaux concernés : professionnels de santé hospitaliers, libéraux et patients. Nous avons eu plusieurs réunions après avoir fait une première sélection sur la qualité. Nous avons réuni à plusieurs reprises les experts médecins, pharmaciens et représentants de patients pour les discuter, les décortiquer et en déterminer une douzaine. Nous allons également très prochainement réunir des hématologues pour voir si ces indicateurs, discutés avec des oncologues, sont aussi valable pour eux ; ce dont je ne doute pas.
Nous allons également très prochainement publié ce travail. L’étape suivante sera de tester leur faisabilité. Nous allons proposer aux établissements de mettre en place des actions pour améliorer les parcours de prise en charge, de les accompagner, d’apporter les indicateurs et, en échange, de nous autoriser à analyser la faisabilité.
« L’intérêt de cette démarche scientifique est d’avoir des indicateurs à visée universelle »
Est-ce une démarche modélisable ?
Parfaitement. L’intérêt de cette démarche scientifique est d’avoir des indicateurs à visée universelle. Sinon, le risque est que chacun ait ses indicateurs non comparables. Nous proposons que ces indicateurs soient le socle de l’évaluation. Rien empêche ensuite chacun d’avoir des indicateurs propres, complémentaires. Nous garantissons un socle d’indicateurs validés, par des experts d’horizons divers. À charge pour l’établissement, s’il le souhaite, d’ajouter d’autres indicateurs supplémentaire qui seraient propre.
Il faut avoir conscience que dès 2020, la certification des établissements sera orientée « efficacité » et plus seulement « process ». C’est l’intérêt par exemple des patients-traceurs. Il est important d’avoir une procédure mais surtout de savoir si elle est appliquée, si elle fonctionne pour le patient. Auparavant, les patients étaient présents à l’hôpital ou y venaient régulièrement. Nous avions un suivi de fait précis et régulier. Aujourd’hui, ils sont dans un milieu de prise en charge beaucoup plus complexe, variable. Beaucoup de choses se passent au domicile, plus difficile à suivre. Cette évaluation est donc aussi une sécurité pour les patients.
« Le virage numérique n’est pas une finalité mais une série d’outils »
Quel est l’enjeu du virage numérique dans ce cadre ?
Le virage numérique n’est pas une finalité mais une série d’outils. Nous voyons trop souvent des outils numériques satisfaisants pour leur concepteurs mais qui n’apportent rien. Le numérique doit être au service du parcours, de la prise en charge des patients. Dès lors, il apporte énormément, notamment dans l’évaluation en temps réel. En ce qui concerne les indicateurs, il n’y a pas besoin d’attendre d’avoir le patient en face a face au bout de trois semaines pour lui poser des questions. Les données peuvent être implémentées et analysées en temps réel. Cela nous permet de rectifier le tir par des actions concrètes sans attendre. C’est une avancée majeure, en particulier pour les patients sous traitement chimiothérapique orale par exemple.
Avec l’intelligence artificielle (IA), nous allons pouvoir, en amont, grâce à des signaux faibles, dépister des toxicités avant qu’elles ne soient problématiques. Dans ce cadre, il y a 2 types d’outils : ceux renseignés directement par les patients, qui vont apporter un scope de qualité dans la prise en charge, et ceux connectés, qui vont permettre de récolter un certain nombre d’informations sans que le patient n’ait à intervenir.
Le premier bémol à mettre tout de suite en avant est le respect de la vie privée. Il n’est pas question d’utiliser ces données à autre chose que le suivi du patient. Il faut également que ces outils soient validés au préalable avec un équivalent d’autorisation de la mise sur le marché pour les médicaments. Il faut être sûr que la balance connectée donne le bon poids et que l’information va dans le bon dossier. Enfin, il ne faut pas oublier que tous ces outils sont au service d’organisations. Le problème n’est pas l’outil, mais comment gérer les informations, les rôles de chacun : qui va gérer le patient en cas de dépistage de toxicité, le médecin traitant, l’infirmière de coordination, l’oncologue, le patient, l’entourage ?