Les applications mobiles visant à modifier les habitudes hygiéno-diététiques de patients atteints d’affections cardio-métaboliques, telles que le diabète de type 2 ou l’hypertension artérielle (HTA), permettraient de diminuer les coûts des prises en charge des individus touchés par ces maladies.
Cependant, l’inertie clinique des prescripteurs s’avère être une limite à l’efficience économique de ces nouvelles prises en charge digitales adjointes aux traitements conventionnels : les médecins semblent tarder à diminuer les posologies des médicaments prescrits face à la rapide diminution du taux d’HbA1C et de la pression artérielle des patients, générant des dépenses de santé inutiles et réduisant les économies permises par ces applications.
C’est à ces conclusions que sont parvenus les auteurs d’une étude sur le sujet menée aux États-Unis, publiée le 9 octobre 2019 dans le Journal of Medical Internet Research (JMIR).
Ce travail, qui survient dans le contexte d’un intérêt grandissant des spécialistes de la santé pour les thérapies digitales et les applications mobiles, doit cependant être complété par d’autres études. En effet, les résultats de cette recherche soulèvent de nombreuses questions qui demeurent sans réponse, comme le fait de savoir comment il serait possible de lutter efficacement contre l’inertie clinique sans culpabiliser les prescripteurs.
Contexte de l’étude
Efficacité des interventions visant à modifier les comportements
Plusieurs études ont démontré que les interventions visant à modifier les comportements, les modes de vie et à pousser les individus à adopter des habitudes hygiéno-diététiques plus saines :
- améliorent les résultats biologiques et cliniques des patients atteints de troubles métaboliques ;
- peuvent conduire à la réduction des posologies des traitements médicamenteux des patients, voire à l’abandon de ces pharmacothérapies.
Ces programmes semblent particulièrement efficaces dans la prise en charge des patients atteints :
- de diabète de type 2 (réduction du taux d’hémoglobine glyquée HbA1C) ;
- d’hypertension artérielle (contrôle de la pression artérielle systolique) ;
- d’hyperlipidémie (réduction de la cholestérolémie et du taux de lipoprotéines de faible densité ou LDL).
Efficacité des applications mobiles comme support de ces interventions
« Plus récemment, il a été démontré que les applications logicielles mobiles constituent des plateformes efficaces permettant de proposer des interventions comportementales aux patients atteints de maladies cardiométaboliques et addictives », indiquent les auteurs de ce travail de recherche. Par exemple, une étude menée auprès de patients diabétiques a montré qu’une application mobile dont l’utilisation était assistée par une équipe de soins permettait de réduire les taux d’HbA1C (marqueur du diabète de type 2) de 0,8 à 1,3 % sur une période de 3 mois. Un dispositif similaire dédié aux patients hypertendus a par ailleurs montré une capacité à réduire la pression artérielle des patients de 11 à 17,6 mmHg sur une période d’étude de 3 mois également.
L’efficacité apparente de ces supports mobiles résiderait, selon une hypothèse, dans le caractère à la fois ludique et accessible de ces applications alors souvent utilisées non occasionnellement mais plusieurs fois par jour par les patients : les programmes proposés sur ces supports peuvent donc être suivis intensivement.
L’engouement pour ces plateformes mobiles peut par ailleurs s’expliquer par la facilité de mise en œuvre des programmes qu’elles permettent à l’échelle d’un établissement de santé, d’une région, voire d’un pays : recourir à des applications mobiles permet de proposer des interventions comportementales à une population plus vaste que lors de sessions à suivre physiquement mais individuellement auprès de professionnels de santé, pour une coût réduit.
Cependant, si ces dispositifs mobiles sont efficaces, leur efficience économique a encore été peu étudiée : l’objectif des auteurs de l’étude était précisément d’évaluer les potentielles économies que ces applications permettaient de réaliser par rapport à une prise en charge conventionnelle seulement médicamenteuse.
Méthodes : une étude menée sur 3 ans
Des patients suivis pendant 3 ans pour ne pas surévaluer les économies potentiellement réalisées
Une période d’étude de 3 ans a été choisie par les auteurs pour évaluer l’efficience des interventions comportementales proposées via des applications mobiles. Cette durée a été choisie car aux États-Unis, où cette recherche a été menée, les programmes visant à corriger des habitudes diététiques peinent à être suivis au long cours par les patients, qu’ils soient dispensés en présentiel ou à distance via des applications. En effet, de nombreux patients abandonnent ces programmes après 1 an. Aussi, étudier l’efficience d’applications mobiles pendant 3 ans permet de ne pas surévaluer les économies potentiellement réalisées, plus importantes dans les premières semaines suivant l’instauration du programme qu’au cours des mois suivants.
Le modèle : 2 grandes cohortes de patients observées
Le modèle d’étude était fondé sur l’observation de deux grandes cohortes de patients. La première a reçu uniquement un traitement pharmaceutique, l’autre a bénéficié en plus des ces traitements conventionnels d’un accès à une application mobile permettant de suivre un programme d’hygiène alimentaire et d’incitation à la pratique régulière d’une activité physique.
Ces deux grands types de cohortes ont rassemblé soit des individus souffrant plus ou moins sévèrement de diabète de type 2, soit des patients plus ou moins sévèrement hypertendus.
L’étude visait à observer l’évolution des marqueurs biologiques ou cliniques (taux d’hémoglobine glyquée dans le diabète de type 2, pression artérielle systolique dans l’hypertension artérielle) des patients de chaque cohorte, et à suivre la progression des coûts associés à la prise en charge de tous ces patients.
Évaluation des coûts : les programmes d’hygiène évalués concernent des patients non insulino-dépendants
Le coûts des médicaments et des complications liées au diabète et à l’hypertension artérielle ont été évalués sur la base de récentes revues de la littérature américaine.
Les coûts liés à l’insulinothérapie n’ont pas été pris en compte : les programmes d’hygiène évalués par l’étude concernent des patients non insulino-dépendants (de tels programmes ne sont généralement pas adaptés pour les patients insulino-dépendants).
Résultats : des économies liée à la réduction des posologies de médicaments
Les auteurs de l’étude ont estimé que la combinaison traitement conventionnel – programme visant à modifier les habitudes hygiéno-diététiques dispensé via une application mobile permettait de réaliser, par rapport à une pharmacothérapie seule :
- 83 dollars (75 euros) d’économies par patient diabétique et par mois la première année du programme, puis 174 (157 euros) et 178 dollars (160 euros) d’économies par patient diabétique et par mois la deuxième et la troisième année ;
- 70 dollars (63 euros) d’économies par patient hypertendu et par mois la première année du programme, puis 113 (102 euros) et 107 dollars (96 euros) d’économies par patient hypertendu et par mois la deuxième et la troisième année.
La majeure partie de ces économies est liée à la réduction des posologies de médicaments permise par les applications mobiles, et dans une moindre mesure à la diminution du nombre d’hospitalisations pour complications également autorisée par l’adjonction de ce genre de dispositifs aux traitements conventionnels.
Des économies plus importantes dans le cadre du traitement du diabète de type 2 que dans celui de l’HTA :
Bien que les applications mobiles semblent être légèrement plus efficaces cliniquement dans la prise en charge de l’hypertension artérielle que dans la prise en charge du diabète de type 2, les économies réalisées semblent par ailleurs plus importantes dans le cadre du traitement du diabète du type 2 que dans celui de l’hypertension artérielle car :
- le coût moyen des médicaments antidiabétiques est supérieur à celui des antihypertenseurs ;
- le diabète de type 2 est associé à un plus grand risque d’hospitalisation que l’hypertension artérielle.
Les applications mobiles semblent avoir été particulièrement efficientes dans la prise en charge des patients les plus sévèrement atteints recrutés pour l’étude (présentant, à l’initiation de la recherche, un taux d’HbA1C supérieur à 7,5 % ou une pression artérielle supérieure à 130 mmHg).
Des économies moins importantes la 1ère année d’étude que les 2 suivantes
Les économies estimées par les auteurs sont moins importantes la première année d’étude que les deux suivantes, et ce malgré la prise en compte de l’abandon de l’application par de nombreux patients après la première année du programme, car :
- la réduction des posologies de médicaments tarde à être mise en place malgré un contrôle du taux d’HbA1C ou de la pression artérielle assez précoce. Ceci est lié à une certaine inertie clinique des prescripteurs (résistance à la modification des prescriptions par les médecins) ;
- la réduction du nombre d’hospitalisations tarde également à survenir, en lien avec la même inertie clinique.
Le recours à des applications mobiles visant à modifier les habitudes de vie des patients permet donc d’augmenter l’efficience économique des prises en charge médicamenteuses qui, mises en place seules, sont associées à des surcoûts. L’inertie clinique manifestée par les prescripteurs peut néanmoins diminuer les économies autorisées par le recours à ces nouvelles thérapies digitales.
Des logiciels d’aide à la décision clinique pour lutter contre l’inertie clinique
Lutter contre l’inertie clinique
De plus amples recherches doivent être menées à propos de l’impact notamment économique de l’inertie clinique.
Cependant, les auteurs de l’étude s’interrogent quant à de potentielles mesures permettant de lutter contre cette inertie clinique. Une des solutions qu’ils envisagent pour résoudre ce problème concerne l’utilisation de logiciels d’aide à la décision clinique.
Limites de l’étude
Le diabète et l’hypertension artérielle sont des affections chroniques : des études complémentaires doivent être menées sur de plus longues durées, idéalement en conditions de vie réelle.
Les coûts associés aux éventuels effets indésirables de ces nouvelles prises en charge combinant pharmacothérapies et interventions comportementales sur support mobile doivent par ailleurs être mieux pris en compte dans des recherches futures, au même titre que les dépenses associées à une mauvaise observance de ces nouvelles prescriptions.
Au fur et à mesure que des applications sont développées, de plus en plus de patients suivent dans le même temps différents programmes similaires à ceux utilisés au cours de cette étude : les économies observées n’ont-elles été dues qu’aux dispositifs mobiles étudiés ? L’effet éventuellement synergique de diverses applications devrait être analysé dans le futur.
Enfin, les coûts des prises en charge étant assez différents aux États-Unis et dans d’autres pays tels que la France, ce travail de recherche devrait être complété par des études menées au sein d’autres systèmes de santé tels que le NHS (Royaume-Unis) ou la Sécurité Sociale française.