Ingénieure biomédicale, Laure Beyala a travaillé dans plusieurs industries biotechnologiques avant de soutenir sa thèse à l’École centrale Paris en 2015, récompensée par une distinction de la commission européenne IERC, qui analyse les risques émergents des dispositifs médicaux connectés.
Cette thèse a été publiée en janvier 2018 aux éditions ISTE sous le titre « Les objets connectés en santé – risques, usages et perspectives ».
Celle qui gère actuellement le Digital Medical Hub, la plateforme d’analyse des objets en santé de l’Assistance Publique – Hôpitaux de Paris, propose dans cet ouvrage une cartographie et une analyse des risques liés à l’utilisation d’un dispositif médical connecté ainsi qu’une compréhension de toutes les situations dangereuses et actions à mettre en place pour y pallier.
Dans l’interview que Laure Beyala a accordée à H&TI, elle explique comment les objets connectés sont amenés à révolutionner le système sanitaire, par exemple en faisant du patient « un membre actif de l’équipe de soin », capable d’approuver ou de contester des diagnostics et de participer à l’amélioration de la recherche. Elle parle également des évolutions probables des objets connectés et du marché et conseille les promoteurs de ces dispositifs médicaux de mettre en place des infrastructures réseaux « robustes et fiables » pour protéger au mieux les données personnelles des patients.
Pourquoi avoir choisi comme sujet de thèse – aujourd’hui devenu un ouvrage – les objets connectés en santé ?
La technologie des objets connectés connaît aujourd’hui un essor remarquable dans le domaine sanitaire. Elle est désormais perçue comme un système complémentaire pour la prise en charge des patients. Elle pourra à court, moyen et long terme permettre d’améliorer la relation patient-professionnel de santé.
Ces dispositifs médicaux connectés semblent parfois intuitifs pour l’utilisateur mais la connaissance de leurs fonctionnalités, ainsi que les risques d’usage notamment liés à la confidentialité des données stockées, à sa disponibilité, à l’intégrité de la donnée et à son interopérabilité restent encore mal connus.
Cet ouvrage apporte un éclairage inédit sur les risques émergents liés à l’utilisation d’un dispositif médical connecté. Il propose une cartographie et une analyse des risques liées à l’utilisation d’un dispositif médical connecté ainsi qu’une compréhension de toutes les situations dangereuses et actions à mettre en place pour y pallier.
Le lecteur pourra aisément se forger une opinion sur les opportunités d’une telle offre dans le domaine de la santé. Il aura une large vision lui permettant de faire la distinction entre les objets connectés (leurs applications) du bien-être et les dispositifs médicaux connectés.
Quels sont, d’après vos recherches, les principaux avantages des objets connectés ?
L’usage des objets connectés dans le domaine de la santé va permettre de faciliter une surveillance continue des patients en temps réel. Ces objets connectés sont d’ailleurs une solution pour les déserts médicaux… Les données collectées via ces capteurs intelligents aideront les médecins à poser rapidement des diagnostics et des pronostics, à réagir plus rapidement dans les situations d’urgence et améliorer globalement la prise en charge des patients.
Sont-ils fiables, notamment en ce qui concerne les données et résultats obtenus ?
Les objets connectés en santé et leurs applications mobiles s’intègrent progressivement dans la prise en charge médicale des patients ainsi que dans la relation entre professionnels de santé et-patients. A propos de leur fiabilité, pour le moment nous n’avons pas de protocole standard qui garantirait la fiabilité scientifique de ces capteurs intelligents.
Par ailleurs, la HAS a publié en novembre 2016 un référentiel de bonnes pratiques pour aider les concepteurs à proposer des solutions technologies fiables.
Ce référentiel met en avant un certain nombre de critères :
- Fiabilité et qualité des informations délivrées, interprétation humaine par un professionnel identifiable,
- Performances techniques de l’application, précision des mesures et absence d’effets secondaires indésirables,
- Sécurité et confidentialité, chiffrement des données, utilisation de pseudonymes,
- Facilité d’utilisation, ergonomie, adaptation aux personnes en situation de handicap, assistance technique.
Quelles sont les évolutions probables dans les prochaines années pour ce marché ?
Les objets connectés en santé et leurs applications mobiles vont progressivement drainer l’industrie de santé et bouleverser le système des soins en plaçant la donnée au centre de tout. A ce sujet, la société d’études Grand View Research, estime notamment, qu’à l’horizon 2020, on compterait 161 millions d’objets connectés en santé dans le monde. Par ailleurs, selon une étude publiée par le cabinet d’étude suisse Soreon Research, spécialisé sur les questions de santé, la santé connectée pourrait retarder les décès et/ou prévenir les complications de 1,3 million de personnes d’ici 2020.
J’encourage donc tous les promoteurs de ces dispositifs connectés de santé à mettre en place des infrastructures réseaux robustes et fiables qui allient connectivité, collecte, traitement, stockage et protection des données à caractère personnel.
Au cœur de votre ouvrage, on trouve une étude que vous avez menée et qui souligne les risques liés aux objets connectés. Comment s’est déroulée votre enquête ?
Pour mener à bien cette étude, j’ai eu à collaborer avec une équipe pluridisciplinaires composée de pharmaciens, d’ingénieurs et de médecins comme le Dr Benjamin Pitrat, psychiatre et addictologue à l’AP-HP, co-fondateur d’Ad Scientiam, société spécialisée dans la collecte de données médicales, qui a d’ailleurs signé la préface de mon livre.
Au cours de ces travaux, j’ai identifié trois classes de risques : des risques acceptables, des risques tolérables sous contrôle et des risques inacceptables. Dans cette dernière catégorie, on retrouve tous les risques liés à l’intégrité des données, à la sécurité et la confidentialité des données sensibles, ces risques sont communément appelés « risques émergents » liés à l’usage des objets connectés.
Vous avez notamment réalisé une cartographie des risques liés à l’utilisation des thermomètres sans contact. Quelles en sont les conclusions ?
Pour réduire les risques majeurs liés à l’usage des objets connectés tels que des thermomètres connectés sans contact, les prometteurs de ces dispositifs devraient proposer des algorithmes décisionnels suffisamment robustes qui permettront à la fois d’assurer la sécurisation ou la protection des données sensibles de l’appareil et d’optimiser la fiabilité des mesures.
Vous soulevez le problème du partage de données et avez analysé les risques émergents de façon globale : l’intrusion, les virus, la cybercriminalité, l’image de marque. Pouvez-vous brièvement expliquer ces risques ?
Dans Les objets connectés en santé, je souhaite attirer l’attention des lecteurs sur le fait que la collecte de données à caractère personnel, via des capteurs intelligents, expose l’utilisateur à des attaques protéiformes. Dans le domaine de la santé, je pense notamment à des erreurs de diagnostics et de pronostics à cause de l’introduction d’un ou plusieurs fichiers malicieux dans un serveur de données médicales, ou encore à des préjudices potentiels comme les divulgations de données des patients, du marketing manipulateur et influenceur, voire au profilage social discriminatoire…
Dans un autre chapitre, vous prenez comme exemple le cas Ebola. En quoi les objets connectés peuvent-ils jouer un rôle dans la prise en charge de cette pathologie ?
Ebola est un virus responsable de plus de 11 000 morts d’après l’OMS. L’une des solutions technologiques envisageables pour surveiller la température des personnes atteintes de ce virus serait une prise de température à distance, sans contact en utilisant des objets connectés de santé à l’instar des thermomètres sans contact connectés.
« Le patient devient membre actif de l’équipe de soin », écrivez-vous. C’est-à-dire ? Est-ce que cela va bouleverser le secteur de la santé et la médecine ?
Oui, en effet, la santé connectée va bouleverser le domaine médical. Grâce à l’utilisation des objets connectés en santé, le patient devient membre actif de l’équipe de soin, c’est-à dire qu’il s’implique de plus en plus dans sa prise en charge et le suivi de sa maladie. Les données collectées par des objets connectés vont conduire les patients à développer des connaissances sur certaines maladies et ils pourraient donc contester ou approuver certains diagnostics médicaux.
Par ailleurs, à travers l’usage des objets connectés en santé, les patients peuvent désormais participer à l’amélioration des recherches sur des pathologies rares en faisant don des données de santé qu’ils génèrent via des capteurs intelligents.
Où en est-on des labels pour des objets connectés ? Vous-même, au sein du Digital Medical Hub, la plateforme d’analyse des objets en santé de l’AP-HP, travaillez-vous sur ce sujet ?
Les objets connectés et leurs applications mobiles représentent une nouvelle ère dédiée à la révolution numérique. Etant donné que dans la sphère médicale, ces dispositif connectés permettent d’enregistrer, de transférer des données sensibles des patients, je pense qu’il est impératif de mettre en place des labels ou des référentiels qui vont permettre d’évaluer la sécurité informatique, les valeurs d’usages, la conformité réglementaire, la déontologie, l’éthique et la fiabilité clinique.
Plusieurs organismes ont déjà mis en place des labels qui permettent d’évaluer les objets connectés et leurs applications mobiles. Je pense notamment à Zur Institute et iMedicalApps aux Etas-Unis, à l’Agency of Healthcare Quality of Andalusia (AppSaludable) en Espagne, à DMD santé, au Groupe Pasteur Mutualité, à Medappcare en France et à Medical App Checker au Pays-Bas.
La plupart de ces organisations permettent d’évaluer différents axes dont l’éthique, la sécurité informatique, l’aspect technique, juridique, la conformité réglementaire, l’ergonomie, les valeurs d’usage et la déontologie. Je rajoute que ces évaluations s’adressent uniquement aux objets connectés et leurs applications n’ayant pas de finalité médicale.
C’est dans cette perspective qu’est né le Digital Medical Hub (DMH) de l’AP-HP, une plate-forme dont l’ambition est de se positionner comme un centre de référence pour le développement et la validation clinique des objets connectés. Elle s’adresse aux promoteurs académiques et industriels (centres de recherche, start-ups, scale-ups, PME, etc.). Le développement et la validation des appareils connectés de santé sont structurés par une approche multidisciplinaire comportant l’évaluation des usages et représentations ainsi qu’un volet pédagogique.
Pour conclure, parlons du transhumanisme. D’après vous, les objets connectés sont un premier pas vers ce mouvement.
Le transhumanisme a pour objectif d’améliorer les performances physiques et mentales d’un humain par le biais des NBIC. Je pense que les objets connectés constituent un pas vers ce mouvement dans le sens où, à l’heure actuelle, ils se démocratisent et proposent des fonctionnalités diverses qui permettent de faciliter ou d’améliorer les capacités de l’être humain. Par exemple, plusieurs promoteurs industriels développent des bracelets intelligents dans le domaine du bien-être équipés d’une technologie qui permet aux utilisateurs de mesurer leurs indicateurs de santé (fréquence cardiaque au poignet , température de la peau, nombre de pas …) et de détecter de façon précoce certaines pathologies difficiles.
Toutes ces nouvelles avancées technologiques sont en train de repousser les limites de nos capacités morales et physiques. Cela représente une nouvelle ère pour l’humanité et il va falloir s’adapter à ce nouveau paradigme…
Les objets connectés en santé – Risques, usages et perspectives, Ed. ISTE (e-book 9,90€, format papier 35€), disp. via ce lien.