Nicolas Dufourcq, directeur général de BPIFrance, a accordé à Health&Tech une interview dans laquelle il dresse l’état des lieux du financement de la croissance du secteur de l’innovation en santé, en s’appuyant sur l’exemple des biotechnologies en France.
Comment se font vos investissements ?
La BPI est toujours co-investisseur. Il existe trois cas de figure :
- Soit c’est un fonds de la BPI qui investit dans une société ; dans ce cas, il co-investit toujours avec un fonds privé ;
- Soit c’est un fonds de la BPI avec des souscripteurs privés, comme InnoBio par exemple ;
- Soit c’est un fonds privé dont la BPI est souscriptrice, en minoritaire.
Les capitaux sont publics, mais le fonctionnement de la BPI est market-based et dans les mêmes termes que nos « collègues » des fonds partenaires.
Quelle est l’organisation du financement de la French Tech, de la medtech et des biotech à Bpifrance ?
A Bpifrance, nous avons des équipes polyvalentes qui s’occupent de la medtech et de la biotech, ainsi que des objets connectés dans la medtech.
Nous avons différents véhicules de financement :
- un fonds « maladies rares » ;
- un fonds « biotech »,
- un fonds « Large Venture », principalement consacré aux objets connectés,
- un fonds santé, appelé FABS,
- un fonds pour les accélérateurs, appelé FTA,
- un fonds sur les technologies de rupture, appelé PSIM.
Nous encourageons beaucoup la medtech. Notre fonds biotech est un fonds ouvert avec des souscripteurs privés, comme Sanofi, Roche ou Merck, qui ne souhaitent pas que le fonds soit investi en medtech. La medtech est donc financée sur les propres fonds de la Bpifrance. Les capitaux investis proviennent soit de la BPI, soit du Programme d’Investissements d’Avenir. Nous finançons également des fonds de biotech via nos fonds de fonds.
Comment la biotech est-elle défendue à l’international ?
Je pense que la marque FrenchTech ne représente pas suffisamment la biotech. La question est de savoir comment intégrer la biotech dans la FrenchTech. Nous discutons donc actuellement avec l’équipe de la French Tech pour voir quel type d’événement peut être organisé et quel budget de publicité peut être alloué à ce qui devrait s’appeler « BioFrenchTech ». Le mouvement est amorcé, mais il y a encore beaucoup à faire.
Comment attire-t-on les fonds du monde entier pour financer en France, et non à l’étranger, la croissance des biotech ? Comment éviter la délocalisation des pépites françaises ?
Il faut les attirer en leur donnant envie d’être ici. Cela nécessite du marketing. Si nous ne créons pas Bio French Tech, nous n’aurons pas en France les grands investisseurs américains à l’échelle de ce que nous recherchons.
A Bpifrance, nous avons une politique qui consiste à leur proposer de revenir en France en échange d’un investissement dans leur fonds : nous avons ainsi investi chez Versant, New Leaf Venture, et Advent : ils sont revenus à Paris et Lyon. Nous allons continuer, car nous voulons que les fonds américains se réinstallent à Paris et redécouvrent la richesse incroyable du potentiel de l’écosystème.
Par ailleurs, nous sommes évidemment dans une guerre des mondes, toutes les nations cherchent à faire du brain drain des autres. L’enjeu est donc de convaincre toute la biotech française de rester ici. Il faut réussir à créer de grandes sociétés françaises. Or, cela nécessite des fonds de growth, qui peuvent investir de 30 à 40 millions d’euros, et nous n’en avons pas assez. Et ce n’est pas parce qu’il n’y a pas d’argent, c’est parce qu’il n’y a pas d’équipes !
Manque-t-il beaucoup de professionnels du financement de la croissance en France ?
Pas tellement: pour constituer un fonds de growth, il faut quatre à cinq personnes. Mais il faut les recruter, les former, les tester, et ce n’est pas la BPI qui peut le faire. Nous avons déjà créé le nôtre, Large Venture (600 millions). Les autres sociétés ont déjà parfois des fonds de série A à investir. Cela représente énormément de travail et elles ont du mal à se projeter en croissance, en entrepreneuriat. Donc, mon rôle c’est de les secouer et de leur dire qu’il faut que le financement reste en France.
Pensez-vous que l’entrée en bourse des start-up de santé pourrait être un bon modèle économique ?
Nous réalisons beaucoup de cotations en Bourse de biotech en France. Ensuite, ces start-up effectuent une double cotation au NASDAQ pour aller chercher des valorisations plus importantes et des fonds plus profonds. La difficulté tient au fait que les les gérants institutionnels en France connaissent mal la biotech et la medtech.
Il s’agit donc uniquement d’une question de visibilité ?
C’est une question de compétences ! Les professionnels de la finance qui exercent dans l’équivalent français des fonds de pension, d’assurance-vie, ou les fonds propres de la Caisse des Dépôts, ne savent pas acheter les actions d’un DBV Technologies ou d’un Cellectis. Ils ne connaissent pas et ne comprennent pas intimement ce secteur. Ils posent parfois des questions de débutants, et cela décourage les entrepreneurs qui, lorsqu’ils vont à New-York, font des roadshow avec de purs professionnels.
Estimez-vous que les investisseurs français n’ont pas encore compris qu’une niche au développement exponentiel se présentait à eux ?
Ils n’ont pas compris et, surtout, ils n’ont pas investi. Il faut recruter des personnes qui comprennent le milieu, qui ont exercé dans le domaine de la médecine, de la pharma. Ensuite, il faut investir dans des analystes.
Aujourd’hui, il y a seulement deux ou trois analystes capables de rédiger de la recherche sur ces entreprises-là en France. Ils sont chez Portzamparc et une ou deux autres sociétés seulement. Or, un analyste ne se paye pas très cher, ce n’est donc pas un investissement énorme.
Il nous manque en France 30 investisseurs dans des fonds de growth, 10 gérants dans des fonds institutionnels, 10 analystes, c’est-à-dire 50 personnes. A l’échelle du, pays ce n’est rien. Mais ces décisions ne sont pas prises, parce qu’elles ne sont pas conscientisées ni internalisées. Mon rôle, c’est de révéler à quel point nous ne sommes pas loin. L’argent est là, maintenant il faut le capital humain.
Que répondez-vous aux personnes qui estiment qu’en France le système est trop complexe ?
C’est une vue de l’esprit. On sous-estime par exemple complètement la complexité juridique aux États-Unis, où pour louer un local professionnel, il faut un avocat. En France, le juridique n’est pas un obstacle. Par ailleurs, les ingénieurs sont beaucoup plus chers aux États-Unis. Il n’y a pas de crédit impôt recherche (CIR) ; quant à la fiscalité, le statut jeune entreprise innovante (JEI) en France exonère d’impôt. Ce n’est donc pas compliqué de créer sa société. La difficulté de ces trois dernières années pour les start-uppers, cela a été les actions gratuites. Elles sont fondamentales. Voter la loi Macron pour revenir dessus à nouveau cette année, c’est une erreur.
Peut-on espérer une perspective de développement européen à court terme afin d’attirer puis de conserver les richesses du progrès scientifique en Europe ?
Aujourd’hui, il n’y a pas d’Europe. Les personnes se connaissent, la BPI travaille par exemple avec Novo Nordisk (entreprise pharmaceutique danoise), également un peu avec les Allemands, mais nous n’avons pas de collaboration avec les Italiens et les Espagnols. Il y a très peu de fonds réellement européens de biotech.
Chaque pays européen évolue donc de son côté ?
L’Europe du capital risk n’est pas faite, elle est à faire ! Il faudrait que le fonds européen d’investissement, dépendant de la Banque Européenne d’Investissement, s’empare réellement du sujet de la connexion des écosystèmes biotech des différentes places. Mais il n’a pas une action systémique sur la biotech européenne.
Cela ne fait pas partie de leurs priorités ?
Il faut que chacun des fonds nationaux, français, norvégien, suédois, aient des stratégies européennes. C’est ce que je les incite à faire. La BPI fait un énorme travail pour coudre le capital-risque européen, mais c’est très long de déclencher l’appétit de ces personnes-là.
Il est pourtant de notoriété commune que le tournant du numérique est rapide, en particulier dans le domaine de la biotech, et qu’on ne peut pas se permettre de le manquer ?
J’en suis conscient, mais c’est comme le phénomène des courants : nombreux sont ceux qui sont en train de se baigner et de se faire emmener vers les États-Unis par les courants. Il faut beaucoup d’énergie pour lutter à contre-courant. La BPI est à fond, exprime le mécanisme, les Suédois un petit peu, les Allemands commencent à comprendre mais le mouvement est lent !
Pendant ce temps-là, le courant américain emporte une start-up sur deux, et quasiment 100 % des start-up de la medtech. C’est un vrai sujet.
S’ils ne sont ni financiers ni réglementaires, quels sont donc les freins ?
Ils sont humains, cela se passe énormément dans la tête : avons-nous envie d’une Europe puissante ou non ? La solution de facilité est sûrement d’aller tout de suite au NASDAQ aux États-Unis, de délocaliser la société et devenir américain. Cela rapporte beaucoup plus d’argent, beaucoup plus vite, à un investisseur.
Quelles sont les solutions proposées par la BPI pour donner plus de chances à la biotech en termes d’attractivité ?
Nous allons continuer à communiquer.
Il faut qu’il y ait une génération de héros de la biotech, connue de tout le monde. Il faut qu’il y ait des Xavier Niel de la biotech qui donnent envie à tous les jeunes ingénieurs de biotech française de devenir des rois du monde. C’est un des projets que nous avons déjà lancé, avec DBV Technologies de Pierre-Henri Benhamou et Cellectis d’André Choulika. Nous avons des entrepreneurs formidables. Il faut qu’ils acceptent d’être médiatisés et de donner envie aux autres de leur ressembler.
Qu’en est-il de l’incubateur de start-up de la BPI ?
Nous avons 25 start-up dans notre incubateur, mais seulement deux biotech, il est très digital.