Le Dr Marilucy Lopez-Sublet, médecin interniste spécialiste d’hypertension artérielle à l’hôpital Avicenne (Bobigny), établissement de l’AP-HP, a accordé un entretien à Health&Tech Intelligence sur l’avancement du numérique en matière de prise en charge de l’hypertension :
• innovations dans les objets connectés dans le domaine cardiovasculaire
• fiabilité des applis
• développement des usages par le patient
• investissements nécessaires pour faire progresser la télésurveillance de l’HTA
Tels sont les principaux points abordés au cours de cet entretien.
Quels peuvent être les apports du numérique pour le suivi des troubles cardiovasculaires ? Où en est-on actuellement (applis, télésurveillance…) ?
Dans le domaine cardiovasculaire, les objets connectés se sont développés dans les années 1980, initialement pour l’usage des sportifs. Les applications liées aux objets connectés dans le domaine médical ont trouvé leur place au fur et à mesure du développement des techniques. Les avancées plus connues sont souvent liées au caractère chronique et à la fréquence de la pathologie, comme l’insuffisance cardiaque, le diabète et l’hypertension artérielle, entre autres.
Aujourd’hui, le développement des objets connectés est exponentiel et, de ce fait, souvent anarchique. Une réglementation et preuve scientifique de l’usage de tels objets sont un prérequis avant leur utilisation en pratique médicale courante. Cependant, les appareils (connectés ou non) pour le suivi et recueil de données médicales utilisés en télémédecine sont à différencier de « gadgets » accessibles au grand public.
Qu’en est-il plus précisément de l’hypertension artérielle ?
En hypertension artérielle, les tensiomètres utilisés pour la mesure de la pression artérielle ont évolué considérablement, notamment dans les 20 dernières années, non seulement par leurs performances techniques mais surtout par l’utilisation du patient en automesure, lui conférant de l’autonomie. Les chiffres tensionnels sont variables au cours d’une journée et « une mesure » isolée ne peut pas être le reflet du niveau tensionnel du patient. En France, en 2015, 55 % des hypertendus traités avaient une pression artérielle au domicile satisfaisante (enquête Flash). La prise de conscience du patient comme acteur de sa propre pathologie passe par la mesure encadrée de sa propre pression artérielle. La règle de 3 mesures en ambulatoire (3 mesures matin et soir sur 3 jours consécutifs) permet aujourd’hui de suivre les patients hypertendus en consultation et fait partie intégrante de l’éducation du patient.
La liste des appareils d’automesure labellisés CE est accessible sur le site de l’AFSSAPS et sur le site du Comité Français de Lutte contre l’Hypertension Artérielle (CFLHTA). Les appareils ne sont pas remboursés : il est donc important de pouvoir expliquer aux patients l’intérêt de s’en procurer un.
La télésurveillance est-elle développée pour l’hypertension artérielle ?
La deuxième question qui se pose est celle des tensiomètres connectés. Aujourd’hui, les patients mesurent souvent eux-mêmes leur tension (selon la règle de 3) et rapportent leurs résultats en consultation. La transmission des chiffres tensionnels par télémédecine existe, mais elle n’est malheureusement pas encore généralisée en France. L’holter tensionnel, ou mesure ambulatoire de la pression artérielle (MAPA), est aussi un objet connecté avec lequel le progrès de transmission d’information est plus développé mais pour lequel le patient n’est pas un vrai acteur. Cette exploration relève des indications précises avec un coût différent. Ainsi, la réussite du développement des objets connectés est multifactorielle et la généralisation de leur usage en pratique courante pour des consultations à distance ou le suivi de conseils téléphoniques doit faire encore des progrès.
Les applis permettant de prendre sa tension sont-elles fiables ?
Il ne paraît pas prudent de se prononcer sur la qualité technique et les mesures que les applications développées en lien avec les objets connectés permettent d’obtenir, en raison de leur diversité et de leur quantité. Mais, en réalité, le sujet n’est pas là. Ce qui est important, c’est que le patient sache quand et comment prendre sa tension et à quoi cela lui sert. La mesure de la pression artérielle doit être effectuée dans des bonnes conditions et selon les recommandations : bras nu, en position assise, au repos durant au moins 3 à 5 minutes, sans parler, etc. Ces éléments techniques de mesure restent indispensables pour l’interprétation de la tension.
Cet enjeu est applicable dans diverses pathologies, aussi bien cardiovasculaires (holter cardiaque, mesure du poids, podomètres), mais aussi relevant d’autres domaines médicaux, y compris dans ce qu’on appelle la biologie délocalisée. La question clef est celle qui consiste à mettre en face l’évolution de la technique et l’obtention d’un paramètre clinique, biologique ou d’imagerie…Que faire de cette donnée ? Il faut rester dans un cadre d’usage et c’est le rôle des professionnels de santé que de faire passer des messages sur la bonne utilisation des objets connectés de santé.
Pour les sociétés savantes, comme la SFHTA (Société Françaises d’Hypertension Artérielle), l’un des enjeux permanents est d’augmenter l’usage des appareils d’automesure, rendant le patient autonome et acteur de sa pathologie.
Quels seraient les leviers permettant de développer cet usage ?
L’investissement économique dans une plateforme généralisée en France de télémédecine pourrait être un enjeu de taille avec un retentissement important dans le domaine de la santé publique pour une maladie comme l’HTA, qui représente plus de 15 millions de patients en France. Le chemin du développement devra permettre à la communauté médicale de s’approprier des techniques en leur assurant un cadre législatif et une organisation multidisciplinaire d’échange et de réception de données médicales sécurisées. C’est un travail multidisciplinaire qui ne doit pas concerner que le corps médical mais aussi les infirmiers, les pharmaciens, les diététiciens, entre autres, comme cela se fait de façon courante dans d’autres pays comme le Canada. En parallèle, il faut poursuivre le développement du e-learning pour les patients afin de le seconder, un challenge d’abord médical mais aussi pour les entreprises du numérique.
Certaines pathologies sont-elles en avance en matière de numérique ?
Dans l’insuffisance cardiaque comme le diabète, les avancées sont considérables en matière de télémédecine, objets connectés, applications de monitoring, ou télé-suivi. En revanche, il reste beaucoup à faire en France pour d’autres maladies comme l’hypertension artérielle. En effet, malgré la diminution de la morbi-mortalité liée à cette pathologie, l’HTA, qui a été retirée de la liste des ALD, a peu de moyens alloués pour poursuivre le développement de la télémédecine au sens large du terme, alors qu’aujourd’hui dans l’ère numérique cela est devenu incontournable.