Un exosquelette pour un traitement non invasif de la lombalgie, tel est le dispositif médical mis au point par Antoine Noel et Damien Bratic au sein de leur start-up, Japet Medical Devices, présentée lors d’une interview accordée à Health and Tech.
Quelle innovation porte votre start-up ? En quoi est-elle unique ?
L’innovation que nous portons est le premier exosquelette pour la rééducation de la lombalgie. Cette innovation est unique parce qu’elle combine à la fois le soulagement des patients de manière non invasive et la capacité de bouger, pour relancer la dynamique des patients lombalgiques handicapés. Une autre innovation réside dans l’interface ludique qui incite au mouvement.
Comment invente-t-on une innovation de rupture, êtes-vous partis d’une pathologie pour laquelle il n’existait pas de solution ou votre idée est-elle innée ?
Ce dispositif est né de notre rencontre il y a 7 ans. Au départ nous avons commencé à travailler sur des prothèses de mains pour les enfants agénésiques, c’est-à-dire nés sans main(s). Ce projet nous a passionnés et nous a également appris à travailler ensemble. Damien Bratic a ensuite continué à travailler dans le secteur du développement de DM, notamment pour la neurostimulation du mal de dos chronique à Boston Scientific. Quant à Antoine Noel, il a eu l’opportunité de travailler sur les exosquelettes, au CEA et au MIT. En revenant en France, nous nous sommes aperçus que cette nouvelle technologie apportait une solution différenciante à cette pathologie. Nous nous sommes donc lancés en réalisant de premiers prototypes que nous avons présentés à des médecins. Nous avons rapidement rencontré un médecin qui avait une vision très large de la prise en charge de la lombalgie, le docteur Fahed Zairi, neurochirurgien au CHRU de Lille. Par la suite nous avons également rencontré un médecin rééducateur, le docteur en Médecine physique réadaptative au CHRU de Lille, Vincent Tiffreau, qui nous a permis de préciser le besoin existant dans le domaine de la rééducation.
Aviez-vous pour objectif de créer une alternative au traitement médicamenteux, qui n’est pas forcément curatif ?
C’était le point de vue du Dr Zairi, sa vision est la prise en charge des patients, par chirurgie si nécessaire mais aussi peu que possible. Notre prise en charge non invasive intéresse beaucoup les chirurgiens.
Comment fonctionne votre dispositif médical ? Est-ce un traitement musculaire ? Nerveux ?
Notre dispositif est totalement non invasif, nous travaillons avec des orthoprothésistes afin d’établir le dispositif le plus adapté possible à la morphologie du patient. Une ceinture s’appuie sur le bassin, une seconde s’appuie sur la cage thoracique. Par ailleurs des micro moteurs, la clef de voûte du traitement, viennent fournir des efforts pour décompresser la colonne vertébrale.
Notre intuition de base résidait dans l’idée qu’il y avait trop d’effort et de poids qui s’appliquaient sur cette dernière. Il existe une matrice de capteurs qui permet d’assurer une liberté de mouvement au patient. L’effet antalgique est donc couplé à un programme de rééducation complet via une interface proposant des exercices thérapeutiques ciblés, de remusculation, de positionnement et d’étirement à travers une interaction en temps réel pour améliorer l’implication du patient notamment avec du serious gaming et un suivi à moyen long terme pour améliorer l’observance de ce dernier.
Votre dispositif médical est adapté à la morphologie de chaque patient ou existe-t-il des standards ?
Le dispositif est plutôt semi-standard, semi sur mesure : il existe 3 tailles adaptées à une gamme de morphologie. Des réglages permettent de personnaliser et apporter du confort lors du port de l’appareil.
Comment mesure-t-on l’efficacité de votre dispositif, la diminution de la douleur (échelle EVA utilisée en clinique ou ressentie du patient ?)
Dans le cadre des essais cliniques, ce sera avec l’EVA. Dans le cadre du traitement on ne mesure pas la douleur mais une manière subjective du patient d’augmenter les efforts appliqués et fournis par la ceinture. En pratique le patient utilise le dispositif, augmente les efforts jusqu’à ce qu’il soit soulagé.
Cette technologie peut-elle être déclinée à d’autres parties du corps ? Où est-ce ciblé sur la colonne vertébrale uniquement ?
Nous envisageons avec le même dispositif de pouvoir traiter des myopathies. Par ailleurs en adaptant notre technologie on pourrait traiter le segment cervical, par exemple pour la rééducation des personnes qui ont été victimes d’un coup du lapin.
« Atlas », est-ce en référence à la première vertèbre cervicale ?
C’est le nom de la première vertèbre, qui soutient la tête, mais cela n’a pas de rapport direct. Cela provient de la mythologie : Atlas a soulagé le mal de dos d’Hercule qui lui avait repris la voûte céleste. Quant à « Japet », c’est un titan et le père d’Atlas.
En termes d’utilisation du dispositif, le patient peut-il l’utiliser seul ou doit-il toujours être sous la responsabilité d’un professionnel de santé voire dans un cadre hospitalier ? Est-il formé avant son utilisation ?
Ce dispositif s’adresse principalement aux centres de rééducation en premier lieu, ainsi qu’aux cabinets de kinésithérapie. Notre vision à long terme c’est l’ambulatoire, la rééducation à domicile mais cela nécessite plus de crédit clinique ainsi que la mise en place du remboursement. C’est pourquoi pour le moment cela reste un dispositif qui sera utilisé en cabinet, en présence d’un professionnel de santé qui expliquera pour les premières séances comment se déroule le traitement, et pourra ainsi suivre ce dernier, ainsi que son évolution sur le long terme.
Existe-t-il des indications précises pour cette prise en charge ou s’adresse-t-elle à toute dorsalgie sans distinguer l’aigu du chronique ?
Les indications sont les douleurs nociceptives d’origine discopathique.
Les patients pris en charge sont-ils en impasse thérapeutique ?
Dans les centres de rééducation, on retrouve surtout des patients qui sont quasiment en situation de handicap, en revanche en ce qui concerne les cabinets de kinésithérapie, on peut tout aussi bien être face à des lombalgies chroniques que des lombalgies aiguës ou subaiguës.
Au niveau réglementaire votre dispositif est considéré comme un dispositif médical ?
Oui classe II a.
Comment l’utilisation du dispositif est-elle mise en place ? Via une prescription ? Le dispositif en lui-même est-il remboursé, à moins que ce soit une séance impliquant le dispositif ?
Le dispositif est tout d’abord acheté par des centres de rééducation et les cabinets de kinésithérapie. Au départ cela consiste principalement en de l’achat d’innovation par investissement de ces centres. Par la suite, à partir du moment où il existera des résultats cliniques, le remboursement pourra être effectué à l’acte, mais ces schémas prennent quelques années en termes de mise en place. En revanche, en ce qui concerne son utilisation en ambulatoire à domicile, le dispositif sera pris en charge et remboursé pour une location de quelques mois. Le but étant que les personnes n’en soient pas dépendantes.
Votre solution est-elle déjà utilisée ou êtes-vous encore en phase d’essai ?
Nous sommes encore en phase de développement, nous ambitionnons de mettre notre dispositif sur le marché (marquage CE) au 1er trimestre 2018. Jusqu’ici les tests conduits étaient réalisés sur des patients sains et volontaires. Le dispositif est donc déjà utilisé mais de manière purement expérimentale.
Quels sont les retours des professionnels de santé et des patients ?
Nous avons rencontré des PU-PH, des médecins, des internes. Leurs retours étaient positifs en ce qui concerne l’intérêt thérapeutique du dispositif, notamment du Dr Tiffreau qui est notre patient zéro.
Chez les patients, l’effet antalgique est très prononcé sur les lombalgies subaiguës et aiguës ; par ailleurs dans les cas de lombalgie chronique au sein de parcours de rééducation nous avons eu des retours globalement positifs.
Comment avez-vous été financés ? Avez-vous été incubés ?
Nous avons bénéficié de beaucoup de soutien depuis le début de notre parcours. Nous avons suivi la filière entrepreneuriat de l’école Centrale de Lille dont nous avons pu bénéficier de l’accompagnement. Par la suite nous avons rapidement été incubés par Eurasanté. Nous avons également été soutenus par le réseau Entreprendre. Plus récemment nous sommes partis en Chine dans le plus gros accélérateur au monde, « Hax », américain, qui a réalisé nos premiers financements en parallèle des subventions de la BPI. Cela nous a permis de passer d’une preuve de concept à un prototype fonctionnel que l’on peut tester sur patient. Nous suivons désormais d’autres formations, notamment en Suède, « Go global MedTech », sur la commercialisation à l’international de dispositifs médicaux. Nous avons également bénéficié du soutien de Siemens au travers de son grand prix de l’innovation.
Quels freins avez-vous identifiés au cours de votre développement ?
L’inertie du domaine médical. L’intérêt du déplacement en Chine fut d’évoluer dans un environnement où tout se déroule trois fois plus vite et où tout est trois fois moins cher, ce qui crée un environnement réellement favorable en termes de développement de produit. En France cela prend un peu plus de temps mais les technologies développées le sont à plus large échelle, sont plus matures. Au départ nous n’étions peut-être pas conscients que le domaine médical était un marché aussi réglementé et avec autant de barrières à l’entrée, notamment pour un dispositif non invasif. Les délais au sein des instances de santé sont plus longs que dans d’autres secteurs. Les temps de réponse nous ont réellement amenés à rechercher de l’argent pour mettre en place le projet. L’attente pour un retour sur un protocole clinique peut prendre six mois, ce qui représente un quart de la vie d’une start-up !
Pensez-vous que la France est trop axée sur l’aspect sécuritaire et qu’en Chine tout est aussi sécurisé mais évolue deux fois plus vite ?
Cette sécurité est indispensable et tout à fait bénéfique pour les patients, il n’y a rien à remettre en cause à ce niveau-là. C’est une difficulté de l’écosystème en général. Une demande de devis par exemple auprès d’un prestataire électronique peut prendre 2 à 3 semaines pour chiffrer l’offre en France, l’entrée dans le vif du sujet peut prendre un mois et demi, alors qu’en Chine cela peut prendre 2 jours. La qualité demeure moindre.
Combien coûte votre dispositif ?
Le pack incluant 3 tailles et une tablette est vendu à un prix de 15 000 euros pour les cabinets de kinésithérapie.
Quelle est votre position sur le marché français ? Avez-vous des concurrents ?
Il existe des dispositifs qui réalisent de la traction. Nous nous différencions en soulageant le patient tout en lui permettant de bouger, de se re-muscler, et de sortir de sa situation de handicap. En centre de rééducation vous pouvez également trouver des dispositifs comme le « huber » qui permettent de relancer l’activité physique chez les patients et sont très populaires chez les kinésithérapeutes. Il existe également les tables de traction, qui ont été très utilisées pendant des dizaines d’années. Ces dernières permettaient de soulager le patient de manière temporaire. De nombreux dispositifs sont utilisés à des fins différentes puisque le traitement du patient est complexe et doit prendre en compte plusieurs aspects : douleur, mouvement, rééducation ainsi que l’aspect de suivi psychologique sur le long terme.
Vous avez évoqué un marquage CE, visez-vous également une autorisation de la FDA ?
Oui deux ans après l’obtention du marquage CE.
Quelles sont vos perspectives à court, moyen et long terme ?
D’ici six mois nous souhaiterions mettre en place un système qualité et fournir la version finale du dispositif. Nous visons l’obtention du marquage CE d’ici un an avec les premières ventes en France ainsi que dans nos marchés principaux que sont l’Angleterre et l’Allemagne. D’ici trois ans il s’agirait d’être sur le marché américain tout en obtenant le remboursement de notre dispositif en ambulatoire. D’ici plusieurs années, il s’agirait de mettre au point des dispositifs complémentaires qui permettraient notamment la prise en charge cervicale, d’autres pathologies.
Quel est votre business model ?
Actuellement c’est la vente via des distributeurs vers les centres de rééducation et cabinets de kinésithérapie.