Décupler les chances de survie des victimes d’arrêt cardiaque grâce à un défibrillateur connecté, telle est l’une des ambitions de la start-up Lifeaz, dont le président, Johann Kalchman, a accordé un entretien à Health and Tech Intelligence.
Quelle innovation porte votre start-up ?
Nous sommes 3 associés et avons créé Lifeaz dans un but simple : décupler les chances de survie des victimes d’arrêt cardiaque, et à terme, de révolutionner le secourisme.
En quoi est-elle unique ?
Une de nos caractéristiques unique , c’est que nous nous focalisons réellement sur le but et la mission. Tout ce que l’on développe et produit est destiné aux personnes qui vont pouvoir intervenir et à celles qui pourront être sauvées face à un arrêt cardiaque.
Comment invente-on une innovation de rupture, réalise t-on un screening de toutes les pathologies qui se trouvent être sans solution ?
Nous sommes partis du constat qu’aujourd’hui l’arrêt cardiaque représente plus de 50 000 décès chaque année en France. A titre de comparaison c’est quinze fois plus que les accidents de la route.
Le taux de survie d’une victime est aujourd’hui de moins de 5 % alors que le défibrillateur, qui peut sauver une vie, existe depuis plus de 30 ans ! Le principal problème c’est le délai d’intervention. En effet il est nécessaire d’intervenir dans les 4ères minutes pour sauver une vie. Or les secours mettent 10 minutes à arriver, si l’on a la chance de vivre en zone urbaine. Face à cela, la tendance actuelle est au déploiement de plus en plus de défibrillateurs dans les lieux publics. Cela sensibilise et sauve des vies mais la grande majorité des arrêts cardiaques, c’est-à-dire environ 80 %, ont lieu au domicile des particuliers.
Nous avons donc choisi de nous focaliser sur le domicile ainsi que sur les petites structures qui représentent notamment le lieu de travail.
Par ailleurs, nous avons également constaté que la population ne savait pas comment réagir car elle n’a pas été assez formée. Les Sapeurs-Pompiers de France estiment qu’il serait nécessaire de former 80 % de la population française aux gestes qui sauvent, or aujourd’hui, seuls 20 % l’est. Avec les méthodes actuelles, des dizaines d’années seraient nécessaires pour parvenir à ce résultat.
Ou votre idée est-elle innée ?
Nous avons constaté qu’il existe un réel besoin de nouvelles méthodes de formation de la population, ainsi que le fait de rendre le défibrillateur le plus accessible possible pour le déployer là où il peut potentiellement sauver le plus de vie, c’est-à-dire au domicile et sur les lieux de travail.
Nous avons donc choisi de développer un défibrillateur connecté conçu pour le domicile et les petites structures, ainsi qu’une plateforme en ligne d’initiation aux gestes qui sauvent en partenariat avec les Sapeurs Pompiers de Paris, qui permettra de toucher plus de monde et de former une communauté de citoyens initiés aux gestes qui sauvent et qui pourra intervenir en cas d’urgence.
De quoi est constitué le boîtier et comment s’utilise t-il ?
Le défibrillateur est constitué d’un petit boîtier blanc. Son design est volontairement sobre et rassurant. En cas d’urgence il n’y a qu’un seul bouton à presser. Le clapet s’ouvre alors, puis une voix vous guide étape par étape.
Une fois les électrodes placées sur la poitrine de la victime, le défibrillateur est totalement automatique, il analyse le rythme cardiaque et décide seul de la thérapie à adopter. Il n’existe alors aucun risque de se tromper ou d’empirer la situation. En pratique il y a des instructions visuelles et vocales. La voix vous indique d’appeler les secours, comment placer les électrodes selon le schéma, et indique à chaque étape ce qui se passe : « Choc indiqué, écartez-vous !» par exemple.
Le défibrillateur fonctionne t-il avec un algorithme décisionnel ?
Exactement, l’algorithme permet, en analysant le rythme cardiaque, de décider si la personne est victime d’un arrêt cardiaque, si elle nécessite un choc ou pas, si un massage cardiaque est nécessaire, s’il s’agit uniquement d’une personne qui est tombée dans les pommes et à qui il ne faut pas délivrer de choc. Si par exemple un enfant joue avec, aucun choc ne sera jamais délivré. L’algorithme est le cœur de la technologie car il rend le produit automatique.
A t-il été conçu en interne ?
Nous l’avons effectivement développé en interne, ainsi que tout ce qui concerne les cartes électroniques. Ceci étant, les défibrillateurs qui sont aujourd’hui sur le marché possèdent leur propre algorithme.
Un diagnostic exclusif de la crise cardiaque est donc intégré/inclus ?
Dans ce cadre l’algorithme est utilisé pour les fibrillations et les asystolies, donc dans le cadre de l’arrêt cardiaque.
S’il existe des arythmies qui ne mènent pas à un arrêt cardiaque il n’y a aucune source d’erreur possible ?
Exactement, s’il existe une arythmie qui n’est pas un arrêt cardiaque le dispositif ne délivrera pas de choc. En revanche, le signal est enregistré à chaque fois que les électrodes sont posées. Ce n’est pas le but premier du dispositif mais les données et l’électrocardiogramme sont enregistrées. Si par exemple il s’agissait d’un malaise et non d’un arrêt cardiaque, ces données demeurent exploitables par le médecin. Le but du produit n’est pas de réaliser un simple électrocardiogramme.
Où sont stockées ces données ?
Elles sont stockées directement sur la mémoire du défibrillateur.
Il existe donc une sorte de suivi en temps réel ? Lorsqu’un défibrillateur est utilisé quelqu’un suit-il la situation depuis une plateforme ?
Le suivi en tant réel est utilisé pour la maintenance connectée afin de nous assurer que le défibrillateur est opérationnel à tout moment. Les données personnelles de santé en revanche ne seront accessibles qu’au médecin, au SAMU.
Lorsqu’un défibrillateur délivre un choc et confirme donc qu’une crise cardiaque a lieu, les pompiers sont-ils prévenus ?
En réalité les secours ne souhaitent pas être prévenus automatiquement car ils préfèrent être appelés, ce qui constitue la première instruction délivrée par le défibrillateur. Grâce à la connectivité on peut géolocaliser le défibrillateur. Il existe un potentiel de liaison de toute la chaîne de secours grâce au défibrillateur.
Est-on formé à son utilisation ?
N’importe qui aujourd’hui peut utiliser un défibrillateur de manière très simple. Pour les situations d’urgence, nous développons avec la plateforme d’initiation aux gestes qui sauvent, un module spécifique sur le défibrillateur afin d’apprendre à l’utiliser et réagir en cas d’urgence.
Présentant le statut de DM, ce défibrillateur peut-il être prescrit à des personnes qui ont été diagnostiquées cardiaques ?
Un défibrillateur est un DM qui ne nécessite pas d’être prescrit. Vous pouvez en acheter un actuellement, notamment chez les distributeurs. En revanche un médecin pourra le recommander à ses patients s’il juge qu’ils pourraient être rassurés par sa présence. Mais ce n’est pas remboursé par la sécurité sociale, la prescription n’a donc pas lieu d’être, hormis en conseil.
Cette solution sera-t-elle déployée dans les universités et pas seulement de santé avec la formation obligatoire de secourisme ?
Cela pourrait y être associé, nous sommes en discussion avec des organismes de formation. Notre plateforme d’initiation aux gestes qui sauvent est destinée à toucher une grande partie de la population. Les premières personnes qui nous répondent et semblent intéressées sont les professions médicales et paramédicales, les étudiants ou médecins actuels qui ne bénéficient pas forcément de rappels après leurs études. Quant aux petites structures, les premiers concernés sont les cabinets médicaux, paramédicaux et les pharmacies. Sur cet aspects nous sommes vraiment complémentaires des formations diplômantes dispensées par les organismes de formation en intervenant en amont et en aval.
La cible est donc tout d’abord médicale puis à vocation à devenir grand public ?
La plus grande étape sera le grand public, pour lequel notre défibrillateur est conceptualisé, mais les premières personnes qui se sentiront intéressées sont celles qui ont la sensibilité médicale du sujet ou une sensibilité au secourisme mais aussi le grand public à risque, présentant des antécédents et souhaitant s’équiper.
Dans l’idéal, votre solution pourrait-elle être déployée à la place des autres défibrillateurs, comme ceux que l’on voit dans les trains ou les lieux publics ?
Dans certains cas oui mais nous nous positionnons surtout en complémentaire. Il existe déjà de nombreux défibrillateurs dans les lieux publics, nous n’avons pas vocation à les remplacer. Nous essayons d’élaborer un produit pour les petites structures et le domicile afin de réellement avoir un impact sur la survie. Ceci étant, des lieux publics pourront se poser la question. Notre produit ne pourra s’avérer être le meilleur dans certains cas puisqu’il n’aura pas été pensé pour, une gare par exemple.
En quoi consiste votre communauté de citoyens ?
Le but est de former, d’initier une grande partie de la population aux gestes qui sauvent. Ce n’est pour l’instant pas une formation diplômante, c’est une initiation. Un maximum de personnes pourra être touché et monter en compétences tout au long de leur vie. Ils apprendront tout d’abord à réagir en cas d’arrêt cardiaque, puis en cas d’étouffement, de malaise etc.
Le principe est d’intégrer directement les citoyens à cette mission des pompiers et pouvoirs publics qui est de former 80 % de la population française. Notre constat est qu’avec les méthodes actuelles, cela n’est pas réalisable, c’est pourquoi nous souhaitons les intégrer à cette mission. Une personne qui fait partie de la communauté peut monter en compétence tout en partageant et sensibilisant autour d’elle.
Comment est-on reconnu « compétent » au sein de la communauté ?
C’est un serious game : on valide certains niveaux, après avoir répondu juste on obtient certains points et on monte progressivement en compétences. Nous sommes sur ce point complémentaire des organismes de formation, nous n’avons pas vocation à les remplacer. Jusqu’à un certain niveau nous orientons les personnes vers une formation physique diplômante pour passer un niveau supplémentaire. Et vice versa, les personnes ayant été formées en physique peuvent maintenir leurs acquis grâce à notre plateforme.
C’est une sorte d’entraînement ludique ?
Exactement.
Comment s’inscrit-on ? Est-ce payant ?
C’est gratuit pour le grand public. La plateforme sera mise en ligne et ouverte au grand public en septembre 2017. Pour le moment nous réalisons des tests avec des partenaires. Elle s’intitule « citoyenslifeaz.fr ».
On peut d’ores et déjà s’y pré-inscrire et partager avec ses proches qui est un des principaux objectifs : aujourd’hui la formation aux gestes qui sauvent demeure assez personnelle, or une personne qui se forme à tout intérêt à former sa famille, ses proches voire ses voisins, informer ses collègues. Elle peut donc partager et donner accès et ainsi savoir que tout le monde dans son immeuble par exemple est formé à réagir.
Concernant le DM, avez-vous travaillé en partenariat avec des hôpitaux ou des cliniques ?
Notre comité scientifique est composé de 3 cardiologues et rythmologues issus de l’hôpital Jacques Cartier de Massy. Ces derniers nous conseillent principalement sur l’aspect médical depuis le début du projet. Par ailleurs nous sommes accompagnés en tant que start-up par plusieurs organismes, notamment Scientipôle au sein duquel nous sommes dans l’accélérateur santé et silver économie ; nous sommes incubés par l’École des Arts et métiers. Nous avons gagné quelques concours, nous avons notamment été finalistes d’un organisé par Cisco sur l’aspect connecté. Nous avons également un partenariat avec une fédération de mutuelles, la Fnim qui nous aide à rendre le produit le plus accessible possible.
Quels sont les retours des professionnels de santé ?
Ils sont très positifs. Depuis le début du projet nous sommes également en lien avec des organismes de formation, avec les pompiers, avec les cardiologues. Ces derniers voient que nous répondons à un réel besoin et que nous pouvons faire évoluer les choses quant aux chances de survie des victimes d’arrêt cardiaque, sachant qu’il n’y pas assez d’avancées depuis de nombreuses années.
Comment avez-vous été financés ? Avez-vous été incubés ?
Au départ nous avons fonctionné en « boostrappant » avec notre propre argent, des prêts, quelques concours gagnés pendant un an et demi. Récemment nous avons réalisé une levée de fonds, été lauréat du concours d’innovation numérique (CIN), organisé par la BPI et le gouvernement et obtenu un autre prêt d’honneur auprès de Scientipôle. Nous visons tout de même une deuxième levée de fonds qui nous permettra d’accéder au marché et de nous déployer.
Quels freins avez-vous identifié au cours de votre développement ?
Nous nous attaquons à un projet avec l’ambition de rendre un produit qui aujourd’hui existe dans les lieux publiques, plus accessible pour avoir plus d’impact. Que ce soit en termes de prix, de design, de sensibilisation des individus, c’est un grand challenge. La technologie en elle-même est sophistiquée et compliquée à développer. Mais nous sommes plusieurs anciens du monde des pacemakers et défibrillateurs implantables et connaissons donc ce domaine.
Combien coûte ce dispositif ?
Notre défibrillateur n’est pas encore commercialisé. Le prix sera différent de celui des fabricants actuels (entre 1 000 et 3 000€), qui laissent les distributeurs se charger de la maintenance (de 60 à 100€ / mois). Nous sommes sur un modèle d’abonnement tout compris pour une raison simple : nous ne souhaitons pas simplement vendre des défibrillateurs mais également assurer leur maintenance car l’ANSM a alerté sur le très faible niveau de maintenance des défibrillateurs dans les lieux publics.
Un sur deux ne possède pas de contrat de maintenance, et un sur cinq ne fonctionne pas le jour où on en a besoin, ce que nous souhaitons absolument éviter, notamment à domicile. Notre abonnement comprend par conséquence la mise à disposition du défibrillateur, la maintenance connectée, le renouvellement des consommables et les modules de formation pour l’ensemble de la famille.
Le prix n’est pas encore officiel mais s’élèvera pour les particuliers à moins d’une trentaine d’euros par mois avec un prix de mise à disposition initial. Et nous travaillons avec les mutuelles pour obtenir une prise en charge partielle de l’abonnement.
Quelle est votre position sur le marché français ?
Nous ne sommes pas seuls, certains fabricants de défibrillateurs sont des géants ! En revanche leurs produits ne sont pas connectés et destinés au domicile ou aux petites structures. Mais un problème de maintenance ayant été reconnu, une armoire connectée est souvent ajoutée autour du défibrillateur qui analyse et prévient le responsable de la maintenance en cas de problème. Dans un sens, nous pouvons aussi être très complémentaires avec les fabricants actuels.
Où en êtes-vous en termes de développement ? Votre DM sera t-il marqué CE ?
Nous sommes toujours en phase de développement et n’est pas encore commercialisé. Nous travaillons avec nos partenaires industriels afin que le dispositif soit produit en France. Il sera effectivement marqué CE pour obtenir les approbations de mise sur le marché.
Visez-vous également une autorisation de la FDA ?
Nous n’en sommes pas encore là.