En Chine, de grandes entreprises high tech comme Alibaba et Tencent ont fait de la santé l’une de leurs priorités depuis des années et testent leurs innovations sur le marché local avant d’envisager un développement à l’international. Après avoir porté leur attention sur la télé-médecine et les systèmes de suivi des médicaments, elles s’intéressent désormais de très près à l’intelligence artificielle (IA), analyse le New York Times dans un article paru début février 2018.
« Leur [entrée fracassante] dans le domaine accentue les différences entre les systèmes de santé en Chine et aux États-Unis », soulignent Sui-Lee Wee et Paul Mozur, les auteurs de l’article.
IA : la Chine cherche à devenir le n°1 du marché d’ici 2030
De manière générale, le gouvernement encourage toutes les entreprises à se développer au niveau technologique afin de gagner en compétitivité. Pékin a notamment déclaré qu’il voulait être l’un des leaders sur le marché de l’IA d’ici 2030 et s’est engagé à concurrencer de près les États-Unis dans le domaine, relève le New York Times. Les autorités ont mis l’accent sur l’utilisation de l’intelligence artificielle dans des domaines tels que la défense et les voitures autonomes mais elles ont également encouragé activement son utilisation dans l’industrie de la santé.
Alibaba et Tencent se démarquent déjà
Les initiatives entreprises par les sociétés chinoises sur le marché de la health tech n’ont pas toutes rencontré le même succès, précise le journal américain. En 2014, Alibaba a annoncé un plan « future hospital » permettant aux patients de consulter des médecins en ligne et de commander des médicaments via internet. Deux ans plus tard, les régulateurs chinois ont stoppé les ventes de médicaments en vente libre sur Tmall, le site d’e-commerce du groupe, et ont suspendu un système de surveillance des médicaments que l’entreprise avait créé.
De plus, en 2017, Baidu, à l’origine du moteur de recherche le plus populaire de Chine, a abandonné son service de prise de rendez-vous médicaux en ligne dans le but de se concentrer justement sur l’intelligence artificielle.
Alibaba : un laboratoire médical dédié à l’IA
Certains projets parmi les plus récents ont néanmoins su se démarquer sur le marché, en particulier dans le secteur de l’IA. L’année dernière, par exemple, la filiale santé d’Alibaba a lancé un logiciel basé sur l’intelligence artificielle qui facilite l’interprétation des images médicales et un laboratoire centré sur l’intelligence artificielle pour aider les médecins à établir des diagnostics plus précis.
Tencent : un système d’aide au diagnostic
Toujours en 2017, Tencent a présenté dans la région du sud-ouest du Guangxi (Chine) le produit Miying, un programme d’imagerie médicale centré sur l’IA permettant de détecter plus facilement les premiers signes de certains cancer. Le dispositif est désormais utilisé dans près de cent hôpitaux chinois.
L’entreprise a également investi dans WeDoctor Group, qui a ouvert son propre « future hospital » dans le nord-ouest de la Chine. Le service permet aux patients de discuter via vidéo avec des médecins et d’avoir accès en ligne à leurs ordonnances.
Du côté des États-Unis, Amazon et ses partenaires, JPMorgan Chase et Berkshire Hathaway, perçoivent les nouvelles technologies comme un moyen de fournir des services médicaux simplifiés et peu coûteux. « Bien que l’alliance [entre ces trois entreprises de renom] en est encore à ses balbutiements, elle pourrait [mener au développement] de services de [télé-médecine] ou jouer de son influence pour négocier des prix plus bas [au niveau de la vente] de médicaments », avancent les journalistes Sui-Lee Wee et Paul Mozur.
« Il est juste de déclarer que, dans leur globalité, les entreprises technologiques chinoises se sont toutes engagées à s’impliquer dans le secteur de la santé, contrairement aux États-Unis où certaines d’entre elles l’ont fait et d’autres non, synthétise Laura Nelson Carney, analyste santé en Asie-Pacifique à Bernstein Research (États-Unis). Peu d’entre elles ont entrepris des initiatives aussi importantes qu’en Chine. »
VoxelClou révolutionne l’analyse des images médicales
Les progrès réalisés dans le domaine de l’intelligence artificielle ont déjà commencé à transformer le mode de travail des médecins chinois, généralement surmenés.
Un diagnostic établi en une minute
Le Dr. Yu Weihong, ophtalmologue au Peking Union Medical College Hospital, a raconté qu’elle prenait auparavant jusqu’à deux jours pour examiner les images des yeux de ses patients puis discuter de son diagnostic avec ses collègues et enfin rédiger son rapport. Le logiciel d’intelligence artificielle actuellement testé au sein de l’hôpital l’aide considérablement. L’établissement d’un diagnostic lui prend aujourd’hui moins d’une minute, assure-t-elle au New York Times.
Le logiciel en question a été développé par VoxelCloud, une start-up d’origine californienne qui a collecté environ 28,5 millions de dollars US (23 M. €) auprès de sociétés telles que Tencent et la société de capital risque Sequoia Capital (Silicon Valley). Elle s’est spécialisée dans l’analyse automatisée des images médicales, aidant ainsi les médecins ophtalmologues à dépister la rétinopathie diabétique, la principale cause de cécité parmi la population en âge de travailler en Chine.
L’IA pourrait aider la Chine à surmonter la pénurie de médecins
Un programme visant à tester la vue de toutes les personnes souffrant de diabète
La Chine compte seulement vingt ophtalmologues pour chaque million de personnes. En avril 2017, le gouvernement a annoncé un plan ambitieux visant à faire passer des tests oculaires aux 110 millions de personnes diabétiques du pays. La technologie VoxelCloud est un atout important pour mener à bien ce programme.
Fondé en 2016, VoxelCloud, qui dispose de bureaux à Los Angeles (États-Unis), Shanghai et Suzhou (Chine), attend le feu vert de l’équivalent chinois de la FDA pour la commercialisation de cinq outils de diagnostic.
Yitu : un logiciel qui automatise l’identification des signes précoces du cancer du poumon
De manière générale, le système de santé chinois est en crise, soulève le New York Times. En raison de l’absence d’un système de soins primaires fonctionnel, les patients affluent en masse vers les hôpitaux des grandes villes. Certains campent même parfois devant les centres de soin afin d’obtenir un traitement pour une simple fièvre. Résultats : les hôpitaux sont surchargés (1,5 médecin pour 1 000 personnes), les médecins sont surmenés et les tensions entre patients et professionnels de la santé sont de plus en plus fortes, à tel point que de nombreux cas d’agressions physiques de médecins par des patients sont recensés.
Par ailleurs, la population chinoise vieillit rapidement et le pays compte le plus grand nombre d’enfants souffrant d’obésité et de personnes diabétiques au monde.
Yunfeng Financial Group, le fonds d’investissement personnel du fondateur d’Alibaba, Jack Ma, a investi dans la société Yitu dans l’optique de combattre cette pénurie de personnel médical. Yitu travaille avec l’hôpital provincial du Zhejiang pour développer un logiciel d’IA qui automatise l’identification des signes précoces du cancer du poumon. Lin Chenxi, qui a quitté Alibaba pour co-créer Yitu en 2012, a déclaré qu’il espérait utiliser cette technologie pour assurer l’égalité d’accès aux traitements médicaux en Chine (The New York Times).
Chine : les dépenses en health tech devraient atteindre les 150 Mds USD d’ici 2020
Au total, plus de 130 entreprises exploiterait l’IA de manière à améliorer l’efficacité du système de santé chinois, indique Yiou Intelligence, une société de conseil basée à Pékin.
2,7 Mds USD investis dans des entreprises de santé en 2017
Et les investissements dans le domaine se multiplient. En août 2017, un groupe de sociétés de capital-risque, dont Sequoia et Matrix Partners, avaient investi au moins 2,7 milliards USD (2,2 Mds €) dans ces entreprises chinoises spécialisées, précise Yiou. Les analystes de la société Bernstein Research ont estimé que les dépenses dans l’industrie chinoise des technologies de la santé atteindront les 150 milliards de dollars (122 Mds €) d’ici 2020.