De 2014 à 2017, Samir Abdelkrim a sillonné les routes en construction de la tech africaine. Des hauts plateaux éthiopiens aux collines de Kigali, des techs hubs de Tunis ou de Lagos aux hackatons de Dakar, il a exploré les écosystèmes numériques de plus de 20 pays et rencontré plus de 185 entrepreneurs, dont un bon nombre dans le domaine de la e-santé.
« Ce qui motive ces entrepreneurs, c’est de trouver des solutions aux problèmes de leurs pays, conquérir de nouveaux possibles, changer le monde des hommes grâce au pouvoir des bits », écrit-il dans l’ouvrage qu’il a écrit à la suite de cette aventure, Startup Lions, paru fin 2017 et destiné aux industriels qui souhaitent investir, aux personnes ayant un projet de start-up en Afrique, à ceux qui sont curieux de découvrir l’expérience de ces entrepreneurs, etc.
Health&Tech Intelligence vous propose une chronique de cet ouvrage en mettant en avant les start-ups de la e-santé et les projets associés identifiés par Samir Abdelkrim.
« Notre avenir s’invente aujourd’hui en Afrique »
« D’après nos statistiques, le taux de mortalité infantile des bébés de moins d’un an est passé de 47‰ en 2009 à 31‰ en 2015 », explique Erick Gaju, directeur du département de télémédecine au ministère de la Santé du Rwanda. Il attribue cette réussite au déploiement de RapidSMS, première appli de télémédecine déployée à grande échelle en Afrique et utilisé jusque dans les villages les plus reculés. RapidSMS est l’une des nombreuses innovations mises en avant par Samir Abdelkrim dans Startup Lions. Selon cet entrepreneur également chroniqueur pour Le Monde, « notre avenir s’invente aujourd’hui en Afrique ».
Il revient sur l’histoire de ce développement rapide et phénoménal des TIC en Afrique – « de l’hyperabsence du téléphone à l’hyperprésence du mobile » par exemple ou encore le déploiement des tech hubs – au nombre de 500 en 2017, seulement dix ans après le début de la révolution numérique. Il explique surtout que « contrairement à ce qui se passe en Occident, où l’innovation peut avoir tendance à privilégier une certaine élite technologique, en Afrique, l’innovation est radicalement inclusive ». Les considérations ethniques, religieuses ou de sexe n’entrent pas en compte pour la créations de start-ups comme de hubs.
Start-ups de la e-santé de l’African tech
Certes, les TIC en Afrique peuvent servir à communiquer, à gérer son bétail, à désenclaver les agriculteurs, à recenser le nombre de tracteurs ou surtout à payer ses factures via téléphone. Cependant, Samir Abdelkrim a aussi découvert lors de son enquête de nombreuses start-ups et des solutions numériques dédiées à « sauver des vies », parmi lesquelles :
- Gifted Mom au Cameroun : cette appli créée en 2013 compte plusieurs dizaines de milliers d’utilisatrices. La start-up répond par SMS aux questions que se posent les femmes enceintes. Elle les accompagne tout au long de leur grossesse et les renseigne sur les dates de visites prénatales dans les hôpitaux. L’accompagnement se poursuit après la naissance de l’enfant. Gifted mom envoie des rappels sur les dates de vaccination du nouveau-né. Chaque utilisatrice reçoit au moins 3 SMS par semaine et dans les situations d’urgence comme un début d’hémorragie, l’équipe de Gifted Mom contacte l’hôpital le plus proche de l’utilisatrice et s’assure de sa bonne prise en charge.
- MOS@N au Burkina Faso : cette start-up montée en 2013 se destine à résoudre les problèmes de santé maternelle et infantile auxquels sont confrontés les districts ruraux de la province de Kossi qui ne disposent pas d’infrastructures suffisantes. Il s’agit là aussi d’une appli mobile destinée à informer et conseiller les femmes enceintes afin de leur éviter des complications médicales. Un grand nombre d’entre elle ne sachant pas lire, l’envoi de SMS est doublé d’un système de messagerie vocale, décliné dans les langues locales. L’appli envoie chaque jour des messages de rappel aux mères : conduite à avoir en cas de saignements, règle sanitaires de base, nutrition du bébé, rappel des vaccins, etc.
- Safe Delivery App en Ethiopie : cette appli est destinée à la formation des sages-femmes pour prévenir les complications liées aux grossesses. Elle leur apporte des conseils, de l’information médicale ainsi que plusieurs vidéos animées en langues locales pour perfectionner leurs compétences obstétriques par l’apprentissage de nouveaux protocoles. Une fois téléchargées, les vidéos sont disponibles offline, ce qui se révèle pratique au regard d’importantes restrictions qui frappent l’internet éthiopien. Les smartphones sont fournis gratuitement par l’équipe de Safe Delivery App et chaque sage-femme bénéficie d’une journée de formation pour bien comprendre les fonctionnalités des appareils.
- Medtrucks au Maroc : cette start-up lutte contre les déserts médicaux en allant à la rencontre des Marocains souffrant d’insuffisance rénal. Les caravanes sont dotées de matériel médical d’occasion revalorisé et équipées pour dispenser des séances de dialyse. Grâce au big data, Medtrucks va mettre au point une plateforme de géolocalisation. Le but est de collecter des données géographiques et médicales propres aux déserts médicaux (points d’eau existants, centres médiaux d’urgence situés en zone rurale, etc). La start-up mettra ces données à disposition des centres de soins marocains souhaitant étendre leurs activités hors des zones urbaines.
- mPedigree au Ghana lutte contre les contrefaçons de médicament, très répandues en Afrique. L’appli développée permet de vérifier avec son téléphone qu’un médicament n’est pas une contrefaçon. Il suffit de gratter un code à plusieurs chiffres situé sur la boîte de médicament et de l’envoyer par SMS à une base de données pour vérification. mPedigree a signé des accords avec AstraZeneca, Sanofi-Aventis et Hewlett-Packard pour la base de données sécurisée en ligne. L’appli a séduit plusieurs pays africains et en 2015 un demi-milliard de boîtes de médicaments avaient été identifiées.
- BeThree en Tunisie développe un bracelet connecté dont l’algorithme permet de prévenir les crises cardiaques. Ce bracelet intelligent peut détecter en temps réel des changements brutaux du rythme cardiaque et d’évolution de la pression artérielle. Lorsque les signaux biologiques du porteur du bracelet deviennent anormaux, le bracelet envoie un SMS aux proches du porteur et leur envoie les coordonnées GPS du malade, qui permettront aux services de santé d’intervenir au plus vite.
- Ebola Care App au Nigeria, aide les professionnels de santé à « tracer » les porteurs du virus Ebola et à les contacter, en coordination avec les unités de soins les plus proches. L’appli inclut une option permettant de prendre des photos et d’obtenir un diagnostic à distance. Si la zone couverte n’est pas connectée à Internet, les données continuent d’être stockées sur l’appareil pour analyse ultérieure.
Zips, les drones civils pour soigner les malades isolés
Enfin, l’auteur décrit en détails l’expérience rwandaise des « Zips », ces drones qui depuis 2016, servent à soigner les populations les plus éloignées des services hospitaliers : poches de sang, médicaments et vivres peuvent être livrés à des malades vivant dans des villages difficiles d’accès.
Le Rwanda a pour cela repensé entièrement son système de santé pour devenir le premier État à expérimenter, puis industrialiser l’usage d’une quinzaine de drones civils. Un projet développé grâce à l’aide de la start-up américaine de robotique Zipline et à l’ONG médicale Gavi.
Startup Lions, Au cœur de l’African Tech de Samir Abdelkrim (auto-édité, 19,90 €). A commander via ce lien.