« Les patients sont très contents et voient le potentiel [de notre exosquelette]. Ils nous encouragent vivement à continuer », Alexandre Boulanger, directeur général de Wandercraft, une start-up française à l’origine d’Atalante, l’un des exosquelettes les plus avancés au monde permettant aux personnes en fauteuil roulant de marcher en autonomie.
Après un premier tour de table de 4 millions d’euros, Wandercraft a annoncé fin 2017 une nouvelle levée de fonds d’un montant de 15 millions d’euros auprès d’XAnge, Idinvest Partners, Cemag Invest, Bpifrance via le fonds PSIM géré dans le cadre du Programme d’investissements d’avenir et l’actionnaire historique LBO France – Innovation Capital. La société espère également obtenir dans les mois à venir le marquage CE médical pour une commercialisation en centre de soins.
Alexandre Boulanger nous en dit plus sur les projets en cours et à venir de Wandercraft et sur les spécificités de l’exosquelette Atalante.
Un exosquelette utilisable sans béquilles
Wandercraft a élaboré Atalante, un exosquelette qui, à terme, doit permettre à des personnes handicapées de marcher en parfaite autonomie.
Alexandre Boulanger : Vendre aux particuliers est ce qui fait le plus de sens pour notre projet et c’est là que le marché est le plus important mais nous souhaitons réaliser une première phase de ventes avec les centres de soins pour permettre aux patients de tester le produit et aux médecins de se l’approprier. Cela va nous permettre de réaliser des essais cliniques intéressants.
La technologie repose sur trois innovations majeures : la robotique dynamique, une architecture mécanique avec douze articulations motorisées et un système de contrôle intuitif de l’exosquelette grâce aux mouvements du buste. Alors que la plupart des exosquelettes sur le marché requièrent des béquilles et permettent une vitesse de marche lente (3 mètres par minute pour le Rex Bionics), Atalante fonctionne sans béquilles. Comment êtes-vous parvenu à obtenir une telle stabilité ?
Ce que nous apportons en plus par rapport à la concurrence ce sont des algorithmes de robotique dynamique afin de proposer un exosquelette qui permette d’effectuer une marche dynamique auto-stabilisée.
Les bénéfices sont énormes pour les patients. En termes d’autonomie, ils ont les mains libres donc ils peuvent saisir des objets, interagir avec leur environnement. C’est aussi moins fatiguant parce qu’ils n’ont pas besoin de s’appuyer sur des béquilles ou un déambulateur.
Nous estimons aussi qu’au niveau des bénéfices sur la santé notre modèle est plus intéressant parce que la démarche est plus naturelle, plus proche de la marche humaine classique, donc à la fois sur les pathologies secondaires et éventuellement sur la rééducation, nous pensons que nous pouvons obtenir de meilleurs résultats mais cela reste à démontrer en essais cliniques.
Votre objectif est aussi de permettre aux utilisateurs de marcher à 3,6 km/h.
Nous n’avons pas encore atteint cette vitesse de marche. Notre but est de déjà parvenir à une vitesse d’un mètre par seconde environ.
Wandercraft espère obtenir un marquage CE médical d’ici fin 2018
Vous avez commencé les essais cliniques en 2017. Où en êtes-vous aujourd’hui ?
Nous avons fait un premier essai clinique en 2017 avec dix patients dont une partie était au CEREMH de Vélizy (Île-de-France), un centre de tests de dispositifs médicaux, et une autre partie au CMPR de Pionsat (Auvergne). Nous avons pu tester les fonctionnalités essentielles du produit : marcher, s’asseoir, se lever.
Actuellement, nous commençons avec le CMPR de Pionsat – notre premier partenaire important – un essai clinique de deux ans afin de mettre à jour les bénéfices pour le patient de manière beaucoup plus approfondie.
Par ailleurs, nous sommes en train d’effectuer un essai clinique de certification pour obtenir le marquage CE médical pour les produits à destination des centres de soins. C’est un essai plus court qui va être mené sur deux-trois mois, entre mai et juillet 2018.
Cet essai clinique fait partie des étapes importantes à franchir pour bénéficier du marquage CE. Nous sommes également en train de constituer un dossier technique et de réaliser un certain nombre de tests qui rentrent dans le processus de certification. Nous espérons obtenir le marquage fin novembre 2018.
Au cours de vos premiers essais cliniques, des personnes paraplégiques à 100 % sont parvenus à remarcher avec Atalante, sans béquilles et sans l’aide d’un humain. Quel est le pourcentage précis de réussite ?
Je ne peux pas vous donner de chiffres précis mais, globalement, l’essai clinique de 2017 nous a permis de prouver que les fonctionnalités essentielles du produit étaient au point, que différents types de patients, de différents âges, aussi bien des hommes que des femmes, atteint.e.s de différentes pathologies, avec différentes morphologies, parvenaient à s’asseoir, à se lever et à réaliser une marche stable en ligne droite sur sol plat dans la salle de test.
Nous allons reproduire ce schéma dans le cadre de l’essai clinique de certification, pour lequel nous serons vraiment dans un environnement de centre de soins et avec un peu plus d’intensité au niveau des sessions : les patients testeront l’exosquelette pendant plusieurs semaines alors qu’avec le premier essai il n’y avait qu’un essai par patient.
Le but est de démontrer que les fonctions majeures du dispositif sont opérationnelles et que le produit peut être utilisé en toute sécurité, deux points primordiaux pour bénéficier du marquage CE médical. En outre, l’objectif de l’essai clinique de deux ans est d’aller au-delà des attentes nécessaires à l’obtention du marquage CE en montrant les bénéfices de l’exosquelette sur le corps en termes de santé mais aussi la capacité de regain d’autonomie des utilisateurs.
« Les patients attendent beaucoup de nous »
Vous travaillez avec des associations de patients comme l’AFM, CMT-France, Amis FSH, et l’APSHE pour adapter votre technologie aux besoins de vos utilisateurs. Quels sont les premiers retours des patients et des médecins ?
Les retours sont très positifs. Les patients sont très contents et voient le potentiel du produit. Ils nous encouragent vivement à continuer et, en général, quand il testent l’exosquelette ils n’ont qu’une envie : c’est de le tester à nouveau ! Donc ils nous rappellent pour participer à d’autres sessions. Ils attendent beaucoup de nous, nous en sommes bien conscients, et nous allons faire en sorte de ne pas décevoir leurs attentes.
Les associations de patients nous aident à communiquer avec les patients, à recueillir leurs attentes. Il n’y a pas de médecins à temps plein qui travaillent au sein de l’entreprise mais nous avons un comité médical composé de médecins de pointe en médecine physique et de réadaptation qui nous aident à adapter l’exosquelette en termes de pathologies et en termes physiologiques et qui nous épaulent au niveau de la stratégie clinique.
Quand prévoyez-vous de commercialiser Atalante ?
Pour les centres de soins, la commercialisation du produit est prévue à la fin 2018 et dans quelques années pour les particuliers mais nous n’avons pas encore de date précise.
Le profil Linkedin de Wandercraft indique que vous envisagez l’ouverture de bureaux aux États-Unis et en Asie. Où en sont ces projets d’extension à l’étranger ?
C’est toujours d’actualité mais nous n’en sommes pas encore à ce stade. Notre premier gros marché c’est l’Europe. Ensuite, nous ciblerons les États-Unis et le Canada puis l’Asie avec des pays comme la Chine, un très gros marché, ou des pays très avancés technologiquement, tels que la Corée du Sud et le Japon.
Nous allons déjà essayé d’être certifié en Europe puis tenter de nous étendre rapidement à ces autres zones.
Atalante : bientôt une version à destination des particuliers
Vous êtes en train de travailler sur une version permettant aux patients de se déplacer chez eux et dans l’espace urbain. Plus perfectionnée, elle sera directement destinée aux particuliers en situation de handicap moteur. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce modèle amélioré ?
L’objectif de Wandercraft est de développer un exosquelette qui permettent aux personnes de retrouver une autonomie, de refaire des activités qu’elles ne pouvaient plus faire avant, comme aller chercher leurs enfants à l’école, déjeuner en terrasse dans un café avec des amis… de leur ouvrir des possibilités dont elles ne disposaient plus, de manière simple et autonome.
Cela va nous prendre beaucoup de temps avant d’atteindre ce but. Nous nous y prenons par étape. La technologie de cœur, c’est la marche dynamique auto-stabilisée, c’est pourquoi nous travaillons dessus aujourd’hui. Petit à petit, nous allons développer de plus en plus de fonctionnalités pour que les utilisateurs puissent réaliser de plus en plus de mouvements différents et répondre à tous les cas de figure auxquels ils peuvent se retrouver confronter au quotidien.
Pour parvenir à vous lancer sur le marché à domicile, vous allez devoir relever encore quelques défis, notamment en ce qui concerne le poids du produit (plus de 45 kg) et son autonomie. Êtes-vous confiants ?
Au niveau de l’autonomie, en terme de batterie, nous sommes très satisfaits en ce qui concerne une utilisation en centre de soins (environ une heure). Après, il faudra effectivement l’augmenter pour que le produit puisse être adapté à un usage dans la vie de tous les jours.
Le poids doit en effet être réduit et le design amélioré mais le plus important c’est de développer les algorithmes et les types de mouvements qui vont permettre à l’utilisateur de faire face à toutes les situations qu’il peut rencontrer au quotidien. C’est surtout là-dessus qu’il y a encore du travail. Il faut que nous puissions garantir une stabilité de marche quelle que soit la situation, permettre aux utilisateurs d’effectuer des mouvements pour monter sur un trottoir ou des marches et de se déplacer sur des sols irréguliers ou des pentes par exemple.
La différence entre le centre de soins et le quotidien, c’est qu’au sein du centre, l’environnement est très maîtrisé et encadré par le personnel médical alors que dans la vie quotidienne, l’environnement est inconnu et la personne est seule. Nous devons mettre au point des algorithmes plus robustes et assurer davantage de sécurité. C’est pour toutes ces raisons que l’élaboration de cette deuxième version va mettre un peu de temps.
Un autre point à améliorer est le prix du produit, un exosquelette coûtant environ 100 000 euros en moyenne sur le marché actuel, une somme élevée.
Nous ne communiquons pas sur le prix parce que notre dispositif n’est pas encore commercialisé mais, en ce qui concerne l’utilisation pour les particuliers, le marché sera beaucoup plus gros que celui des centres de soins : nous aurons donc plus de volume et donc plus d’opportunités de diminuer les coûts.
L’idée c’est aussi de réfléchir à différentes sources de financement, que ce soit pour le produit à destination des centres de soins que pour la version dédiée aux particuliers. D’une part, quand les essais cliniques permettront de démontrer un bénéfice médico-économique, nous pourrons penser à des remboursements par des gouvernements. D’autre part, nous envisageons des partenariats avec des assureurs et des mutuelles, qui pourraient aussi contribuer au financement.
Au niveau du coût de production en lui-même, nous allons essayer de le diminuer le plus possible à mesure que le volume augmentera, notamment sur le marché des particuliers.
« Notre vision à terme c’est d’être un leader mondial de la robotique de services »
Vous vous adressez pour l’instant aux personnes paraplégiques et souffrant de maladies neuromusculaires comme les myopathies. Souhaitez-vous élargir votre cible de patients dans les années à venir ?
Pour les essais cliniques, nous nous concentrons sur une cible précise pour laquelle nous pouvons parfaitement designer un produit mais le but est d’étendre notre solution à de plus en plus de pathologies pour toucher toutes les personnes qui sont en fauteuil roulant. Ensuite, nous envisageons aussi de nous adresser aux personnes âgées ayant des difficultés à se déplacer, qui sont assez nombreuses.
Envisagez-vous d’intégrer d’autres marchés que celui de la santé, en proposant par exemple un modèle pour corriger la posture des livreurs ou d’autres professionnels dont le métier est très physique ?
Notre objectif aujourd’hui est des redonner de l’autonomie et d’offrir une meilleure qualité de vie aux personnes à mobilité réduite. Notre vision à terme c’est d’être un leader mondial de la robotique de services, de la nouvelle robotique, soit celle qui s’intègre dans la vie quotidienne, avec potentiellement différentes applications.
Nous pensons que l’élaboration d’un exosquelette à destination des personnes en fauteuil roulant est une très bonne première application, après nous verrons si nous développons notre production vers d’autres types d’exosquelettes ou d’autres types de robots qui peuvent aider les personnes dans leur quotidien.
Exosquelette : une efficacité qui reste à prouver
La démonstration de la supériorité des exosquelettes par rapport à une rééducation conventionnelle n’est pas encore flagrante. Les études sur le sujet aboutissent à des résultats contradictoires. En quoi votre exosquelette serait plus efficace qu’une rééducation classique ?
Je peux répondre sur ce que je crois personnellement et sur ce que les médecins qui nous accompagnent pensent : même si cela reste à démontrer en essai clinique, globalement, le fait d’être assis tout le temps (pour les personnes qui sont en fauteuil roulant) est très mauvais pour la santé parce que le corps humain a besoin de se lever et de bouger. Rester constamment en position assise est nocif notamment pour les systèmes cardiovasculaire, digestif, urinaire mais aussi pour les amplitudes articulaires et la masse musculaire, qui se réduisent, cela peut aussi entraîner de l’ostéoporose, etc. Il y a une dégradation globale du corps.
C’est pourquoi ces patients pratiquent de la « verticalisation » statique (ils sont placés en position verticale grâce à des mécanismes qui les maintiennent debout plusieurs minutes par jour par exemple) ou suivent des séances de kinésithérapie durant lesquelles le praticien les maintient en position debout.
Utiliser un exosquelette permettant une marche dynamique auto-stabilisée c’est comme de la super « verticalisation » ou de la super kiné car les patients sont en position verticale mais de manière dynamique donc ils peuvent aller beaucoup plus loin dans le mouvement, un mouvement qui est proche de la marche classique : verticale et active. Nous pensons donc que l’usage d’une technologie comme la nôtre est plus bénéfique qu’une rééducation classique mais, encore une fois, cela reste à prouver.
En utilisant notre technologie et en faisant travailler les patients, il y a, suivant les pathologies, un potentiel de rééducation auquel nous croyons et qui reste là aussi à explorer. Il y a encore plein de nouvelles possibilités à étudier qui vont faire avancer la recherche clinique dans le domaine.
Robotique et questions éthiques
Le laboratoire Clinatec, installé à Grenoble, travaille sur des interfaces homme-machine : des microélectrodes implantées dans le cerveau qui piloteraient un exosquelette par la pensée. Encadrés par l’ANSM, ces travaux suscitent des polémiques. Le collectif grenoblois Pièces et main d’œuvre (PMO) redoute par exemple que ces recherches ne soient « la porte ouverte vers la production de robots humains ». Que répondez-vous face à ces critiques d’ordre éthique ? L’exosquelette ne risque-t-il pas de rendre l’humain dépendant du robot ?
L’exosquelette Atalante n’est pas un robot autonome, c’est le prolongement du corps. Les décisions sont toujours prises par le cerveau de l’utilisateur. Je pense donc que ces questions se posent un peu moins au niveau de notre produit.
Elles sont néanmoins légitimes et je pense qu’il est normal et plutôt sain d’avoir ce débat. Il faut, tout en avançant vers le progrès, que nous soyons capables de maîtriser la technologie. Ce sont des interrogations qu’il faut avoir mais elles ne doivent pas empêcher la recherche de progresser et les personnes de bénéficier de solutions intéressantes.
La volonté de réparer le corps à tout prix favorise-t-elle réellement l’intégration sociale ? Ne serait-il pas préférable d’adapter la société au handicap ?
L’environnement urbain est globalement assez peu adapté pour les personnes en fauteuil roulant. Il y des avancées sur ce point mais les investissements qui restent à faire sont énormes. Il faut que ça continue à aller dans ce sens mais il ne faut pas forcément non plus attendre que ça se fasse, nous pouvons proposer d’autres solutions pour améliorer le quotidien de ces personnes.