Différents acteurs de l’industrie de santé se sont rassemblés à Singapour le 20 et le 21 avril 2018 à l’occasion d’un workshop organisé au campus de l’Essec sur le thème : « Industries numériques des produits de santé et des soins centrées sur le patient : des opportunités en Asie-Pacifique ».
Au fil des discussions auxquelles revenait régulièrement la question suivante : Comment développer un business modèle durable au sein du secteur de la santé numérique ? « La transformation digitale peut être fatale pour certaines entreprises mais elle peut aussi représenter une opportunité », a notamment insisté le Pr. Jan Ondrus, professeur associé à l’ESSEC Business School (Singapour).
H&TI revient sur les points forts de son intervention.
D’un business modèle horizontale à la plateforme numérique
« Il ne s’agit pas simplement de créer une technologie mais de créer un business modèle », souligne le Pr. Ondrus, insistant sur le fait qu’il est important pour chaque entreprise de déployer une stratégie durable avant de lancer un nouveau produit sur le marché, aussi attrayant soit-il.
L’arrivée du smartphone dans notre quotidien et la révolution digitale en général a eu impact considérable sur l’autonomisation des consommateurs, rappelle-t-il. Auparavant, les produits high tech n’étaient accessibles qu’aux entreprises, désormais, les nouvelles technologies sont aussi accessibles au grand public. En moins de dix ans, presque toute la population s’est mise à utiliser un smartphone.
De plus en plus de menaces pèsent sur les entreprises avec le développement de l’high tech
Les entreprises ont eu du mal à s’adapter à cette évolution rapide, et certaines éprouvent encore des difficultés aujourd’hui. Il y a eu une augmentation des menaces pesant sur elles, y compris sur les groupes les plus importants.
Aujourd’hui, l’espérance de vie d’une grande entreprise est de seulement quinze ans. La pression est importante.
Producteur et consommateur se retrouvent au même niveau
Le business modèle des entreprises health tech ne peut plus suivre le schéma classique horizontale, avec lequel le produit passait du producteur aux consommateurs en passant par le fabricant, le distributeur puis le détaillant, explique Jan Ondrus.
Un modèle triangulaire, plus efficace, a vu le jour : le business modèle dit « plateforme », à travers lequel le producteur est directement en lien avec le consommateur par le biais d’une plateforme numérique.
Ce modèle a été adopté par de nombreuses jeunes entreprises numériques comme Uber, la plus importante entreprise de services de taxis au monde alors qu’elle ne possède pas de taxis, Airbnb (ne possède pas de biens immobiliers) ou encore Netflix (ne possède pas de cinémas physiques) et les sociétés de télé-médecine telles que MyDoc à Singapour : les patients peuvent entrer directement en contact avec un médecin via une application mobile pour obtenir une consultation médicale en ligne.
Des effets de réseau
Le point fort de ce modèle est qu’il rapproche les industries et leur permet de générer des effets de réseau. Ainsi, quatre utilisateurs entraînent six connections possibles, huit utilisateurs, vingt-huit connexions, etc., les entreprises pouvant créer de la valeur pour chaque connexion.
Le but est ainsi d’avoir un maximum d’utilisateurs possibles pour engendrer le maximum de connexions possibles et construire un modèle durable. La compétition est ainsi très importante entre les entreprises d’un même secteur, parfois au détriment du consommateur (ex. : difficulté à supprimer son compte utilisateur).
« Il faut penser au-delà des frontières de l’industrie »
« Il faut penser au-delà des frontières de l’industrie », analyse le Pr. Ondrus. L’idée est de connecter les différents acteurs entre eux. Pour parvenir à développer une solution durable, il identifie six étapes à franchir :
- 1. Trouver un objectif qui tienne la route.
Exemple : combattre le diabète ou lutter contre la malnutrition. « Certains entrepreneurs développent une solution puis cherchent un problème à résoudre. Il est important de commencer par identifier un problème majeur puis de développer une solution pour le surmonter. »
- 2. Identifier les parties prenantes (les patients ? Les proches du patients ? Les médecins ? Les pharmacies ? Etc.)
- 3. Évaluer ses faiblesses pour mieux les surmonter et faire face à la concurrence.
- 4. Concevoir des solutions.
L’usage de technologies numériques peut aider à apaiser les tensions et à installer un climat de confiance entre les différents acteurs en favorisant la collaboration et la co-innovation.
- 5. Partager équitablement la valeur de la solution entre les différents parties prenantes.
Un point crucial pour assurer la durabilité et la santé de l’entreprise.
- 6. Partager son objectif avec la communauté.
« En conclusion, avec un business modèle adapté et une bonne utilisation des technologies numériques, il n’est pas trop tard pour surfer sur la vague du digital », optimise Jan Ondrus.
Le financement : un problème central
Une discussion entre les participants à l’atelier a fait émerger plusieurs interrogations, dont certaines relatives à la protection des données des patients. Ils se sont accordés sur le fait que pour rassurer les consommateurs quant à l’utilisation de leurs informations personnelles, il était essentiel de miser sur la transparence, en leur expliquant qui peut avoir accès à leurs données et à quelles fins.
Autre préoccupation : la simplicité d’utilisation. « Il est nécessaire que chacun puisse être capable d’utiliser l’application sans connaissances techniques particulières, insiste le Dr. Ondrus. La simplicité d’utilisation [d’un produit numérique] est primordiale, surtout si la solution est à destination des personnes âgées. »
Reste enfin la question du payeur, l’une des principales difficultés à surmonter en tant qu’entrepreneur dans le secteur de la santé numérique. Parmi les intervenants, Sze-Yunn Pang, directrice de la division « Gestion de la santé de la population » à Philips ASEAN Pacific, a reconnu que l’un des défis majeurs auxquels devait faire face l’industrie concernait les compagnies d’assurance. « Comment les convaincre de financer [nos] programmes ? »
Autant de challenges et de questions traduisant une certaine incertitude symptomatique du marché de la e-santé, une instabilité essentiellement due à sa jeunesse mais qui, selon les participants du workshop, pourra être surmontée à condition que les nouvelles attentes des patients soient considérées avec attention et les nouvelles technologies numériques intelligemment utilisées.