Les dossiers médicaux électroniques nous ont « égarés » mais l’intelligence artificielle (IA) pourrait améliorer la santé de manière « significative et positive ». C’est ce qu’affirme le cardiologue et généticien Eric Topol, directeur du Scripps Research Translational Institute, et pionnier de la santé numérique, dans un entretien accordé au site « Healthcare IT News » au sujet de son nouveau livre, Deep Medicine: Comment l’intelligence artificielle peut rendre la santé à nouveau humaine (Deep Medicine: How Artificial Intelligence Can Make Healthcare Human Again, Basic Books).
Selon lui, le potentiel de l’IA est immense mais les États-Unis ont besoin de volonté politique pour l’exploiter de manière optimale, comme c’est pas exemple le cas au Royaume-Unis. L’expert souligne en effet que le gouvernement britannique investit des milliards de dollars en ressources et en capital humain pour intégrer l’IA au NHS, tandis que l’annonce du président Donald Trump présentant le domaine comme une priorité absolue n’était accompagnée d’aucun chiffre concret et d’aucun détail.
La santé a beaucoup progressé grâce à la technologie mais celle-ci a « dépersonnalisé » la médecine, explique Eric Topo. « Les médecins sont épuisés, le service rendu au patient est au-dessous de ce qu’il serait en droit d’attendre, et les erreurs médicales abondent », du fait notamment de l’épuisement professionnel dans le secteur, devenu endémique, commente-t-il.
Selon le spécialiste, l’intelligence artificielle peut aider à résoudre tout cela et rendre à la médecine « son humanité » : l’intelligence artificielle et l’apprentissage automatique (machine learning) peuvent augmenter l’efficacité d’un large éventail d’actes devenus fastidieux, permettant aux médecins de traiter leurs patients comme ils le méritent.
EHR : « l’idée était juste mais l’exécution a été désastreuse »
« Les EHR (dossiers patient électroniques américains) ont été la plus grande catastrophe des deux dernières décennies en matière de santé, estime Eric Topol. L’idée était juste mais l’exécution a été désastreuse. » Ils sont configurés en vue de la facturation, au lieu d’être centrés sur le patient, et sont unanimement « détestés » par les patients comme par les médecins à cause de leurs interfaces utilisateurs, ajoute-t-il.
» les pires logiciels que je connaisse »
« Ce sont les pires logiciels que je connaisse, ils sont responsables de la mauvaise réputation de la e-santé », avance Éric Topol. Pour faire bénéficier un patient du « deep learning » (apprentissage profond), « nous avons besoin de toutes ses données », rappelle le médecin. Il relève que de plus en plus de gens génèrent leurs propres données de santé par des appareils connectés et réalisent des analyses avec leur smartphone. Or, il n’y a pas de place pour ces données dans le dossier patient tel qu’il existe, pas plus que pour les données génétiques.
« Les Américains devraient pouvoir avoir accès à toutes leurs données de santé »
« Les Américains devraient pouvoir avoir accès à toutes leurs données de santé, depuis la période prénatale jusqu’au moment présent », estime Eric Topol, exigeant un changement de politique. « Dans des pays comme l’Estonie, les gens possèdent toutes leurs données, signale-t-il. Le système est hautement sécurisé et vous pouvez en partager une partie ou la totalité, quand et avec qui vous voulez, le céder à titre gratuit à la recherche médicale, ou le vendre. »
« Il n’y a pas de stratégie d’intelligence artificielle aux États-Unis »
Le Royaume-Uni investit des milliards de dollars pour intégrer l’IA au NHS
« Il n’y a pas de stratégie d’intelligence artificielle aux États-Unis », déclare Eric Topol. Selon lui, la récente déclaration du président américain Donald Trump selon laquelle il s’agissait d’une priorité absolue n’était accompagnée d’aucun financement et donnait très peu de détails, alors que le Royaume-Uni investit des milliards de dollars en ressources et en capital humain pour intégrer l’IA au NHS et que les Chinois mettent en œuvre l’IA à grande échelle.
Interrogé sur la récente démission de Scott Gottlieb de la FDA, Eric Topol indique qu’il s’agit pour lui d’ »un coup dur ». « Il était la meilleure partie de toute l’administration », commente-t-il. Sous sa direction, la FDA a approuvé davantage d’appareils et d’applications, et modifié les procédures de réglementation pour ces outils, souligne-t-il.
Recruter au lieu de se procurer des machines pour être plus performant : « le pire business model dont j’ai entendu parler »
« Plutôt que de se procurer des machines pour améliorer les performances des soignants , nous continuons à embaucher davantage, regrette Eric Topol, c’est le pire business model dont j’ai entendu parler. Commençons plutôt à former des machines pour accomplir ces tâches, notamment les tâches d’administrateur : facturation, codage, toutes les opérations de back office ».
« Nous avons déjà assez de données pour montrer que nous pouvons augmenter considérablement les performances des médecins, sans qu’ils n’y perdent rien, poursuit-il. L’apprentissage automatique peut être entraîné pour voir des choses que les humains ne peuvent même pas voir, comme établir le taux de potassium dans le sang à partir des données d’une « smart watch » ».
« Le potentiel le plus important est dans la surveillance à distance »
« Si grâce aux objets connectés les gens diagnostiquent des lésions cutanées ou les otites de leur enfant sans consulter un médecin, cela sera énorme », juge Eric Topol, soulignant que c’est une part importante du coût de la santé : « les tâches routinières, sans gravité mais importantes, nécessitent un diagnostic précis, rapide et peu coûteux ».
Selon lui, à plus long terme, le potentiel le plus important est dans la surveillance à distance et l’économie réalisée sur les hospitalisations. « Et là, l’opportunité est extraordinaire, le principal poste de dépense étant le personnel. À plus court terme, cependant, le plus important pour les soignants est de se débarrasser du clavier, complètement ». Un objectif qu’il estime « réalisable ».
Les objets connectés pourraient « aggraver les inégalités s’ils ne sont fournis qu’aux gens aisés »
« Ces objets pourraient aggraver les inégalités s’ils ne sont fournis qu’aux gens aisés », avertit cependant le médecin. Il imagine que des puces et des logiciels bon marché pourraient être mis gratuitement à la disposition de ceux qui en ont besoin.
Eric Topol aux soignants : les nouvelles technos vont « améliorer votre travail »
« Plutôt que de dire « [tout ça] va prendre mon travail » », conclut Eric Topol en s’adressant aux soignants, « sachez que non, [ces technologies vont] améliorer votre travail, vous aurez plus de temps à consacrer au patient et serez en mesure de mieux les soigner, ce qui fait partie des fondements de notre vocation de médecins ».