Avec le concept d’un État-plateforme, « nous sommes dans une logique de collaboration gagnant-gagnant pour que tout le monde bénéficie de cette alliance. Nous souhaitons aussi que l’État gagne en souveraineté, non pas en tant qu’État producteur (…) mais en mettant en place un partenariat public-privé 3.0« , précise Laura Létourneau, qui sera à la tête de la future délégation ministérielle du numérique en santé (DNS) avec Dominique Pon (responsable).
Interviewée au lendemain de la présentation de la feuille de route du numérique en santé, le 25 avril 2019, l’actuelle déléguée opérationnelle de la task force dédiée au numérique en santé explique par ailleurs à Health & Tech Intelligence que la formation des professionnels, non évoquée lors de l’annonce des 26 actions à mener, fait bien partie des chantiers principaux de Ma Santé 2022 et que les pilotes du dossier sont en train de travailler sur le sujet pour mettre en place des mesures concrètes à ce propos.
Côté financement, elle indique que les budgets alloués pour chacune des actions seront affinés d’ici la fin de l’année, déclarant que l’idée est dans un premier temps de déterminer le « quoi » en peaufinant les objectifs à atteindre avec les acteurs avant de déterminer le « combien ».
La formation des professionnels au numérique fait partie des chantiers centraux
Lors de la présentation de la feuille de route, la question de la formation des professionnel de santé à cette transformation numérique n’a pas été abordée. Quels vont être les moyens instaurés pour assurer cet accompagnement ?
La formation fait partie des 10 chantiers annoncés dans le plan Ma Santé 2022, aussi bien la formation initiale que continue des médecins. L’idée est de les former à l’utilisation des outils numériques (DMP, messagerie sécurisée de santé…), y compris au niveau régional, ainsi qu’à la coordination de ces outils. Le second volet concerne la sensibilisation des professionnels, au niveau de leur prise de conscience du numérique et de l’évolution de leurs métiers.
Quelles seront les actions concrètes menées en ce sens ?
C’est en cours. Les pilotes du chantier « formation » travaillent sur ces questions-là mais nous collaborons aussi avec eux sur ce point. La première action concrète est réglementaire, avec l’introduction du projet « formation » dans la loi.
Assurer la coordination des initiatives pour garantir un impact
Au-delà d’un accompagnement des acteurs, il s’agit aussi de mettre en place une politique d’incitation puisque le concept de l’État-plateforme ne fonctionne que s’il existe une dynamique d’initiatives individuelles (publiques et privées), qui serait cadrée par l’État. Comment garantir cette dynamique ?
S’il n’y a pas d’initiatives, en effet, nous aurons alors une coquille vide. Mais nous sommes convaincus qu’il y en aura et il y en a déjà. Le problème est qu’il y a actuellement un manque de coordination entre ces initiatives et donc une absence d’impact. Si nous parvenons à injecter du carburant dans tout cela, à fluidifier le tout, à faire avancer ces projets dans la même direction, c’est-à-dire dans l’intérêt du service public, alors il y aura un impact.
« L’idée est de rencontrer sur le terrain les « vraies gens » »
Quels moyens donner aux médecins libéraux, aux personnels hospitaliers, au DSI des hôpitaux, etc., pour qu’ils soient moteurs de cette trajectoire numérique ?
Les actions 23 (création d’un lab e-santé) et 24 (création d’un réseau national de structure de santé « 3.0 ») sont dédiées à ce sujet. Elles visent à inciter l’écosystème à agir.
- Le lab e-santé est un endroit où l’on fera se rencontrer les différents profils, start-ups et industriels en général mais aussi les professionnels de santé et les usagers finaux.
- L’incitation à agir est encore plus visible à travers la mise en place d’un réseau « 3.0 ». L’idée est de fluidifier les relations entre les offreurs de solutions et le personnel de santé, d’accélérer leur collaboration.
Dans l’orientation 5 (soutenir l’innovation et favoriser l’engagement des acteurs), les actions 19 (Hop’en), et 20 (plan « ESM numérique ») sont aussi des mesures concrètes. Il y a aussi l’organisation du tour de France de la e-santé dans toutes les régions (action 25) afin de présenter la politique nationale du numérique en santé, de débattre de sa mise en œuvre concrète et de mobiliser tous les acteurs. L’idée est de rencontrer sur le terrain les « vraies gens », professionnels et patients. Ils nous écrivent fréquemment pour nous demander comment ils peuvent contribuer à cet État-plateforme. Nous allons donc aller au contact de ces personnes pour leur présenter la philosophie générale de notre vision.
Un partenariat public-privé 3.0
Les experts s’accordent à dire que les systèmes numériques de santé ne sont pas adaptés à la pratique médicale. Pour répondre à ce besoin, Apple a déployé aux États-Unis ses tablettes sur une centaine d’établissements de soins et Doctolib, en France, prend une position très forte avec le déploiement de sa plateforme sur l’ensemble du territoire. Ces sociétés se positionnent donc comme des acteurs qui collectent la donnée de santé. Comment voyez-vous l’entrée de ce genre de sociétés, notamment des GAFA dans le secteur comme interface des acteurs de santé ? Ne risquent-ils pas, à terme, de dominer le marché ?
Le risque est déjà là car la politique en la matière est peu lisible. Ce sont donc les grosses entreprises qui s’imposent sur le marché. C’est pourquoi, avec l’action 3, nous allons élaborer et publier un document qui, en un seul lieu, résume ce qu’est notre doctrine technique du numérique en santé, pour qu’il y ait une égalité de base entre tous les acteurs.
Si on ne fait rien, ce sont effectivement ces géants qui vont dominer. C’est une vraie menace. Le concept de l’État-plateforme vise à faire en sorte de mettre en place une collaboration avec les GAFA.
Et s’ils refusent ?
S’ils refusent, on jouera le jeu avec les autres acteurs, qui sont prêts et nombreux. Par ailleurs, il y a une prise de conscience en France sur la question de la gestion des données, en particulier de santé. Notre culture n’est pas la même qu’aux États-Unis. Je ne crois pas que les Français acceptent ce genre de modèle dans lequel de grandes entreprises dirigent le marché de la santé numérique.
Un rachat de Doctolib par l’État n’est donc pas envisagé ?
Non. Nous sommes dans une logique de collaboration gagnant-gagnant pour que tout le monde bénéficie de cette alliance. Nous souhaitons aussi que l’État gagne en souveraineté, non pas en tant qu’État producteur comme ce fut le cas à la fin du XXe siècle où tout se passait en interne (exemple : EDF) mais en mettant en place un partenariat public-privé 3.0.
Le budget attribué à chaque action sera précisé à la fin 2019
La question du financement des 26 actions annoncées n’a pas été évoquée. Quels montants précis vont être réservés au développement de ces mesures ?
Certains montants sont déjà connus :
- enveloppe Hop’En : 450 millions d’euros sur 3 ans jusqu’en 2022 ;
- enveloppe e-parcours : 150 millions d’euros engagés depuis fin 2018-début 2019
- enveloppe Health Data Hub : 80 millions d’euros sur 4 ans.
Le budget à allouer pour chacune des autres actions a encore besoin d’être affiné et le sera d’ici fin 2019. Nous devons tout d’abord déterminer le « quoi » avec les acteurs concernés, c’est-à-dire les objectifs à atteindre, avant de déterminer le « combien ».