« Ce qui a fait le succès du dossier pharmaceutique (DP) c’est que c’est le souhait d’une profession, financé par une profession pour une profession, et surtout interopérable d’emblée dans notre logiciel métier ». C’est ce qu’a déclaré Carine Wolf-Thal, présidente du Conseil national de l’ordre des pharmaciens (Cnop), lors de son audition par les députés de la Mecss (mission d’évaluation et de contrôle des lois de financement de la sécurité sociale) sur le dossier médical partagé (DMP) et les données numériques de santé, organisée le mercredi 19 juin 2019 à l’Assemblée nationale. Selon elle par ailleurs, « le DMP est un outil précieux pour les pharmaciens, pour le suivi effectif de nos patients, les analyses de biologie médicale, le suivi des INR [et] les sorties hospitalières ».
« Aujourd’hui on ne saurait plus travailler sans le dossier pharmaceutique, indique Carine Wolf-Thal. Pour le pharmacien qui est à son comptoir, c’est transparent, ça apparait sur nos écrans sans qu’on ait d’effort [à fournir.] Immédiatement il nous alerte dès qu’il y a une interaction ou une redondance, nos écrans se bloquent, ce qui nous oblige à réfléchir à ce que nous dispensons et délivrons et ce, quelle que soit la pharmacie, puisqu’il est déployé sur 99 % du territoire ». Beaucoup d’outils se sont développés autour du DP, ajoute-t-elle. Le DP « ruptures », le DP « rappels » et le DP « alerte sanitaire » : le DP « est ancré dans les usages bien au-delà de la dispensation[, il est] entré dans la sécurité de la chaine du médicament », commente la présidente du Cnop.
« Nous, pharmaciens au comptoir, nous voyons que la demande de DMP est très forte, rapporte Carine Wolf-Thal. C’est une bonne nouvelle et une chance. » Selon elle le DMP permet au pharmacien, « à tout moment de la prise en charge du patient », de donner « l’explication au patient ou à l’aidant [sur] ce qui se passe dans la coordination de soins ». « Le premier professionnel de santé qu’une personne va voir en sortant de l’hôpital, c’est bien le pharmacien, pour une nouvelle prescription, avant même le médecin généraliste, qui n’a pas reçu la plupart du temps le compte rendu de sortie d’hospitalisation ». À ce moment-là, l’intérêt du DMP « c’est d’avoir tout de suite des bilans de médication, les conciliations médicamenteuses (la liste de tous les médicaments assimilés par le patient sur une période déterminée) venant de l’hôpital, explique-t-elle. On peut immédiatement expliquer au patient l’ajustement du traitement. »
Le dossier pharmaceutique (DP), les origines d’un succès
« Ce qui nous a aidés [pour lancer le DP], déclare Carine Wolf-Thal, c’est que le marché des éditeurs de logiciels en officine n’est pas très étendu. Il y a 3 ou 4 opérateurs majeurs qui ont tous été intégrés dès le début au développement du dossier pharmaceutique et qui ont joué le jeu, [qui ont] engagé jusqu’à présent les mises à jour nécessaires dans le logiciel pour l’interopérabilité. Sur d’autres marchés comme celui des logiciels d’aide à la prescription, il y a nombre d’acteurs sur le marché et c’est plus compliqué de les mettre autour d’une table. »
« Sur le financement, nous avons bénéficié au départ d’un petit coup de pouce mais très vite après les 2 ou 3 premières années, ce sont les cotisations ordinales des pharmaciens qui ont pris le relais, et depuis 10 ans maintenant le dispositif est autofinancé, ajoute-t-elle. Il y a une quote-part de la cotisation à l’ordre qui est entièrement utilisée pour le DP : 0,07 euro par an et par dossier pharmaceutique. C’est financé par la profession. »
DP et DMP : différences et complémentarité
« Quand vous délivrez un traitement à un patient dans une pharmacie, vous n’avez pas moyen d’inscrire dans son DMP, s’il est ouvert, le traitement que vous délivrez ?« , interroge le député Gilles Lurton (LR, Ille-et-Vilaine), co-président de la Mecss. « Non, nous l’inscrivons dans le DP mais pas dans le DMP », répond la présidente du Cnop, qui juge nécessaire une « clarification ».
« Le DMP comportera les données de remboursement donc il faut que le médicament ait été remboursé [et cela intervient], bien après la délivrance par le pharmacien, quinze jours à trois semaines [plus tard], explique Carine Wolf-Thal. [En revanche,] l’alimentation du DP est instantanée : l’urgentiste verra tout de suite que vous êtes sous anticoagulant si un pharmacien vous en a délivré il y a une heure. Par ailleurs, si vous prenez des médicaments non remboursés, ils seront dans votre dossier pharmaceutique ».
« L’idéal serait-il d’avoir un seul dispositif ? », rebondit Gilles Lurton. « Non, répond la président du Cnop. Les deux sont complémentaires, le DMP pourra remonter plus loin, les données visibles dans le DP ne sont que de 4 mois (et archivées 3 ans, conformément aux recommandations de la Cnil) , la durée est sans limite dans le DMP. »
Olivier Porte, directeur des technologies en santé au sein du Cnop, complète les propos de Carine Wolf-Thal en détaillant les rapports entre DP et DMP. « Dès les premiers pas du DP, l’idée était d’avoir une interopérabilité entre le DMP et le DP de l’époque. Ça n’a pas pu se faire car la généralisation du DMP ne s’est réellement enclenchée qu’à partir de sa reprise par l’assurance-maladie en 2016. Il y a des travaux en ce sens mais il y a un prérequis qui est que l’identifiant d’un patient enregistré soit le même dans le DP et dans le DMP ; dans les textes, le DP doit utiliser l’INS. Nous attendons que les téléservices soient mis en place par l’Assurance maladie pour pouvoir déployer l’usage de l’INS dans le DP, à l’horizon 2020-2021, cela dépendra de la disponibilité de cet INS, qui a été décalée récemment. »
« Le code de la santé publique mentionne bien le report du contenu du DP d’un patient dans le volet médicament du DMP, ajoute Olivier Porte. Le patient pourra à terme verser le contenu de son DP, le reporter dans son DMP ou le rendre accessible depuis son DMP. Il n‘est pas évident qu’il faille absolument dupliquer les données sur deux serveurs différents, du moment qu’on peut y avoir accès. »
La e-prescription, un chantier en cours
Interrogée sur la prescription électronique, Carine Wolf-Thal explique que l’intérêt de la e-prescription pour les pharmaciens « c’est de sécuriser la prescription », dans un contexte où « le nombre de fausses ordonnances qu’ils reçoivent [est] colossal », indique-t-elle. La France est devenu le 1er pays pour le trafic de Subutex sur ordonnance : « un comprimé se revend 70 euros dans les pays du nord de l’Europe ; des réseaux bien organisés emploient de fausses ordonnances et de fausses attestations CMU aux frais de la Sécurité sociale, détaille-t-elle. C’est un trafic juteux et difficilement contrôlable [et] falsifier une ordonnance [est] à la portée de n’importe qui. »
Olivier Porte précise qu’il y a eu des expérimentations de la prescription électronique de médicaments sur quelques départements mais « sur une architecture qui ne sera pas celle de la généralisation », avec un principe d’« impression d’un code à 2 dimensions sur une ordonnance papier dans le cabinet médical [et sans] serveur central de e-prescription », alors que « la e-prescription ne peut se généraliser qu’avec un serveur central » . « Le serveur peut être opéré par l’Assurance maladie mais il faut aujourd’hui que les professionnels de santé puissent accéder à des informations qu’on ne peut trouver que sur l’ordonnance », comme le prescripteur ou la posologie, estime-t-il. « Il y a des groupes de travail sur le point de démarrer, on est un peu en retard par rapport à d’autres pays sur ce sujet-là », ajoute-t-il.