« Dans une bonne gradation des soins, il y a toute la place pour une téléconsultation encadrée », estime Maxime Cauterman, directeur médical pour la France de la société de télémédecine Livi. Il est intervenu lors de la table ronde « Soins non programmés : y-a-t-il une alternative au 15 ? », dans le cadre de FASN « Parcours innovants » organisé à Paris le 27 juin 2019 par Care Insight.
Il dialoguait avec Frédéric Charles, directeur adjoint des soins de proximité au sein de l’ARS Grand Est, et Bertrand Mirat, urgentiste à la clinique internationale du Parc Monceau à Paris. Sont également intervenus Cédric Duboudin, directeur de la stratégie et du pilotage de l’ARS Bourgogne-France-Comté, et Eric Blondet, président de l’URPS Médecins libéraux de la même région.
« La téléconsultation peut être une alternative au 15, en tous cas un complément, ajoute Maxime Cauterman. Nous avons une expérience de près de 30 000 téléconsultations en France aujourd’hui, qui tend à le prouver. Nous sommes réellement dans un concept de gradation des soins, nous ne prétendrons jamais remplacer la médecine présentielle. »
« 65 % de notre activité est réalisée pour des patients en ZIP (zone d’intervention prioritaire) ou en ZAC (zone d’action complémentaire) donc en déserts médicaux selon les zonages ARS, complète l’industriel. Nous sommes capables de mettre en commun des médecins de la France entière, y compris de zones sur-denses, et de les mettre à disposition de tout territoire qui aurait besoin de temps médical. C’est en cela que nous pouvons être une partie de la réponse. »
Livi opère une plateforme de télémédecine présente dans plusieurs pays européens sous le nom du groupe KRY. Le groupe annonce avoir dépassé le millions de téléconsultations cette semaine.
Une « complémentarité attendue par l’Assurance maladie »
Les structures présentielles, affirme Maxime Cauterman, « sont efficaces mais s’installent toujours dans des endroits plutôt urbains, où il y a de la densité [médicale] donc qui finalement vont rajouter de l’inégalité d’accès aux soins puisqu’elles ne s’adressent pas à des populations en désert médical. Nous sommes contactés par des Samu ou des centres 15 qui sont demandeurs de téléconsultations. »
« Notre modèle est de plus en plus hybride, ajoute-t-il. Les échanges entre digital et physique vont dans les deux sens. Nous avons des téléconsultations effectuées depuis des points d’accès physique, officine ou centre de santé. On est dans cette complémentarité attendue par l’Assurance Maladie et recoupée par le conseil d’État, et qui va nous permettre de continuer notre développement. »
« Accompagner le patient dans sa prise de rendez-vous »
« Sur le plan qualitatif vous proposez dans le cadre des soins non programmés le même service que quand on appelle le 15 ? », lui demande la modératrice Sandrine Degos, présidente de Care Insight.
« Quand on demande à nos patients une semaine après ce qu’ils auraient fait si nous n’avions pas existé, 20 % nous disent « Je serais allé aux urgences », 9 % « J’aurais appelé le centre 15 », répond-il. On a des taux de réponse de 25 % à ce questionnaire, donc c’est une source a prendre avec des pincettes mais c’est quand même un bon signal ».
« On travaille avec des algorithmes qui nous permettent d’évaluer la pertinence de la téléconsultation comme réponse »
« On estime qu’on pourrait faire 50 % de la médecine générale à partir d’un interrogatoire bien conduit et de l’observation du patient, ajoute-t-il. On va plutôt voir des patients CCMU1 (dont l’état lésionnel et/ou le pronostic fonctionnel sont jugés stables). Si le patient est instable, on ne va pas lui faire perdre de temps, on va l’orienter : on travaille avec des algorithmes qui nous permettent d’évaluer la pertinence de la téléconsultation comme réponse, une anamnèse digitale qui nous permet d’analyser les signes de gravité. »
« Le défi aujourd’hui c’est d’accompagner le patient dans sa prise de rendez-vous, estime Maxime Cauterman. On travaille aujourd’hui avec plusieurs services d’urgences pour mettre à leur disposition notre temps médical en poste IOA (infirmière d’orientation et d’accueil). On l’a déjà dit à beaucoup d’ARS alors que l’été se prépare : « Comptez sur nous. On sera là en juillet-aout pour aider à désengorger les urgences ». »
« Aider les territoires fragiles »
« On essaie d’installer un maximum de personnes pour maintenir du présentiel sur les zones, déclare de son côté Frédéric Charles, directeur adjoint des soins de proximité au sein de l’ARS Grand Est, interrogé sur ses projets avec les plateformes . On n’est pas confrontés à ce besoin-là, on a d’autres projets, on en est à l’ébauche d’une réflexion ensemble. »
« On se demande aujourd’hui si la télémédecine ne va pas aboutir à moins d’installations, rebondit Maxime Cauterman. Moins d’installations, je ne sais pas si c’est possible parce qu’on touche vraiment le fond, il ne faut pas se raconter d’histoires, même si chaque année on donne toujours plus d’aides conventionnelles ou extra conventionnelles à l’installation. »
« Moins il y aura de professionnels, plus ils vont partir vite et moins il y aura de nouvelles installations »
« Le sujet, c’est de venir aider les territoires fragiles dans lesquels il reste quelques professionnels, où ceux-ci sont en train de partir en burn-out, complète-t-il. En Saône-et-Loire, l’indicateur de résultat c’est le nombre de fois où les médecins libéraux arrivent à quitter le cabinet avant 20h. Moins il y aura de professionnels, plus ils vont partir vite et moins il y aura de nouvelles installations. On ne doit pas dire que la téléconsultation va nuire à l’installation physique. Au contraire nous sommes prêts à collaborer avec nos collègues. En revanche, ils nous disent « Si vous vous occupez des actes faciles et que vous nous laissez les actes lourds, ça va déséquilibrer nos structures de revenus » et c’est vrai. Il faut un débat sur ce thème parce que le sujet du revenu n’est ni sale ni honteux. »
La télémédecine « n’est pas une réponse unique »
« J’éprouve un certain effroi à voir qu’on positionne la médecine 2.0 comme une réponse à une crise de moyens médicaux humains, c’est à mon avis un très mauvais chemin, il faut renverser la table, déclare pour sa part Bertrand Mirat, urgentiste à la Clinique internationale du Parc Monceau à Paris. Il faut évidemment développer cette médecine, c’est un atout majeur dont on ne défriche qu’une petite partie actuellement. Elle a beaucoup de sens et elle n’a pas forcément trouvé sa place dans tous les domaines mais elle ne doit pas être une réponse unique et ne doit pas être abordée comme une solution à nos problèmes d’effectifs. Quand on voit l’évolution des flux dans les services d’urgences, on est très surpris de voir le nombre de personnes qui viennent en s’excusant. Ce ne sont pas forcément des gens qui viennent parce qu’ils n’ont pas suffisamment d’éducation, ils nous disent qu’ils n’ont pas d’autre solution : « J’ai fait 40 km, appelé 15 médecins, ils sont tous saturés, j’ai besoin d’un renouvellement d’ordonnance, ma femme est malade, etc. » Il faut réfléchir à ce sujet en l’abordant de façon très humaine. Le problème d’effectifs est un vrai problème actuellement, à travers notre prisme d’urgentistes nous le voyons de façon très prégnante ».
« On commence la réflexion autour des CPTS car c’est un des enjeux majeurs de ce dispositif »
En Bourgogne-France-Comté, « il y a une réflexion sur les soins non programmés, qui est une réflexion, compliquée, note Eric Blondet, président de l’URPS Médecins libéraux de Bourgogne-Franche-Comté. Nous sommes dans une région qui souffre d’une densité médicale très faible, où la densité en médecins urgentistes est catastrophique: la télémédecine est un des axes de réflexion mais n’est pas la seule réponse. On commence la réflexion autour des CPTS car c’est un des enjeux majeurs de ce dispositif ».
«On a jusqu’à présent plus développé la télémédecine dans un cadre de télé-expertise ou de téléconsultation, analyse de son côté Cédric Duboudin, directeur de la stratégie et du pilotage de l’ARS Bourgogne-France-Comté. La logique est le renforcement des professionnels sur leur territoire. Il ne s’agit pas forcément de répondre à l’urgence du patient à l’instant « T » mais plutôt d’outiller les professionnels sur leur territoire de manière à ce que, même s’ils sont moins nombreux, ils ne se sentent pas seuls, qu’ils puissent avoir recours à un confrère qui se trouve à 50 km ou à 100 km, avec lequel ils vont pouvoir travailler soit en télé-expertise soit en téléconsultation. On construit des projets en essayant de les inscrire soit dans le cadre conventionnel soit dans celui de l’article 51 [de la LFSS 2018, qui prévoit d’expérimenter de nouveaux modes de financement pour l’innovation en santé] ».
« L’interface digitale et l’absence de connaissance préalable entre le médecin et son patient ne sont pas des barrières à l’empathie »
« On fait une médecine très humaine, réagit Maxime Cauterman. L’interface digitale et l’absence de connaissance préalable entre le médecin et son patient ne sont pas des barrières à l’empathie, à une relation d’écoute approfondie. On a des durées de consultation plus longues en téléconsultation, on a vraiment le temps et les patients apprécient cette humanité. Ce n’est pas une téléconsultation pensée pour aider le médecin mais une téléconsultation pensée pour aider le patient : alors que la pierre angulaire du système de santé français est le médecin traitant, dans d’autres pays c’est le patient. Nous constatons qu’il est plus facile aujourd’hui de voir expert du CHU en téléconsultation que de voir un généraliste. »
«Dans d’autres pays ou Livi est présent, la réponse n’est que marginalement médicale, les paramédicaux sont en première ligne, on a beaucoup de ‘self-help’, c’est-à-dire de conseil donné au patient: en cas de fièvre on n’a pas besoin d’aller aux urgences. A ce moment-là, la téléconsultation est un outil d’émancipation du patient. Le patient n’est pas sot, il sait ce qu’il va trouver chez nous».
«Cependant le risque de surconsommation est réel alors qu’on accède au centre de santé d’un coup de pouce sur le smartphone, comment ne pas être inquiet. Dans l’enquête que j’ai citée , 6% des patients qui ont eu recours à Livi n’auraient rien fait en l’absence de notre service. Pour limiter la non-pertinence nous avions fait le choix de ne pas facturer à l’assurance maladie quand il n’y avait pas de service médical rendu, soit pour 8% des téléconsultations».
«Je crois fortement aux CPTS» conclut Maxime Cauterman, «mais la question est celle du calendrier, on ne sait pas quand les CPTS seront matures et organisées pour faire face aux soins non programmés. D’ici là nous sommes déjà une réponse possible ».