« L’’intelligence artificielle (IA) transforme de manière rapide le système de santé. C’est un accélérateur, un nouvel outil qui doit être également mobilisé au bénéfice de l’innovation organisationnelle« , estime Yannick Le Guen, directeur de la stratégie à l’agence régionale de santé (ARS) Île-de-France.
Dans une interview accordée à Health & Tech Intelligence, il revient avec Seak-Hy Lo, coordinatrice senior d’études au sein de l’ARS, sur les 2 projets centraux menés par l’agence dans le domaine de la data et de l’IA pour améliorer les parcours de soins, soit :
• un système de traitement des données pour améliorer la prise en charge de l’infarctus du myocarde (IDM) aigu : projet retenu pour le Health Data Hub (HDH) dans le cadre de l’appel à projets (AAP) lancé en janvier ;
• un outil prédictif des soins non programmés aux urgences.
Yann Le Guen explique par ailleurs qu’en matière d’éthique, il ne faut pas simplement, selon oui, « être conforme aux règlements en vigueur au niveau juridique sur ce sujet ». Il faut anticiper et « aller au-delà en co-construisant les projets afin de lever les craintes, de montrer aux acteurs que nous sommes transparents sur les finalités des projets », estime-t-il. Il indique également que l’ARS ne cherche pas particulièrement à être pionnière en matière d’exploitation de l’IA dans le domaine de la santé, ajoutant que, de fait, le développement numérique rendait possible une « collaboration en réseau » et que l’agence était ouverte à des coopérations avec d’autres régions.
Combattre les inégalités d’accès aux soins par l’analyse des données de santé
Quelles sont les études portées par l’Agence régionale de santé d’Île-de-France reposant sur l’utilisation des données et de l’intelligence artificielle (IA) ?
Yannick Le Guen : Les études de l’ARS en matière de data sont basées sur les données natives du SNDS et les données régionales issues de divers registres dont la Région dispose. Un de nos sujets est de mobiliser ces données parce qu’elles donnent des éléments de contexte mais aussi des informations précieuses pour mieux analyser les pratiques des franciliens et des professionnels de la santé afin d’améliorer les actions à mener dans notre région. Elles sont enrichies avec le comparateur que représente le SNDS.
Le projet régional de santé (PRS) de l’ARS est centré sur 4 priorités : la périnatalité, la cancérologie, les maladies neurodégénératives et la santé mentale ainsi que le cardiométabolisme.
L’analyse des données dans ces 4 champs a pour objectif de combattre les inégalités d’accès aux soins, l’Île-de-France étant la région où elles sont les plus marquées.
L’ARS se concentre actuellement sur 2 sujets centraux en matière d’intelligence artificielle (IA) et de data :
- le projet retenu pour le Health Data Hub (HDH) dans le cadre de l’appel à projets (AAP) lancé en janvier, portant sur le traitement des données pour améliorer la prise en charge de l’infarctus du myocarde (IDM) aigu.
- Le projet est issu d’un partenariat entre l’ARS, le GCS Sesan, les soignants (l’ensemble des Samu, Smur et la BSPP d’Île-de-France) mais aussi deux équipes de l’Inserm. Les travaux devraient commencer de manière concrète au 4ième trimestre 2019, les démarches juridiques, notamment celles pour obtenir une autorisation de la Cnil, prenant plusieurs mois. Les premiers indicateurs de parcours concernant l’infarctus du myocarde devraient être publiés en fin d’année ;
- l’ARS lance aussi un outil prédictif des soins non programmés aux urgences.
- o Il y a eu un atelier d’idéation en avril et un datathon interne devrait être organisé au 4ième trimestre 2019. Cela prend du temps parce que nous devons nous assurer d’être conformes au RGPD. L’objectif est dans un premier temps de mettre la solution à la disposition des établissements et de l’ARS.
1. Prise en charge de l’IDM aigu : le projet retenu par le Health Data Hub
Quel est votre état d’esprit 3 mois après avoir intégré le Health Data Hub en construction ?
Yannick Le Guen : C’est un honneur. On a été retenu parmi 189 projets. L’appel était très concurrentiel. Cela démontre le niveau de maturité de notre projet et c’est aussi une reconnaissance du point de vue technique. Ce projet va permettre de fédérer les acteurs de santé sur le sujet de la cardiologie mais nous voulons reproduire la solution à d’autres domaines avec encore une fois comme objectif d’améliorer les prises en charge et de réduire les inégalités en santé.
Le Health data hub va accompagner la mise en place du projet, notamment sur les volets juridique et technique.
Quels sont les bénéfices attendus pour l’ARS en collaborant avec le HDH ?
Yannick Le Guen : Ce projet va nous permettre, de gagner en visibilité et en crédibilité vis-à-vis des professionnels et de la population en faisant reconnaître l’agence comme un tiers de confiance en matière de partage de données.
Quant à la question du coût des infrastructures requises, elle reste marginale dans la mesure où nous disposons déjà d’un socle très important pour d’autres projetsLe vrai sujet est celui des ressources humaines et de compétences. Le soutien que nous apporte le HDH est important parce qu’il est de niveau national. Il nous permettra de travailler avec des data scientists spécialisés, experts sur les données de santé et nous savons comme il peut être difficile d’avoir ce type de ressource en région.
2. Un outil prédictif des soins non programmés
Quel sera la finalité du projet ?
Seak-Hy Lo : Nous sommes en train de créer un prototype. Quand cet outil sera consolidé, il faudra l’améliorer au fur et à mesure et le faire progresser en termes de granularité, de territoire et de maladie. Le plus compliqué, ça va être après, de trouver comment le mettre en place au niveau des ressources humaines.
Notre objectif est de parvenir à une granularité fine au niveau du bassin de santé. Ce n’est pas un outil de prédiction régional. Il s’adresse aux acteurs de santé pour leur territoire.
Yannick Le Guen : Le but est d’améliorer l’organisation des acteurs de santé, de leur donner les moyens d’anticiper les flux parce qu’il y a d’autres facteurs à prendre en considération que les épisodes climatiques par exemple.
D’autres projets sont-ils prévus dans ce domaine pour les mois ou années à venir ?
Yannick Le Guen : Nous avons ces 2 importants projets, nous souhaitons bien sûr traiter d’autres sujets mais nous devons d’abord faire nos preuves. L’idée est d’aller jusqu’au bout de ces 2 initiatives afin d’exploiter au maximum les données et d’en tirer des enseignements, puis d’élargir le champ d’utilisation.
Quel est le budget dont dispose l’ARS pour la diffusion des innovations en santé ?
Yannick Le Guen : Je ne peux pas vous donner le montant d’une enveloppe précise car l’agence intervient sur de multiples champs qui intègrent les innovations organisationnelles. Tous ces projets ont un coût. Ils sont soumis à un arbitrage du directeur général en fonction de leur qualité et de leur intérêt pour la transformation du système de santé.
Éthique et IA : aller au-delà de la réglementation en « co-construisant »
Les préoccupations d’ordre éthique des acteurs peuvent représenter un frein au déploiement des solutions visant à personnaliser le parcours de soins. Comment pensez-vous pouvoir rassurer les professionnels et les usagers à ce sujet ?
Yannick Le Guen : Nous avons des groupes d’experts en éthique qui donnent leur avis sur les projets mais cela ne suffit pas. Il faut établir une confiance avec les professionnels et les usagers. Cela passe par la transparence, en expliquant pourquoi et comment on utilise telles données et quelles lignes nous ne franchiront pas dans leur exploitation.
Nous nous appuyons sur une charte d’utilisation des données au niveau régional. C’est essentiel parce que cette préoccupation en matière d’éthique ne va que croître.
Il ne faut pas simplement être conforme aux règlements en vigueur au niveau juridique sur ce sujet. Il faut anticiper et aller au-delà en co-construisant les projets afin de lever les craintes, de montrer aux acteurs que nous sommes transparents sur les finalités des projets. Si nous expliquons bien cela, le sujet de l’IA sera accepté plus facilement.
« Nous sommes ouvertes à des coopérations avec d’autres régions »
Pensez-vous que la Région Île-de-France puisse être pionnière dans le domaine de l’IA médicale ?
Yannick Le Guen : Je n’aurais pas cette prétention. Nous avons de fait un réseau riche en Île-de-France, avec une concentration importante d’instituts de recherche académique, de pôles de compétitivité et d’autres organisations de santé. Nous ne cherchons pas particulièrement à être les pionniers. De fait, le développement numérique rend possible une collaboration en réseau. Nous sommes bien entendu ouverts à des coopérations avec d’autres régions.
La France pourrait-elle selon vous faire partie des leaders dans le secteur de l’exploitation des données de santé ?
Yannick Le Guen : Le potentiel des données est aujourd’hui insuffisamment exploité.. Étendre cette exploitation va être l’un des enjeux des 5 prochaines années, c’est précisément l’enjeu du Health data Hub.
L’intelligence artificielle transforme de manière rapide le système de santé. C’est un accélérateur, un nouvel outil qui doit être également mobilisé au bénéfice de l’innovation organisationnelle. L’IA peut avoir un vrai impact en santé, en particulier sur le domaine de la personnalisation des parcours de soins.