« Le métier de data scientist consiste à analyser, exploiter, mettre en valeur des données et à les communiquer. Au départ, l’outil sert à comprendre des données, concevoir des modèles pour résoudre un problème et engendrer des résultats. Avec l’industrialisation croissante des besoins, ce cadre s’est un peu élargi. Le data scientist intervient dans une organisation pour accompagner de façon transversale, en partant du besoin de cette organisation et en essayant de voir si à partir des défis qu’ils ont à relever, on peut résoudre ces questions avec des méthodes algorithmiques, explique le Dr Nicolas Rochet, co-fondateur du Lica, un laboratoire d’intelligence collective et artificielle.
Dans un entretien accordé à Health & Tech Intelligence, il revient en détail sur son métier, auquel beaucoup se sont formés sur le tas mais qui est aujourd’hui accessible grâce au développement nombreux cours en lignes.
Les sciences & technologie actuelles telle que l’intelligence artificielle ont le pouvoir d’impacter positivement notre société afin de construire un monde meilleur. Cette maxime accompagne le Dr Nicolas Rocher au quotidien dans son travail de data scientist. En plus de ses missions au sein du Lica, il fait également partie d’une communauté appelée Data for good qui œuvre en ce sens, avec notamment la création du « serment d’Hippocrate du data scientist » ou encore l’AlgoTransparency, qui vise à développer des outils pour rendre le traitement des données compréhensibles et interprétables. Nicolas Rocher estime d’ailleurs que le rôle des data scientist est aussi « de vulgariser et de démocratiser ces [nouvelles] technologies pour les faire comprendre au grand public ».
Le métier de « data scientist » est de plus en plus en plus présent mais en quoi consiste-t-il ?
C’est un métier qui est assez nouveau car il a émergé à partir des années 2000 aux États-Unis. La plupart des gens se sont un peu formés sur le tas puisqu’il n’y a encore pas très longtemps en France, il n’y avait pas de formation académique sur le sujet, maintenant il y a des masters qui s’ouvrent un peu partout. En général il s’agit de scientifiques qui ont des profils un peu variés, qui peuvent venir soit des mathématiques ou des neurosciences comme moi ou même de la physique.
Le métier de data scientist consiste à analyser, exploiter, mettre en valeur des données et à les communiquer. Au départ, l’outil sert à comprendre des données, concevoir des modèles pour résoudre un problème et engendrer des résultats. Avec l’industrialisation croissante des besoins, ce cadre s’est un peu élargi. Le data scientist intervient dans une organisation pour accompagner de façon transversale, en partant du besoin de cette organisation et en essayant de voir si à partir des défis qu’ils ont à relever, on peut résoudre ces questions avec des méthodes algorithmiques. Si c’est le cas, on réalise l’audit des données dont l’organisation dispose pour mettre en place des modèles, en tirer des résultats puis les expliquer. En ce qui concerne la santé, il faut connaître son univers qui est un peu particulier afin de savoir interagir avec tous les acteurs : les institutionnels, les hôpitaux, les ARS, les entreprises, les start-ups et tous ceux qui développent des produits autour de la santé.
Pourquoi l’IA vous intéresse-t-elle autant ?
J’ai créé une entreprise avec des amis qui s’appelle le Lica, un laboratoire d’intelligence collective et artificielle dans lequel on s’intéresse de façon générale à l’impact technologique de l’IA sur la société. J’ai choisi de m’intéresser à la santé mais on travaille également sur d’autres sujets, notamment sur des missions d’accompagnement à la mise e place de l’intelligence artificielle. Nous identifions leurs besoins et organisant les infrastructures des données.
J’ai centré mon métier sur le secteur de la santé parce que j’ai étudié les neurosciences cognitives donc j’ai travaillé sur le cerveau humain et autour des questions de santé et de société. Il m’a donc paru logique de poursuivre. Selon moi, c’est un domaine où l’IA peut avoir un impact positif sur la société de façon générale et puis c’est un domaine en plein développement où l’IA et la data science ont un potentiel assez impressionnant en termes d’applications. Il serait surtout avantageux pour un plus grand nombre si ces technologies sont développées de la bonne façon.
Auriez-vous un exemple de projets impliquant l’IA en santé ?
Aux États-Unis, il y a déjà des systèmes d’intelligence artificielle pour l’aide au diagnostic qui ont été mis en place notamment pour la reconnaissance de la rétinopathie diabétique. Ces services peuvent être utilisés déjà par les médecins puisqu’ils sont autorisés par l’Agence du médicament à fournir un diagnostic. Il y a des projets auxquels les hôpitaux de Paris ont participé pour essayer de prédire le taux d’occupation aux urgences ou le taux d’occupation des lits afin d’améliorer la logistique des hôpitaux. Il y a tout un tas de projets autour des diagnostics qui aident les médecins et permettent de libérer du temps.
Il faut bien noter que ces exemples ne sont pas forcément sans revers. Par exemple, une étude a été menée afin de pouvoir détecter les tumeurs de la peau à partir de photos. Cela pourrait aider les dermatologues puisque l’IA atteignait des résultats comparables à ceux des médecins de haut niveau. En revanche cette étude a probablement été réalisée avec des photos d’un panel d’une population blanche. Par conséquent, la population noire est sûrement sous-représentée dans l’échantillon qui a servi à entraîner l’intelligence artificielle. Ce qui peut amener un certain type de biais en défaveur des populations noires. Il y a toujours des potentialités très importantes et des points de vigilance éthique à avoir pour les mettre en place. Il y a une nécessité de réfléchir à l’éthique avec laquelle va être utilisée toutes ces applications. Il y a beaucoup de structures qui se pose ces questions et qui mettent en avant la nécessité forte de mise en place de règles d’éthique autour de l’intelligence artificielle, en particulier en santé.
Les structures françaises et l’Europe jouent un rôle privilégié étant donné le cadre législatif autour du RGPD. Finalement, on parle de réglementation qui oblige les personnes qui conçoivent des intelligences artificielles ou qui gèrent des données à se conformer à un certain nombre de règles pour s’assurer de protéger les personnes qui vont être concernées par ces applications.
Quelles sont les compétences requises pour réussir comme data scientist ?
Un data scientist a besoin de compétences scientifiques. Il doit connaître la méthodologie générale pour mener une recherche. Cela consiste à définir les besoins, identifier un problème, mettre en place des solutions pour y répondre essentiellement. Il faut quelqu’un qui a des connaissances sur la méthodologie scientifique. C’est une personne qui doit se former d’un point de vue théorique aux mathématiques en particulier les statistiques et les probabilités, l’algèbre aussi, l’algèbre binaire.
Le data scientist doit avoir aussi une grande curiosité pour les recherches en général en mathématiques ou dans d’autres domaines. Je pense qu’on peut citer par exemple la théorie des graphes et la théorie des jeux, qui bien que n’étant pas directement reliées aux compétences de tous les jours d’un data scientist, sont des choses qui viennent de plus en plus alimenter ce domaine de compétence.
Un data scientist a besoin de maîtriser l’informatique puisque, justement, la deuxième facette du métier c’est de pouvoir adapter les modélisations mathématiques par du code informatique. Il faut maîtriser des notions d’informatique générale, toutes les technologies autour de la donnée. Cela consiste à connaître les infrastructures de gestion de données : le stockage, la manipulation des données, le traitement des données et les langages adaptés.
On peut citer en particulier Python, qui est assez utilisé dans la communauté des data scientists. Il faut aussi effectuer de la veille technologique sur les différentes solutions qui se développent de plus en plus pour faire de la data science et de l’IA. On peut citer les cadres qui permettent de traiter des données tout simplement. Scikit-learn est par exemple une initiative de l’Inria, qui est bien documentée pour les gens qui débutent. On peut aussi citer les librairies open source les plus connues qui sont poussées par les géants du beb : Tensorflow de Google, Microsoft Azure machine learning, Pytorch de Facebook…
Quelles formations recommanderiez-vous ?
En ce qui concerne les formations, il y en a de plus en plus. J’aurais du mal à en conseiller une parce que ça dépend des objectifs de chaque personne. Il y a beaucoup de cours en ligne : des MOOCS qui permettent à des étudiants de se former de façon assez indépendante. On peut citer quelques plateformes comme Coursera, qui est américaine, et OpenClassRoom, qui est française et qui permet de se former en français à des cours sur la data science. Il y aussi Kaggle, une autre plateforme américaine pour apprendre avec une communauté mais surtout travailler sur des projets concrets. Cette plateforme s’organise autour de concours, des data challenges. Les entreprises postent des problèmes et les données qui vont avec. Ce sont de petits concours auxquels n’importe quel data scientist du monde entier peut s’inscrire et qui se déroule sur une période de temps limitée, en général sur quelques mois. Les meilleurs reçoivent un prix. Au delà de l’aspect pécuniaire qui peut intéresser les data scientists, c’est aussi un formidable moyen de prouver ses compétences. Il y a beaucoup d’interactions avec la communauté ce qui permet d’apprendre en pratiquant. Il y a très souvent des sujets liés à la santé sur cette plateforme.
De manière générale, je peux conseiller les cours en ligne de Stanford, qui sont d’assez bonne qualité. Quant aux masters, le master Data science de Paris Saclay ou les masters de l’Ensae sont de bonnes qualités. Des écoles un peu plus généralistes commencent aussi à proposer des masters de data science, notamment l’école Ynov, qui est un campus de l’informatique autour de tous les métiers de l’informatique et du numérique.
Quelles sont les perspectives d’évolution d’un data scientist en santé ?
Les perspectives d’évolution dépendent de chacun mais, entre les années 2015 et 2018, il y a eu une forte demande de data scientists dans les entreprises, dans les start-ups et dans les grands groupes, qui commence un tout petit peu à ralentir.
On peut citer aussi des perspectives d’évolution dans des structures publiques. Le gouvernement a proposé des missions d’intérêt public dans lesquelles il y avait des postes de data scientists. Également en entrepreneuriat, beaucoup de data scientists créent des entreprises pour proposer des prestations sur la data science. Les structures publiques gagneraient à pouvoir embaucher des data scientists afin d’apporter des nouvelles solutions à leurs organisations.
Vous avez indiqué être le co-fondateur du Lica, laboratoire d’intelligence collective et artificielle. Pouvez-nous en dire plus sur cette structure ?
Le Lica est à la fois une association et une entreprise. Ce profil ambivalent nous permet d’accompagner des entreprises pour la création de nouveaux services et l’implémentation de l’intelligence artificielle.
On s’intéresse aussi aux questions de l’éthique autour de l’IA et des technologies numériques, de l’appropriation des citoyens de ces technologies. Qu’est-ce qu’ils peuvent en dire ? Quelles réponses peuvent-ils apporter lors de la consultation citoyenne ? On est vraiment très attaché au fait de ne pas laisser ces questions uniquement aux entreprises ou aux organisations publiques mais de donner la parole aux citoyens. J’aimerais pousser des actions à travers des ateliers, des événements et des conférences. Le rôle d’un data scientist c’est aussi de vulgariser et de démocratiser ces technologies pour les faire comprendre au grand public.
Vous faites également partie de la communauté Data for good.
Je participe en effet au projet collectif Data for good. La mission qu’ils se sont donnée est d’apporter le droit d’appliquer la data science à des projets d’impact positif et en particulier de s’adresser aux organisations qui n’ont pas les moyens, par exemple, de recruter une équipe en data science. Cela concerne souvent des associations ou des infrastructures publiques. Cette organisation met en relation les gens qui ont des compétences autour de la donnée. Elle existe dans le monde entier et, en particulier en France, le mouvement est assez fort. Les activités sont principalement concentrées autour de Paris. Je suis en train d’organiser avec d’autres personnes sa délocalisation à Marseille. A Lyon, une antenne va se créer avec l’idée de servir d’interface entre les associations et les institutions publiques qui ont des besoins et les gens qui ont des compétences et du temps à donner pour y répondre.
Le projet est très intéressant puisqu’il fédère de plus en plus de monde et commence à avoir un écho important. Ils ont des projets qui concernent la santé notamment, un projet lié à l’éthique et l’intelligence artificielle dont on a un peu parlé dans la presse :
- il s’agit d’AlgoTransparency, qui vise à développer des outils pour rendre le traitement des données compréhensibles et interprétables. Un enjeu non négligeable pour la santé : l’algorithme est capable de proposer des diagnostics. On a envie de comprendre a minima comment on peut prendre une décision.
- Un autre projet, qui s’appelle « le serment d’Hippocrate du data scientist », vise à proposer une charte de fonctionnement de ce métier en s’inspirant du serment d’Hippocrate des médecins.
Ces initiatives sont portées par la communauté Data for good.