Des chercheurs chargés d’évaluer le programme Global Digital Exemplar (GDE) du NHS anglais (programme visant à diffuser le savoir et l’expérience des établissements du NHS ayant atteint une certaine maturité numérique) incitent à revenir sur la définition de la maturité numérique en santé.
Selon ces experts, dont les travaux sont parus dans le numéro de septembre 2019 du Lancet Digital Health, la maturité numérique doit être reconceptualisée dans un contexte où :
• les initiatives de digitalisation à grande échelle des systèmes de santé échouent souvent à répondre aux besoins des acteurs locaux ;
• la définition de la maturité numérique n’a en fait jamais été arrêtée par des comités internationaux de spécialistes ;
• les grilles d’évaluation de la maturité numérique actuellement disponibles sont partielles et comportent de nombreuses limites.
Les auteurs encouragent les établissements de santé à promouvoir leur propre définition du concept dans leurs grilles d’évaluation et les équipes pilotes de larges campagnes de digitalisation à en prendre connaissance.
Contexte de l’étude
Il existe actuellement un consensus international concernant la nécessité d’une digitalisation des systèmes de santé : il est couramment admis que celle-ci permet d’améliorer à la fois la qualité, la sécurité et la rentabilité des soins administrés dans le monde. Ainsi, de nombreuses organisations tentent depuis plusieurs années de réaliser cette transformation numérique, et ce parfois à l’échelle de pays.
Or, plusieurs études (telles qu’une première publiée dans The Lancet en 2014, intitulée Adoption of electronic health records in UK hospitals: lessons from the USA, et une seconde parue dans la même revue en 2016 sous le titre suivant : Six ways for governments to get value from health IT) ont montré que la plupart des initiatives de transformation digitale déployées à grande échelle peinent à répondre à la fois aux priorités nationales et aux besoins localement identifiés.
Par exemple, au Royaume-Uni, dans le cadre du programme national pour les technologies de l’information (National programme for Information Technology, NPfIT), une expertise indépendante concernant la mise en œuvre d’une stratégie nationale d’approvisionnement a recommandé plus d’approches décentralisées pour l’acquisition de logiciels. Cette expertise a par ailleurs conduit au déblocage de 595 millions de livres sterling (670 M€) destinées au programme Global Digital Exemplar (GDE) du NHS England et à la création d’un réseau d’établissements ayant réalisé avec succès leur transformation digitale (c’est-à-dire ayant atteint une certaine maturité numérique) et désirant partager leur expérience. Il émerge des partages d’expérience que la prise en compte des spécificités locales doit en effet guider la transformation digitale. Mais vers quelle forme de maturité numérique ?
La maturité numérique en santé, un objet difficile à conceptualiser
Il n’existe pas encore aujourd’hui de consensus international sur la définition et la mesure de la maturité ou de l’excellence numériques en santé : il n’y a actuellement pas de critères fixes et clairs permettant de déterminer en quoi consiste une utilisation parfaitement effective et sécure des technologies de l’information en santé.
Ce flou rend particulièrement difficile l’élaboration et le déploiement de programmes de transformation numérique des systèmes de santé : comment en identifier précisément les cibles en l’absence de recommandations internationales et dans un contexte marqué par l’émergence continue de nouvelles technologies ?
Quelques échelles internationales de maturité numérique
À l’échelle internationale, malgré l’absence de consensus, il semble que 3 grilles d’évaluation de la maturité numérique soient préférentiellement utilisées par les systèmes de santé :
- le modèle d’adoption du dossier médical informatisé ou EMRAM (Electronic Medical Record Adoption Model) ;
- le modèle d’adoption d’infrastructures informatiques ou INFRAM (Analytics Infrastructure Adoption Model) ;
- le modèle de continuité des soins ou CCMM (Continuity of Care Maturity Model).
Parmi ces 3 méthodologies d’évaluation complémentaires, c’est la première qui est la plus utilisée.
Le modèle EMRAM de la HIMMS
La grille d’évaluation la plus utilisée par les systèmes de santé dans le monde est en effet le Modèle d’adoption du dossier médical informatisé (EMRAM) de la Société des systèmes d’information de gestion et de soins de santé (Healthcare Information and Management Systems Society, HIMSS).
Cette méthodologie propose de chiffrer la maturité digitale d’un établissement ou organisation de santé en attribuant à ce dernier un stade de développement numérique. Ces stades de développement sont au nombre de 7 : le stade 0 correspond à un organisme ayant à peine amorcé sa transformation digitale (données isolées, pas ou peu de e-communication, etc.) et le stade 7 est associé à l’excellence numérique (pas de registres saisis sur des supports papiers, entrée informatisée des commandes des fournisseurs, utilisation de systèmes d’aide à la décision clinique, etc.).
Cependant, l’accès au stade 7 (stade d’excellence digitale, de maturation numérique complète) demeure difficile et rare : aux États-Unis, malgré des investissements fédéraux importants, seuls 6 % des hôpitaux ont atteint ce septième niveau. Ce résultat laisse entendre la faiblesse de la grille d’évaluation.
Le NHS anglais a adapté cette grille EMRAM, lui ajoutant des dimensions d’interopérabilité, de maturité technologique, etc., afin de créer un « Indice de maturité numérique » (Digital Maturity Index) à même d’évaluer la capacité digitale de ses hôpitaux.
Les limites des grilles d’évaluation actuelles
Les principales limites des méthodologies actuelles d’évaluation de la maturité numérique concernent la concentration exclusive de ces grilles sur les technologies utilisées : les adaptations organisationnelles liées à la transformation digitale mises en place dans les établissements sont en particulier ignorées.
Par ailleurs, l’EMRAM ne s’intéresse qu’à l’efficience des échanges de données au sein des hôpitaux et ne prend pas en compte la communication des établissements de santé avec d’autres acteurs de santé ou médico-sociaux.
Puis, un établissement ayant atteint le 7ème niveau de l’EMRAM grâce à l’instauration d’un système d’administration des médicaments en boucle fermée pourrait en fait manquer d’expertise dans la gestion et le traitement des données générées par un tel système.
Enfin et surtout, la représentation d’une unique série d’étapes vers l’excellence pourrait par ailleurs conduire de nombreux hôpitaux à ne pas se concentrer sur les priorités spécifiquement identifiées entre leurs murs ou à leurs alentours.
Prendre en compte les besoins à l’échelle locale
Est-ce à dire que la notion d’excellence digitale devrait être abandonnée ? Non : ce concept permet de motiver les systèmes de santé et établissements à poursuivre leur transformation numérique, dans l’intérêt des patients (la digitalisation des établissements est associée à un meilleur état de santé des populations) et des professionnels de santé (la digitalisation des systèmes de santé s’accompagne d’une amélioration des conditions de travail des professionnels).
Cependant, de nouvelles échelles d’évaluation de la maturité digitale mieux adaptées aux spécificités et contraintes singulières à la fois économiques, technologiques et institutionnelles des établissements particuliers pris dans leur environnement doivent être développées.
Par exemple, les auteurs de l’étude proposent d’utiliser un modèle plus souple que l’EMRAM : il s’agit d’autoriser des ajustements au fil du temps, dans un contexte d’instabilité constante, où les objectifs économiques, technologiques, politiques et de santé changent sans cesse et n’apparaissent en fait jamais totalement fixés, arrêtés. Ils préconisent, plutôt que de recourir à une méthodologie établie longtemps à l’avance et pour tout un État, d’opter pour des process encourageant des ré-évauations constantes à la fois des étapes de digitalisation dépassées et des objectifs décidés : il s’agit d’impliquer les acteurs locaux eux-mêmes dans l’élaboration de leurs propres grilles d’évaluation.