Entre 2017 et 2019, c’est-à-dire en 2 ans, l’hôpital régional de Windsor (WRH), dans la province canadienne de l’Ontario (Canada), a réussi à réduire drastiquement les temps d’attente de soins et d’hospitalisation dans ses services d’urgences par la création d’un « centre numérique de commande de capacité ».
En effet, en 2016, selon un témoignage de David Musyj, directeur du WRH, publié fin septembre 2019 par le journal en ligne Hospital News, l’établissement subissait des pressions similaires à celles connues par une grande partie des hôpitaux de la province et décrites en janvier 2019 dans un rapport ministériel intitulé Médecine de corridor : un système sous tension. Il y a 3 ans, les patients admis aux urgences du WRH attendaient plus de 10 heures un lit ou simplement une prise en charge, et se voyaient parfois prodiguer des soins dans des lieux non conventionnels de l’hôpital.
C’est ainsi que depuis les dernières élections générales ontariennes en juin 2018, les services d’urgences deviennent le théâtre d’une « hallway medicine« (médecine de corridor), du fait des durées d’attente de plus en plus longues dans les salles d’attente et couloirs des établissements.
Lutte contre la médecine de couloir ou de corridor au Canada
La situation en Ontario
« Chaque jour en Ontario, au moins 1 000 patients reçoivent des soins dans les couloirs de nos hôpitaux. Par ailleurs, le temps d’attente pour être admis dans un foyer de soins de longue durée est de 146 jours, délai qui varie de manière importante selon le lieu de résidence dans la province », affirmait en 2019 le Dr Rueben Devlin, Président du Conseil du premier ministre pour l’amélioration des soins et l’élimination de la médecine de corridor, en ouverture de son rapport Médecine de corridor : un système sous tension.
Depuis les élections générales ontariennes de juin 2018, le terme de « médecine de corridor » ou de « médecine de couloir » (Hallway medicine) a fait l’objet de nombreux débats, de quelques reportages et interviews, de plusieurs rapports ministériels : elle apparaît comme le symptôme des pressions subies par un système de santé où les services d’urgences, faute de lits d’aval dans les autres services hospitaliers, s’engorgent jusqu’à un état de saturation tel que des soins doivent fréquemment être administrés dans des salles d’attentes ou des couloirs.
Formation d’un Conseil dédié à l’amélioration des soins de santé et la disparition de la médecine de corridor
De nombreuses études ont montré l’impact négatif pour les patients d’une attente prolongée ou de l’administration de soins dans des lieux qui ne sont pas dédiés au repos, à la guérison où à la convalescence. Suite à cela, un Conseil a été créé le 3 octobre 2018 pour l’amélioration des soins et la disparition de la médecine de corridor afin de donner des orientations au premier ministre de la province, à son vice-premier ministre et à son ministre de la Santé.
Le Conseil, dirigé par le Dr Rueben Devlin et 14 décideurs du système de santé, devait également proposer des actions visant à réduire les temps d’attente et àrationaliser l’emploi des fonds publics en matière de santé.
A ces fins, deux rapports ont été remis au Premier ministre au cours de l’année 2019.
- Le premier rapport : constater et décrire
Le premier rapport, intitulé « Médecine de corridor : un système sous tension » et publié en janvier 2019, en s’attachant à cinq grands thèmes (l’expérience du patient ; la pression subie par les aidants et les professionnels de santé ; la coordination des soins sur d’un territoire ; les pressions exercées sur les capacités d’action immédiate et de long terme ; le partage des responsabilité et la coordination entre diverses organisations en matière de soins en Ontario), arrive à trois conclusions principales:
D’abord, les patients et leurs proches peinent à comprendre l’organisation du système de santé ontarien, d’où l’affluence aux urgences : c’est la solution de facilité quand on méconnaît la diversité des interlocuteurs, . Ainsi, les patients devraient être mieux informés, notamment par des outils numériques aujourd’hui répandus.
En deuxième lieu, pour répondre à court et long terme à l’augmentation prévisible de la prévalence des pathologies complexes et chroniques, de nouveaux services, lits et outils numériques doivent être créés.
Enfin, une coordination plus efficace doit être mise en oeuvre tant à l’échelle du système qu’à celle des hôpitaux afin d’optimiser les prises en charge.
Ainsi, d’après ce rapport, le système de santé ontarien doit s’appuyer davantage sur les technologies disponibles et s’efforcer de proposer des services intégrés et efficaces partout dans la province : pour lutter contre la « médecine de corridor », des outils numériques doivent être plus et mieux utilisés.
- Le deuxième rapport : proposer des actions
Dans un second rapport, le Conseil enjoint les acteurs du système de santé à moderniser les soins en augmentant le recours aux outils numériques afin d’améliorer la qualité des soins, de garantir un accès aux soins plus équitable, de réduire leurs coûts avec pour objectif de faire disparaître la « médecine de corridor ».
En effet, ce rapport insiste sur la nécessité de mieux articuler les soins au sein de chacune des communautés de la province notamment au moyen des innovations digitales et applications permettant à la fois l’empowerment du patient et l’harmonisation, la rationalisation et la simplification des parcours de soins. C’est que, selon un sondage réalisé en 2018, la province canadienne est en retard en matière de démocratisation des outils de santé numérique. D’après ce sondage, seuls 16 % des Ontariens « pourraient prendre » un rendez-vous médical par courriel ou via un site Web, d’où une surfréquentation des urgences.
Et parmi les propositions formulées afin de rationaliser les prises en charge à l’échelle des hôpitaux figure la mention de « centres de commande de capacité« . Il s’agit de développer au sein des établissements de santé un centre dédié à l’analyse numérique des flux de patients : ces centres utiliseraient « des données en temps réel, des algorithmes avancés, des analyses prédictives » et respecteraient « des procédures opérationnelles pour garantir un traitement rapide et continu des patients ». Au moyen de l’analyse des données d’hospitalisation effectuée par ces centres, les équipes médicales et soignantes pourraient alors « traiter rapidement les retards de prise en charge de manière efficace et coordonnée » et ainsi contribuer à la disparition de la médecine de corridor : il s’agit de mieux répartir les patients se présentant aux urgences dans des lits d’aval et d’améliorer la gestion des ces lits d’aval au moyen d’analyses des données d’hospitalisation. Ces centres de commande peuvent-ils vraiment contribuer à diminuer les temps d’attente dans les couloirs des hôpitaux ?
L’expérience de l’hôpital régional de Windor (WRH)
L’hôpital régional de Windsor (WRH), avant même la publication de ces rapports, avait mis en place un centre de commande, affirme son directeur David Musyj à Hospital News fin septembre 2019.
Situation de l’hôpital concernant la médecine de corridor en 2016
Le WRH, indique David Musyij, est l’un des plus grands hôpitaux universitaires de la province puisqu’il contient 575 lits répartis sur deux campus hospitaliers. Ces deux campus comportent, réunis, moins de 20% de chambres privées et hébergent certaines des infrastructures de santé les plus anciennes d’Ontario.
En 2016, malgré sa taille et l’ancienneté de ses installations, le WRH était confronté à la médecine de corridor dans les conditions suivantes :
- chaque jour, 24 patients admis aux urgences devaient attendre qu’un lit d’aval soit disponible pour les accueillir dans un autre service de l’hôpital ;
- chaque jour, 38 patients transférés aux étages des hospitalisations devaient attendre en dehors du service où ils avaient été adressés, c’est-à-dire entre les urgences et l’entrée des services d’hospitalisation.
Pourtant, au WRH, les lits d’hospitalisation restaient vides jusqu’à 5 à 12 heures après la sortie des patients, la durée réelle des séjours était en moyenne 24h plus longue que nécessaire, les taux de sortie d’hospitalisation étaient trois fois inférieurs le week-end par rapport aux taux observés en semaine.
Il s’agissait donc, pour lutter contre la médecine de corridor, d’optimiser le temps passé par les patients en hospitalisation.
Création d’un centre de commande de capacité dès 2017
En octobre 2017, WRH a ouvert des centres de commande de capacité dans chacun de ses deux sites de soins.
Ces centres de commande sont ouverts chaque jour toute la journée (c’est-à-dire 24h/24 et 7j/7) afin d’analyser et de guider en permanence en temps réel, les flux de patients admis à l’hôpital. Au moins deux fois par jour et jusqu’à quatre fois par jour pendant les périodes d’épidémies, les équipes médicales et soignantes communiquent avec ces centres afin d’échanger des informations et planifier à l’avance (12h en avance, 24h en avance, 36h en avance, jusqu’à plus de 96h en avance) les soins dispensés aux patients déjà admis ou qui se présenteront très probablement à l’hôpital dans un futur proche.
Ces centres de commandement ne fondent pas leurs analyses que sur les flux actuels de patients mais également sur l’examen tant des données archivées par les services que des patients eux-mêmes. Ils recourent par ailleurs à des logiciels de simulation de files d’attente. Ainsi, leurs algorithmes peuvent prédire jour par jour, service par service, étage par étage, le nombre d’admissions attendues et la durée probable de ces admissions.
En outre, ces centres ne communiquent pas qu’avec les professionnels de santé mais également avec les patients. En effet, le 22 août 2018, le WRH annonçait par communiqué le lancement de la solution « prEDict », qui permettait d’informer en temps réel les patients des temps d’attente aux urgences des deux sites de l’établissement.
Résultats observés en 2019
Deux ans après la mise en place de ces centres de commande, le WRH note une importante diminution du recours à la médecine de corridor.
En effet, au premier semestre de 2019, le nombre moyen de patients en attente d’admission aux urgences n’était plus de 24 mais de 4 par jour. De même, les patient attendant un lit hors des urgences n’étaient plus 38 mais 5 par jour en moyenne.
C’est que les lits des patients hospitalisés, qui restaient vides pendant 5 à 12 heures après leur sortie d en 2016, sont en 2019 immédiatement occupés par de nouveaux malades. La durée moyenne des séjours est par ailleurs actuellement égale ou inférieure aux temps d’hospitalisation initialement prévus. On enregistre autant de sorties de patients le week-end que la semaine et finalement, le temps d’attente moyen pour un lit d’hospitalisation après l’admission aux urgences a été réduit de 8 heures (de 11 heures à 3,2 heures).
Les centres de commande semblent donc avoir contribué à une réduction drastique du recours à la « médecine de corridor » au WDH.
Et en Europe ?
En Europe, les systèmes de santé de nombreux pays tels que la France ou le Royaume-Uni font face à des pressions comparables à celles subies par l’Ontario, avec les mêmes conséquences: de longs temps d’attente aux urgences, hors des services d’hospitalisation et souvent hors des lieux conventionnels dédiés aux soins, au repos ou à la convalescence.
En France, des initiatives sont encouragées par plusieurs ARS pour concevoir des solutions proches des centres de commande canadiens permettant de prédire des flux de patients parfois à l’échelle d’une région. C’est par exemple le cas de l’ARS d’Ile-de-France, qui souhaite promouvoir le développement d’un outil intelligent de prédiction des flux d’activité dans les différents centres de soins non programmés de la région.
En outre, des entreprises telles que GE Healthcare commercialisent des solutions de gestion de flux clé en main et proposent d’installer ces centres de commande dans des établissements de santé tels que l’hôpital Johns Hopkins de Baltimore (équipé en décembre 2016) et le Bradford Royal Infirmary anglais (en décembre 2018).