L’intégration aux dossiers médicaux électroniques des données de santé générées par l’utilisation d’objets connectés ou d’application de suivi de paramètres physiques est encore difficile malgré l’engouement des professionnels pour ce type de dossiers et le succès des dispositifs connectés auprès des patients.
Selon une étude intitulée « Intégration des technologies de santé portables et des dossiers de santé électroniques : état de l’art et développements futurs » et publiée le 11 septembre 2019 dans le Journal of Medical Internet Research (JMIR), ces technologies de santé ne pourront être utilisées de façon optimale tant que des problématiques de confidentialité, d’interopérabilité et de stockage des données ne seront pas résolues.
Des exemples de partenariats passés entre des développeurs de dispositifs connectés, des sociétés d’assurances et des cliniques encourageant l’utilisation de tels outils afin de dépasser ces obstacles sont par ailleurs identifiées par les auteurs.
Notons également que l’étude est centrée sur la solution de dossiers médicaux électroniques proposée par Epic Systems, solution particulièrement utilisée aux États-Unis.
Contexte de l’étude
Adoption de dossiers médicaux électroniques et accès élargi aux données recueillies par les patients
L’étude a été réalisée dans un contexte d’adoption massive des dossiers médicaux électroniques par les systèmes de santé du monde entier et en particulier des États-Unis.
En effet, aux États-Unis, en 10 ans (entre 2001 et 2011), le nombre de médecins utilisant des systèmes de dossier dématérialisé est passé de 18 % à 57 %. En 2015, 87 % d’entre eux avaient adopté de tels dispositifs, en particulier ceux proposés par Epic, Cerner et Meditech.
Sous l’impulsion de nouvelles législations et campagnes, telles que les standards Meaningful use, ces dossiers numériques évoluent par ailleurs rapidement, se dotent de messageries sécurisées et de multiples fonctionnalités permettant d’afficher, de télécharger et d’échanger simplement des données avec les professionnels de santé. Dans ce cadre, ces dossiers se voient parfois, de plus en plus fréquemment, adjoints de fonctionnalités permettant une intégration des données de santé produites par des dispositifs connectés et des applications de suivi de paramètres physiques.
Adoption de dispositifs portables de suivi de paramètres physiques
Ces dispositifs portables comprennent les bracelets, les montres intelligentes, les capteurs portables et autres dispositifs mobiles qui collectent un vaste champ de données comprenant à la fois des mesures de glycémie, des durées de sommeil, des renseignements concernant l’état psychique des individus, etc. et censés accompagner les patients dans le suivi d’affections telles que le diabète, des pathologies cardiaques, des douleurs chroniques, etc. Des technologies prenant la forme de vêtements connectés capables de monitorer des constantes telles que la fréquence cardiaque ou la pression artérielle émergent également.
Ces outils recueillent les données des patients soit activement (c’est-à-dire par des rapports des consommateurs : les patients doivent alors entrer eux-mêmes dans leurs applications des renseignements concernant leur alimentation, leur sommeil, etc.), soit passivement (les objets connectés mesurent alors automatiquement des constantes au moyen de capteurs). Les données ainsi produites sont ensuite partagées via des agrégateurs de données tels que HealthKit d’Apple ou Google Fit, qui regroupe les données de plusieurs applications de santé.
En fait, plus de 400 appareils de ce type potentiellement compatibles avec les dossiers de santé électroniques sont actuellement commercialisés aux États-Unis, un chiffre qui devrait, comme l’utilisation (déjà élevée) de ces objets connectés, fortement augmenter dans les années à venir. Selon le Pew Research Center, 60 % des adultes américains ont déjà déclaré suivre leur poids, leur régime alimentaire ou leur routine d’exercices physiques au moyen de ces applications, tandis que 33 % des adultes américains suivraient déjà des indicateurs tels que la pression artérielle, la glycémie ou les habitudes de sommeil par de tels dispositifs bien que l’impact clinique des appareils portables sur la santé des patients n’ait pas été clairement établi – il semble cependant que ces technologies n’influeraient pas de façon significative sur l’activité physique et le sommeil des individus.
Ainsi, l’objectif de cette étude est de décrire plus précisément l’intégration des données produites par des objets connectés ou applications aux dossiers médicaux électroniques : quels obstacles doivent être dépassés ? Quelles entreprises et organisations participent à cette extension de fonctionnalité des dossiers informatisés tels que le portail Epic, utilisé par 25,8 % des hôpitaux américains de soins de courte durée ?
Résultats
Problématiques posées par l’intégration des dispositifs portables
Bien que les technologies de santé portables puissent potentiellement transformer les soins des patients, des problèmes tels que la confidentialité des données, l’interopérabilité des systèmes et l’immense quantité de données des patients à stocker et analyser constituent un obstacle à l’adoption sûre et efficace de dispositifs portables par les prestataires.
- Confidentialité insuffisante
« Actuellement, il existe peu de preuves empiriques dans la littérature de la mise en œuvre appropriée de la sécurité dans les dispositifs portables », indiquent les auteurs de l’étude alors que depuis 2011, les patients semblent particulièrement préoccupés par l’échange de données entre leurs fournisseurs.
Garantir la confidentialité et la sécurité de ces données est un problème complexe : « Pour se protéger des cyberattaques, il est probable que les systèmes de santé devront configurer un réseau sécurisé dédié aux appareils portables, distinct de leur réseau principal », avertissent les auteurs. Par ailleurs, pour des raisons éthiques et de sécurité, le consentement au partage des données de santé produites par les objets portables connectés devrait être mieux encadré : il s’agit de mieux renseigner la nature et la fréquence des collectes d’informations personnelles, de mieux préciser l’identité des tiers pouvant accéder aux données des patients et finalement d’obtenir un consentement véritablement éclairé.
Des études et des normes supplémentaires semblent donc nécessaires afin de garantir le secret médical.
- Manque d’interopérabilité et de connectivité du système
« L’intégration des données des patients dans les dossiers médicaux électroniques à l’aide de dispositifs portables étant un phénomène relativement nouveau, des technologies capables d’extraire en continu des flux de données provenant de différents dispositifs n’existent pas encore », notent les auteurs de ces travaux.
Actuellement, les fabricants d’appareils et les fournisseurs de solutions de dossiers médicaux électroniques recourent à des technologies très différentes. Or, cette hétérogénéité des méthodes empêche les objets connectés et les dossiers informatisés de communiquer efficacement entre eux : toutes les données de santé des patients ne sont pas encore véritablement intégrées mais séparées en des sous-ensembles qui rendent difficiles les analyses transversales.
En conséquences, des partenariats doivent être passés entre les fabricants de ces applications ou objets connectés et les fournisseurs de dossiers numériques afin d’atteindre un niveau élevé d’interopérabilité, d’autoriser de meilleures analyses des données et d’augmenter l’efficience des soins de santé.
- Surcharge de données
« Les technologies portables produisent une énorme quantité de données qui doivent être compilées et interprétées, expliquent les auteurs. Or, le stockage quotidien de telles quantité d’informations peut constituer un obstacle pour une intégration de ces données aux dossiers médicaux électroniques, pas encore prêts à héberger de si importants volumes d’informations. »
Aussi, les décisions relatives au cycle de vie de ces données, à leur fréquence de transmission et à la meilleure manière de les intégrer constituent un point-clé des développements à venir. Les algorithmes d’apprentissage automatique (machine learning) et d’intelligence artificielle (IA) devraient également contribuer dans le futur à résoudre ce problème de stockage et d’analyse de volumes importants de données. Les algorithmes actuels sont cependant encore trop peu puissants puisque souvent testés dans des conditions stables, éloignées de leurs conditions réelles d’utilisation.
Des partenariats pour dépasser les obstacles
En réponse à ces défis, plusieurs organisations ont commencé à communiquer entre elles. Ces partenariats visent en particulier à proposer des expériences d’utilisation plus personnalisées aux patients, à mieux analyser les données de santé recueillies, à garantir une meilleure accessibilité à ces technologies et à développer des IA plus adaptées à l’intégration de ces données de santé aux dossiers médicaux électroniques.
Ces collaborations concernent notamment :
- des entreprises et start-ups telles que Chevauchement, Royal Philips, Vivify Health, Validic, Doximity Dialer, Xealth , Redox, Conversa Health, Human API et Glooko ;
- des compagnies d’assurances comme Oscar Health, United Healthcare, Humana et John Hancock ;
- des hôpitaux et cliniques telles que NYU Langone Health, Penn Medicine, Duke Health, Novant Health et la Icahn School of Medicine of Mount Sinai.