Tradaphasia, une solution numérique dédiée à la prise en charge des patients devenus aphasiques (perte partielle ou complète du langage) à la suite d’un accident vasculaire cérébral (AVC), est désormais disponible en version anglophone sous le nom « Aphasia Translate ». L’outil est ainsi mis à disposition des unités neuro-vasculaires dans les secteurs hospitaliers anglophones, annonce l’AP-HP dans un communiqué publié le 26 novembre 2019.
Le projet Tradaphasia/Aphasia Translate est soutenu par le Pr Sonia Alamowitch, chef du service de neurologie de l’hôpital Saint-Antoine (AP-HP) : il a été conçu par Nicole Guinel, orthophoniste au sein de ce service, et par Marion Dupuis, chargée de médiation scientifique au CNRS (CRAL-CNRS/EHESS).
Lancé en novembre 2017, Tradaphasia (version francophone) a été mis au point pour contribuer à la démutisation (sortie du mutisme) et à l’évaluation du langage oral de patients bilingues ou non francophones, qui ont perdu la parole après un AVC. « Ce projet numérique innovant, qui s’appuie sur la neurolinguistique et l’orthophonie, est fondé sur l’usage de fichiers audio disponibles en accès libre et gratuit« , explique l’AP-HP.
Les 2 sites web (le francophone et l’anglophone) sont hébergés sur la plateforme Hypothèses du portail OpenEdition (CNRS/AMU/EHESS/Avignon Université). Une vingtaine de langues sont disponibles dans la version francophone lancée en 2017 : les versions actuelles proposent plus de 40 langues.
AVC : le cas particulier des patients aphasiques bilingues ou non francophones
« Les conséquences d’un AVC sont complexes à appréhender et, dans certains cas, il y a altération profonde du langage », contextualise l’AP-HP (communique), mettant en avant 2 cas particuliers :
- 1. la prise en charge orthophonique de l’aphasie chez les patients devenus mutiques qui ne parlent pas la langue du pays d’hospitalisation : ce cas concerne les patients qui effectuent un court séjour dans le pays ou qui viennent de s’y installer ;
- 2. la prise en charge chez les patients bilingues (ou multilingues) qui maîtrisent au moins 2 langues, la langue de l’hôpital et une autre langue, acquise dans l’enfance ou au cours de la vie.
« Travailler phonétiquement dans une langue étrangère avec un patient est extrêmement complexe »
« À cela il convient d’ajouter le contexte très particulier de la phase aiguë de l’AVC, les premières heures et les premiers jours qui suivent l’admission dans les services d’urgences où l’état du patient est fluctuant, et où les familles et les proches sont particulièrement affectés, explique l’AP-HP. Il est donc difficile de demander à l’entourage de servir d’interprète pour les stimulations orthophoniques, dans ce moment chargé émotionnellement. Par ailleurs, travailler phonétiquement dans une langue étrangère avec un patient est extrêmement complexe, en particulier avec les langues à intonation. »
Les exercices existants nécessitent la présence d’interprètes ou médiateurs
Des bilans et des exercices dédiés aux personnes aphasiques bilingues existent. L’AP-HP cite en exemple le Bilingual Aphasia Test (Paradis, Libben, 1987), qui évalue et compare la récupération dans 2 langues, notant cependant que ces bilans écrits ont été élaborés pour la réhabilitation sur le long terme et nécessitent la présence d’interprètes ou de médiateurs, « une condition peu adaptée à la phase aiguë de l’hospitalisation », observe l’établissement.
« La difficulté à prédire le mode de récupération chez un patient donné oblige à évaluer ses capacités linguistiques dans chacune des langues »
Les recherches* du neurolinguiste Michel Paradis (1977, 2004) ont permis d’identifier 6 modes de récupération possibles dans les cas d’aphasie d’une personne bilingue, indique l’AP-HP. « La difficulté à prédire le mode de récupération chez un patient donné oblige à évaluer ses capacités linguistiques dans chacune des langues pour lui permettre d’exploiter au mieux ses capacités de communication », observent dans une étude de cas** Barbara Köpke, maître de conférence en sciences du langage, et Katia Prod’homme, orthophoniste et doctorante.
Tradaphasia/Aphasia Translate, un outil pour faciliter le travail des orthophonistes
De leur côté, Tradaphasia et Aphasia Translate proposent un bilan de langage conçu à partir de fichiers audio, accessibles en ligne sur ordinateurs fixes, tablettes et smartphones. Avec ces fichiers numériques, il est possible d’évaluer la patient à partir de consignes portant sur des objets de la vie quotidienne (dénomination, désignation et manipulations des objets) et de le stimuler par le chant et des séries automatiques.
Par le biais de cet outil, les orthophonistes peuvent réaliser une première évaluation du patient et des séances de démutisation dans sa langue maternelle, un acte thérapeutique qu’il est important d’effectuer au plus tôt pour augmenter les chances de récupération langagière, explique l’AP-HP.
Les familles incluses dans la rééducation de leurs proches
« Il est fréquent que les familles ou les aidants participent à l’enregistrement du bilan de langage dans leur langue maternelle, indique l’établissement. Ces bilans servent dans l’urgence à stimuler leurs proches et sont ensuite mis en ligne, avec la perspective de pouvoir aider, le cas échéant, d’autres personnes devenues aphasiques et hospitalisées dans des services de neurologie en France ou à l’international. Les familles et les aidants deviennent ainsi acteurs de la rééducation de leurs proches et contribuent à une approche inclusive et participative des soins. »
Tradaphasia et Aphasia Translate a également pour objectif de contribuer à prendre en compte la dimension interculturelle d’accueil à l’hôpital afin de faciliter le dialogue entre l’équipe de soins et les familles.