« Le financement de l’Assurance maladie de droit commun doit être davantage mobilisé pour permettre une plus forte accessibilité aux soins de ville, pour des parcours plus fluides, plus protecteurs du libre choix des personnes. » C’est la proposition centrale du rapport sur le handicap remis le 2 décembre 2019 par Philippe Denormandie, membre du conseil de la CNSA, et Stéphanie Talbot, cheffe du bureau de la gouvernance du secteur social et médico-social (DGCS), à Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé, et Sophie Cluzel, Secrétaire d’État chargée des Personnes handicapées. Le document propose une clarification des modalités de financement des soins dans le but d’améliorer l’accès aux soins des personnes en situation de handicap accompagnées par un établissement ou service médico-social (ESMS).
Cette proposition « doit conduire à renforcer l’engagement des établissements médico-sociaux pour assurer la coordination de la prévention et des soins, y compris pendant les week-ends et les vacances, et la prise en charge des actes nécessaires à l’autonomie des personnes », ajoute le ministère dans un communiqué. Le rapport propose de matérialiser cet engagement à travers un « forfait santé » « identifié dans les budgets médico-sociaux, et négocié avec les agences régionales de santé », est-il précisé.
Pour évaluer les impacts du modèle cible proposé, notamment concernant le parcours de santé des personnes, une expérimentation de 2 ans va être lancée à partir de juillet 2020. Le PLFSS pour 2020, adopté en lecture définitive la semaine dernière, a été amendé en ce sens. Le déploiement de cette expérimentation sera mené sous l’égide d’un « comité de pilotage multi-acteurs », qui devra s’assurer du respect des objectifs de la réforme et accompagner les professionnels.
À noter par ailleurs qu’une « mission nationale » a été confiée début décembre à Philippe Denormandie pour améliorer l’accès et la qualité d’usage des aides techniques pour les personnes en situation de handicap. Ces aides techniques « permettent l’exercice des droits fondamentaux », à savoir se déplacer (fauteuils, véhicules adaptés) mais aussi communiquer (commandes oculaires, tablettes) et s’alimenter (bras automatisés), précisent les services du Premier ministre Édouard Philippe dans un dossier de presse publié le 3 décembre 2019 à l’issue du Comité interministériel du handicap (CIH).
Contexte : une réglementation qui n’est plus adaptée
En juin 2019, Agnès Buzyn et Sophie Cluzel ont confié au Dr Philippe Denormandie une mission de concertation pour « ne pas avoir à choisir entre être soigné ou être accompagné lorsqu’on est en situation de handicap ». Ces travaux complètent ceux qui ont déjà été menés par le Dr Philippe Denormandie et Marianne Cornu-Pauchet, directrice du Fonds de financement de la protection complémentaire de la couverture universelle du risque maladie. Leur rapport, remis en juillet 2018, avait mis en avant « la nécessité de revoir le périmètre du panier de soins des établissements et services médico-sociaux pour les personnes handicapées (ESMS) », rappelle le ministère (communiqué).
Constat :
- la réglementation ne répond plus aux nécessités d’un parcours de vie inclusif des personnes en situation de handicap accompagnées par les établissements médico-sociaux ;
- en pratique, un recours important à l’hôpital est observé pour des soins pouvant d’ordinaire être effectués en ville.
« Ce système génère des retards de prise en charge au risque d’aggraver la santé des personnes et d’engendrer des surcoûts pour l’assurance maladie, note le ministère. Il accentue la pression sur l’hôpital et ne favorise pas les réseaux et les organisations de soins de proximité. Leur déploiement est pourtant fondamental pour offrir aux personnes un choix dans leur projet de vie et une proximité dans l’accès aux soins. »
Enseignements principaux du rapport
Redéfinir les missions des ESMS en matière d’accès aux soins des personnes en situation de handicap
Les entretiens conduits dans le cadre de la mission ont permis de caractériser les rôles des ESMS en matière d’accès aux soins des personnes qu’ils accueillent, indiquent les auteurs du rapport, ajoutant qu’ »un consensus des acteurs s’est dessiné autour de la distinction de quatre catégories d’activités relatives aux soins pour les personnes accompagnées » :
- 1. ce qui relève de la maladie (soins « médicaux »), que la maladie soit liée ou non au handicap : médicaments, examens de laboratoire, de radiologie, consultations, hospitalisations… ;
- 2. ce qui relève des activités de nursing ;
- 3. ce qui relève de la coordination de la prévention et des soins, de la réalisation de certains actes techniques et des prescriptions ;
- 4. ce qui relève de la déficience et de l’accompagnement à l’autonomie, en fonction du plateau technique de l’ESMS.
Il est ainsi possible de distinguer la gestion de la maladie des 3 autres catégories d’activité relatives aux soins.
Une proposition pour permettre aux personnes d’accéder aux soins de prévention et curatif comme tout à chacun
L’idée est de recentrer les ESMS sur leurs missions propres et à ne financer sur leur dotation que ces missions propres. Pour ce faire :
- ce qui relève de la maladie, quelle qu’elle soit, (soins « médicaux » et actes de prévention) devrait être pris en charge par l’Ondam de ville ou l’Ondam sanitaire ;
- en revanche, ce qui relève des autres catégories (nursing, coordination de la prévention et des soins, accompagnement de la déficience et à l’autonomie) devrait être pris en charge sur le budget des ESMS (Ondam médico-social), en fonction de leur plateau technique (plateau et personnels : IDE, AS ou AMP, médecin réfèrent prescripteur, paramédicaux spécialisés) dans le cadre d’un « forfait santé ».
Par conséquent, seraient exclus de ce « forfait santé » en ESMS l’ensemble des soins de ville, l’imagerie, les examens d’exploration, les frais de laboratoire, les dispositifs médicaux individuels et la pharmacie (y compris les molécules onéreuses).
Une intégration dans les CPOM en évitant les inégalités entre ESMS
- Un déploiement du « forfait santé » dans le cadre des CPOM…
Les auteurs du rapport proposent que le déploiement de cette modification du financement du soin, par la création du « forfait santé », « se fasse de façon volontaire et au fur et à mesure de la conclusion d’un contrat d’objectifs et de moyens (CPOM) avec l’agence régionale de santé(ARS) et le conseil départemental le cas échéant, ou dans le cadre d’un avenant ». L’objectif est de parvenir à la généralisation de la mesure, sous réserve des résultats de son évaluation au fur et à mesure de sa mise en œuvre.
Les ESMS qui souhaiteront opter pour ce forfait santé devront au préalable « réinterroger leurs pratiques en réaffirmant et renforçant la responsabilisation de leurs professionnels de santé et en évaluant leurs besoins pour mettre en œuvre les missions qui leur incombent, à savoir, les activités de nursing, la coordination de la prévention et des soins et les activitésd’accompagnement à l’autonomie des personnes (le plateau technique) », est-il indiqué dans le rapport.
- … en évitant des inégalités entre les ESMS…
- … et l’introduction d’indicateurs qualité santé dans les CPOM.
S’adapter au parcours et à des besoins spécifiques :
- répondre aux besoins de soins complémentaires (intensité-technicité) ;
- assurer la continuité des soins lors des week-ends et les vacances ;
- accompagner le développement de l’accueil temporaire ;
- accompagner les prises en charges séquentielles ;
- clarifier le financement des transports pour les besoins de santé ;
- éviter un reste à charge induit ;
- deux besoins méritent des travaux complémentaires.
Uns généralisation du « forfait santé » prévue à partir de 2022
- Dans un premier temps, le nouveau « forfait santé » en ESMS se déploiera de manière progressive, au fur et à mesure que les ESMS demanderont à y opter dans le cadre des CPOM ou d’avenant au CPOM.
- Dans un deuxième temps, ce forfait vise à se généraliser dans le cadre de la prochaine génération des CPOM, à partir de 2022 ;
- dans l’attente d’une généralisation, la réglementation actuelle continuera de s’appliquer pour les autres ESMS. « Il conviendra toutefois de l’adapter pour formaliser la décision prise dans le cadre des engagements Ma Santé 2022 afin d’exclure dès maintenant les actes deprévention du budget de tous les ESMS », précisent les auteurs du rapport.