L’Association des pharmaciens américains (AphA) estime que la télécontraception pourrait permettre de rétablir une certaine égalité d’accès aux médicaments contraceptifs tout en garantissant la sécurité des patientes.
Cette affirmation de l’AphA, émise dans un communiqué daté du 1er novembre 2019, est en fait fondée sur les résultats d’une étude* publiée en septembre 2019 dans le New England Journal of Medicine. Largement diffusée dans le monde anglo-saxon, cette recherche intitulée « A Study of Telecontraception » (« Une étude de la télécontraception« )* montre par une méthodologie utilisant de fausses patientes :
• que la télécontraception pourrait faciliter l’accès à la contraception pour toutes ;
• que certains sites de télécontraception respecteraient mieux les recommandations de prescription que certaines cliniques américaines spécialisées dans les consultations physiques de contraception ;
• que le service proposé par la plupart des sites internet est plutôt sûr.
Les auteurs précisent cependant que le service de télécontraception proposé par ces nouveaux acteurs n’est pas parfait. En effet, ces derniers devraient :
• s’intéresser un peu plus au suivi de l’observance des médicaments prescrits ;
• mieux contrôler les contre-indications rares aux contraceptifs oraux éventuellement présentées par certaines patientes ;
• mieux informer les patientes de l’existence d’alternatives aux contraceptifs oraux.
La télécontraception, pratique visant à faciliter l’accès à des moyens de contraception sur ordonnance par consultation à distance de professionnels de santé, émerge aux États-Unis. De plus en plus de sites internet proposent ce service en ligne, un nombre croissant de patientes tente d’obtenir une pilule contraceptive sans solliciter de consultation physique chez un prescripteur, et plusieurs associations de professionnels partagent publiquement l’engouement des femmes pour cette nouvelle pratique.
L’enthousiasme pour les premiers résultats de cette étude s’exprime dans le contexte d’intenses débats aux États-Unis concernant la réglementation de l’accès aux contraceptifs hormonaux : de nombreuses patientes et de nombreux gynécologues demandent à ce que les contraceptifs oraux (pilules) et locaux (anneaux vaginaux, etc.) actuellement sur ordonnance obligatoire deviennent disponibles sans prescription (over the counter – OTC).
En France, alors que la télémédecine émerge notamment en gynécologie, la télécontraception telle qu’elle est pratiquée aux États-Unis ne semble pas suivre un développement aussi rapide.
La télécontraception évaluée sur 9 plateformes en ligne américaines
Service évalué
Les auteurs ont évalué le service de télécontraception rendu par 9 plateformes en ligne américaines (non nommées dans l’étude). Ce service de télécontraception permet aux patientes de recevoir par courrier ou directement dans leur pharmacie une prescription de contraceptifs après connexion à la plateforme et remplissage d’un questionnaire éventuellement suivi d’un échange de messages ou d’un appel vidéo. Les auteurs ne précisent pas pourquoi ces 9 plateformes ont été sélectionnées (n’en existe-t-il que 9 aux États-Unis ? Ces plateformes sont-elles les plus utilisées ? etc.).
Les auteurs se sont attachés à examiner l’efficacité des questionnaires concernant le dépistage de contre-indications à certains contraceptifs hormonaux et de l’inobservance de traitements quotidiens. Ces questionnaires sont-ils suffisamment robustes pour mettre en évidence les contre-indications présentées par certaines patientes et éviter que ces dernières ne reçoivent une prescription dangereuse pour leur santé ? Permettent-ils de prévoir l’observance des patientes ? Ces questions sont assimilées par les auteurs à celle de la sécurité du service proposé.
Une méthode fondée sur le recours à des « patients secrets »
Les auteurs ont recruté 7 patientes fictives. Le profil de chaque patiente était tel que chacune présentait soit des difficultés d’observance de la prise quotidienne d’un médicament, soit un ensemble de contre-indications relatives ou absolues aux contraceptifs oraux (antécédent de thrombose veineuse profonde ; allaitement et moins de 15 jours de post-partum ; migraine avec aura ; adénome hépatocellulaire).
Entre octobre 2018 et mars 2019, les 7 patientes ont effectué 63 demandes de prescription pour des contraceptifs oraux auprès des 9 plateformes évaluées. Sur ces 63 demandes, 45 correspondaient à des profils comportant des contre-indications médicales aux pilules contraceptives, et 18 correspondaient à des profils de patientes non observantes.
Des résultats mitigés notamment concernant la sécurité
Deux des 9 plateformes ont contacté les patientes immédiatement après qu’elles aient rempli le questionnaire par appel vidéo. Au total, environ 30 % des connexions ont été suivies d’un échange soit écrit sous forme de messages texte, soit oral pendant un appel téléphonique, soit vidéo pendant un appel vidéo. 3 plateformes n’ont exigé aucune autre interaction patient-plateforme que le questionnaire.
Sur les 45 visites au cours desquelles les patientes ont présenté des contre-indications médicales aux contraceptifs oraux, 3 ont mené à la prescription d’une pilule contre-indiquée : 93 % des sollicitations ont mené à une prise en charge non dangereuse pour les patientes.
Aucune des plateformes examinées n’a vérifié l’aptitude des patients à observer quotidiennement le traitement par contraceptifs oraux.
Concernant l’information des patientes, 2 des 9 plateformes ont rappelé aux patientes l’existence de moyens de contraception autres que la pilule.
Les plateformes choisies étaient disponibles dans chaque état des États-Unis.
Chaque acte de télémédecine contraceptive a duré en moyenne entre 7,5 minutes (temps de connexion et de remplissage du questionnaire en ligne compris).
Concernant le délai d’obtention de la prescription, des ordonnances ont été reçues par les patientes fictives soit le jour-même par voie électronique à la pharmacie, soit à leur domicile en version papier après une attente de 7 jours en moyenne (3 jours au minimum, 14 jours au maximum).
Le coût total moyen d’une ordonnance de 12 mois pour un patient non assuré était de 313 dollars américain (environ 284 €) – coût à peu près équivalent à celui d’une consultation habituelle chez un spécialiste aux États-Unis.
Conclusion : un faible niveau de preuve
Dans leurs conclusions, les chercheurs ne discutent pas du nombre relativement faible d’actes de télécontraception effectués : 63 actes et 7 profils de patientes ne suffisent pas à obtenir des résultats hautement significatifs – cette étude reste à faible niveau de preuve.
Par ailleurs, ils ne rappellent pas en clôture de l’article que 10 % des patientes concernées par des contre-indications à des contraceptifs oraux ont tout de même reçu une ordonnance pour des médicaments non adaptés à leur profil et potentiellement dangereux pour leur santé.
Les auteurs indiquent simplement que les fournisseurs de services de télécontraception « pourraient améliorer la qualité de leur service en améliorant le dépistage de la non-observance du traitement par la patiente (…) et des contre-indications rares aux contraceptifs oraux ».
Ils incitent cependant ces plateformes à « s’assurer que les patientes connaissent [l’existence d’autres] contraceptifs ».
Contexte de parution de l’étude : rendre la pilule plus accessible aux Etats-Unis
Cette étude a été publiée dans un contexte d’intenses débats concernant l’accès aux contraceptifs hormonaux tels que les pilules contraceptives.
La fin du mois de septembre a en effet été marqué aux États-Unis par un « World Contraception Day » (journée mondiale de la contraception) au cours duquel de nombreux professionnels de la santé et patientes ont réclamé à ce que tous les moyens de contraception deviennent disponibles sans ordonnance obligatoire (over the counter – OTC drugs), c’est-à-dire sans consultations obligatoires et régulières chez le médecin. Il s’agit, pour les militants, de réduire le nombre de grossesses non souhaitées en facilitant l’accès matériel (et non pas seulement l’accès économique qui a avoir avec la question de la couverture par les assurances) aux technologies de contrôle des naissances.
Ce débat n’est en fait pas si nouveau puisqu’en 2012, l’American College of Obstetricians and Gynecologists proposait dans des recommandations de faire des pilules contraceptives et des autres contraceptifs hormonaux, anneaux vaginaux y compris, des médicaments à prescription non obligatoire, à l’instar des pilules de contraception d’urgence.
La télémédecine contraceptive en France
La télémédecine pour recevoir une réponse rapide à des interrogations en gynécologie
Les plateformes de télémédecine développement depuis 2018 des services spécialisés en gynécologie. La plateforme MesDocteurs a par exemple développé le service de télémédecine gynécologique Parl’oGyn en mai 2018.
Des statistiques diffusées par communiqué environ 6 mois après le lancement de Parl’oGyn permettent d’appréhender le succès de ce type de services auprès des utilisatrices françaises.
Ces dernières ont en effet été environ 10 000 à consulter Parl’oGyn dans les 6 mois suivant son lancement en particulier pour une réponse immédiate à une question unique. 5 555 d’entre elles ont été mises en contact avec un gynécologue au sein d’un chat, 131 au cours d’un appel, et 18 lors d’une visioconférence : il s’agit de poser une question et d’obtenir une réponse rapide puis de consulter son médecin traitant ou son gynécologue habituel. « Ce projet est en support d’une consultation car plus de 70% des utilisatrices déclarent vouloir certainement ou probablement consulter leurs médecins traitants ou gynécologues suite à cet échange », a en effet rapporté la société dans une infographie. Il ne s’agit donc pas d’échanges visant à mener uniquement et rapidement à l’obtention d’une ordonnance mais plutôt à solliciter un avis, une réponse à des questions relativement générales concernant la contraception, la grossesse ou la sexualité.
Recevoir facilement une ordonnance électronique
D’autres plateformes telles que la plateforme Feeli tendent cependant à se développer en gynécologie comme dans d’autres spécialités selon un modèle plus proche du modèle américain décrit. Elles permettent d’accéder facilement à une prescription.
En effet, cette dernière plateforme, Feeli, propose elle aussi de remplir un questionnaire alors « examiné par un docteur » [source : site Feeli] et éventuellement complété par une prise de contact (messagerie, téléphone ou appel visio), puis de recevoir une ordonnance « numérique et personnalisée » au sein d’un « espace utilisateur ».
L’entreprise n’a pas publié de statistiques permettant d’appréhender l’engouement éventuel des patientes françaises pour le secteur « gynécologie » de ce service.
Télécontraception et risque de vente illégale de contraceptifs oraux sur internet
D’autres plateformes francophones mais souvent non françaises proposant d’obtenir une contraception hormonale sans ordonnance se multiplient sur l’Internet français.
Ces plateformes ressemblent à des plateformes de télémédecine gynécologique ou de télécontraception dans la mesure où :
- elles semblent spécialisées en gynécologie ou contraception ;
- elles proposent également de remplir un questionnaire visant à obtenir une ordonnance personnalisée.
Cependant, ces plateformes sont souvent des sites internet facilitant la vente de pilules contraceptives en ligne : il s’agit, suite à la remise du questionnaire en ligne, de générer une ordonnance permettant à la patiente d’acheter directement des contraceptifs sur le site internet concerné.
La vente des contraceptifs oraux en ligne est cependant interdite en France à l’instar de tout médicament soumis à prescription obligatoire. Seuls les moyens de contraception d’urgence tels que les pilules dites du lendemain (Levonorgestrel, Ulipristal), disponibles sans ordonnance, peuvent-être vendus sur Internet par des pharmacies agréées.
Les médias diffusant des informations concernant la télécontraception devraient donc également alerter les patientes et insister sur la distinction entre télémédecine et pratiques frauduleuses de vente en ligne facilitée de médicaments soumis à prescription obligatoire.