“Un médecin voyant un patient fait de la recherche sans le savoir parce qu’il récolte des données de santé qui vont alimenter des entrepôts de données, et donc contribuer à la création de cohortes virtuelles” : c’est l’une des convictions portée par le Pr. Antoine Magnan (Hôpital Foch) lors de la diffusion de la web TV “Parlons IA” organisée par Astrazeneca, le 2 février 2024 pour aborder la question de l’intelligence artificielle (IA) en pneumologie.
Réunissant médecins, mathématiciens, universitaires et experts du secteur du numérique en santé, la deuxième édition de cette conférence en ligne avait pour objectif de débattre des enjeux majeurs de la décision médicale et de l’IA en pneumologie. Les échanges ont pu adresser plusieurs problématiques, de l’évolution des pratiques médicales à la dimension sociétale et éthique de l’IA, en soulignant la question cruciale de la formation des médecins à ces nouvelles avancées technologiques.
Parlons I.A : l’après ChatGPT
Depuis la première édition de “Parlons IA” en novembre 2022, le monde de l’intelligence artificielle a connu le raz-de-marée ChatGPT. Ce logiciel a révolutionné la façon d’utiliser les algorithmes d’IA qui sont désormais de plus en plus génératifs s’alimentant eux mêmes d’informations et de données de manière continue. Isabelle Laforgue, directrice “digital, transformation, innovation” chez AstraZeneca France indique que le secteur de la santé accuse encore un retard par rapport à d’autres secteurs : alors qu’un tiers des données produites en France sont des données de santé, ces dernières “sont encore sous exploitées pour la mise en place de technologies alimentées par l’IA”.
Une émission en 6 axes :
Les débats se sont concentrés sur 6 axes permettant de mettre en lumière tant les opportunités que les défis soulevés par l’intégration de l’IA dans les processus de prise de décisions médicales :
- Introduction : vers une médecine influencée par l’IA ou l’inverse ? ;
- IA et décisions médicales : décryptage des nouveaux horizons technologiques ;
- IA et startup : réalités, réglementations et perspectives ;
- IA et pratique médicale : impacts pour la pratique et la formation des médecins ;
- IA et médecins : défis éthiques et transformations de la relation patient-médecin ;
- IA, décisions médicales et pneumologie : un avenir à imaginer et construire ensemble.
Compétences, métiers et acculturation : cas d’usage, pratique, formation
Un manque de connaissances des médecins :
L’une des principales causes du retard de l’intégration de l’IA dans le monde de la santé est le manque de connaissance des médecins à propos de cette matière. Bernard Aguilaniu, pneumologue et professeur de médecine à l’université de Grenoble, explique que “les médecins n’ont pas totalement intégré l’IA dans leur activité, sauf en oncologie, en radiologie ou pour ce qui est de la télésurveillance parce que cela permet une fiabilité et une rapidité diagnostique. Mais ils ne l’utilisent pas directement pour le soin”.
L’étape supérieure et indispensable pour faire avancer la médecine et les soins grâce à l’IA serait de l’utiliser pour la prise de décision quant aux soins. Pour cela, le professeur Aguilaniu recommande de penser avec les professionnels de la tech pour comprendre le fonctionnement de l’IA et son intérêt pour le domaine de la santé. Pour lui, il est important que les médecins comprennent l’IA, “même si on ne leur demande pas d’être experts, ni d’être mathématiciens, parce que c’est un autre métier”.
L’importance de la co-construction de dispositif d’IA avec les médecins :
Cette même remarque a été évoquée par le professeur Sylvie Leroy, pneumologue au CHU de Nice, indiquant que pour s’approprier l’intelligence artificielle, les professionnels de santé “doivent d’abord savoir l’utiliser comme un outil”. Pour elle, la meilleure manière de créer cette appropriation de l’IA par les médecins est que ces derniers soient à l’origine des dispositifs de santé numérique alimentés par des algorithmes d’IA.
Grâce à cette appropriation, les médecins pourront, aux côtés des ingénieurs et mathématiciens, coconstruire des “outils qui viennent s’intégrer dans leurs habitudes de fonctionnement, qui faillent leurs tâches et qui ne sont pas durs d’utilisation”. Ces outils vont leur permettre de laisser “plus de temps pour les cas les plus complexes et permettre de redonner du temps aux patients”.
Intégrer l’IA dans la formation :
Antoine Magnan explique qu’”on assiste à une révolution complète de la médecine et de la carte mentale du professionnel de santé qui vient renverser le principe même de la médecine puisque le citoyen va maintenant aller voir le professionnel de santé avant d’être malade”. L’IA va permettre de “penser avec le patient avant qu’il ne soit malade pour récolter des données qui généreront des algorithmes pour créer une prévention avant la maladie”. La relation soignant/patient va se transformer en relation prévenant/prévenu et c’est dans cette optique que la formation des soignants doit évoluer.
La formation et l’enseignement attendu pourrait viser 3 grands axes :
- avoir une formation sur l’IA pour comprendre comment elle fonctionne ;
- avoir une formation qui permet au médecin de juger si les biais intégrés par l’algorithme dans son raisonnement sont acceptables ou non ;
- avoir une formation pour comprendre la façon dont l’IA fait sa prédiction.
Le professeur Magnan précise que le but n’est pas que tous les médecins deviennent des ingénieurs ou des mathématiciens même s’il “encourage les doubles cursus permettant de former des médecins-ingénieurs”.
Défis éthiques et réglementaires
Un cadre réglementaire qui peut parfois freiner l’innovation :
Le retard de l’intégration de l’IA au monde de la santé n’est pourtant pas de la seule faute du manque de formation ou de connaissance des médecins pour l’IA : le cadre réglementaire apparaît comme un frein à l’innovation et à la mise sur le marché de dispositifs médicaux alimentés par l’IA. Sandrine Degos, présidente de Care Insight, explique que cette mise sur le marché doit être précédée d’une “validation scientifique des outils” ce qui peut repousser la date où ces innovations seront utilisées par les praticiens et les patients, même si “des fast tracks existent”.
Ce constat est partagé par Yann Le Guillou, co-fondateur et COO de Biosency, mettant au point une solution qui permet de prévenir une crise de bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO) 10 jours avant qu’elle n’arrive. Pour le moment cette solution n’est pas remboursée mais devrait l’être “au mieux dans 4 ans, soit près de 10 ans après le début de son développement” car elle fait actuellement l’objet d’une étude clinique. “La technologie évolue rapidement et encore plus dans le secteur de l’IA” et l’IA d’une solution doit être figée et ne doit pas être modifiée lorsqu’elle fait l’objet d’une étude clinique. Yann Le Guillou explique que lorsque sa solution sera totalement remboursable, la technologie aura fortement évolué et la solution ne sera plus aussi bénéfique pour le patient.
L’entrée en vigueur de l’IA Act prévue cette année :
Après l’accord provisoire conclu entre le Conseil de l’Europe et le Parlement européen en décembre 2023, l’AI Act a été ratifié par les 27 états membres de l’Union européenne (UE), le 2 février 2024. Ce texte de loi européen doit permettre de « favoriser le développement et l’adoption d’une intelligence artificielle (IA) sûre et digne de confiance » sur le marché unique de l’UE par les acteurs privés et publics, mais aussi de « stimuler l’investissement et l’innovation dans le domaine de l’IA en Europe ». Cette ratification du texte ne voit cependant pas son entrée en vigueur. Plusieurs étapes doivent encore intervenir avant la publication de l’AI Act au Journal officiel (JO) de l’Union européenne.
Des problèmes éthiques pour le patient ?
Si les outils d’IA génératives permettent aux médecins de dresser des meilleurs diagnostics plus rapidement, lorsqu’il sont mis entre les mains des patients, ils peuvent s’avérer aussi dangereux. Selon Sylvie Leroy, de nombreux patients “vont sur ChatGPT avant la consultation et viennent donc avec un diagnostic, alors qu’avant ils venaient avec une pathologie”. cela demande de “passer du temps à défaire ce diagnostic, sauf s’il s’avère bon, pour en dresser un nouveau”.
D’autres questions éthiques se posent : les outils sont parfois alimentés par des données qui peuvent ne pas être bonnes ou ne pas être éthiques. Bernard Aguilaniu prend comme exemple une IA qui s’alimente de comptes-rendus médicaux et explique que certains stéréotypes comme celui du “syndrome méditerranéen” va alimenter l’IA, ne comprennant pas que c’est un stéréotype et va donc se construire sur cette base et va réutiliser des données pouvant être non éthiques ou dépassées. Il insiste donc sur l’importance d’utiliser de bonnes données.
De plus, l’empathie peut être complexe pour la sécurité des patients. Serena Villata, directrice de recherche au CNRS et directrice scientifique adjointe à l’Institut 3IA Côte d’Azur, explique que “maintenant, les IA sont très empathiques et vont agir avec les patients avec empathie : des patients peuvent donc croire qu’ils interagissent avec un autre être humain et ça n’est pas le cas. Et ça, ça peut être dangereux”.
Marché et acteurs de l’écosystème
Les start-ups, véritable moteur de l’utilisation de l’IA en santé :
Malgré différents freins réglementaires et éthiques à la généralisation des outils d’IA en santé, les start-ups sont les acteurs qui développent le plus de solutions alimentées par des algorithmes d’IA. Isabelle Laforgue explique qu’AstraZeneca accompagne des start-ups, souvent les acteurs qui créént les nouvelles innovations en IA “pour que l’IA rentre dans l’usage et soit adoptée par les utilisateurs” qu’ils soient patients ou praticiens.
Sur les plus de 40 start-ups accompagnées par le géant de l’industrie pharmaceutique, les solutions fonctionnant le mieux sont celles qui sont directement et exclusivement à destination du patient “parce que l’interopérabilité des logiciels n’est pas encore au point alors qu’avec le smartphone : l’interopérabilité a été traitée pour lui donc c’est plus facile d’utilisation”. Elle indique que ces acteurs de l’écosystème que sont les start-ups est “tout à fait prête et dynamique” pour le patient “impatient”.
Une cartographie des solutions d’IA en pneumologie de Health & Tech Intelligence :
Au cours d’une des 6 tables rondes, Sandrine Degos a présenté la cartographie des solutions d’IA en pneumologie dressée par Health & Tech Intelligence. Dans cette cartographie, non exhaustive, HTI a recensé les solutions embarquant de l’IA d’aide à la décision médicale et d’aide au diagnostic présentes en France.
La majorité de ces solutions sont des logiciels (57 %) ou des applications mobiles (24 %). Les outils d’aide au diagnostic en imagerie permettant de détecter des nodules, des lésions ou des épanchements pleuraux par l’utilisation du deep learning.
Les outils d’aide à la décision médicamenteuse et à la prescription, comme par exemple la solution de Posos qui permet de fournir une information rapide et fiable concernant la prescription de certains médicaments dans des situations complexes, notamment en pneumologie comme c’est le cas au CH de Saint-Denis. Ce type d’outil permet de sécuriser la prise de décision et gagner du temps médical.
Le machine learning (23 %) et le deep learning (32 %) sont les 2 types d’IA les plus utilisées par les solutions de cartographie.
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