Un marché significatif, mais structurellement sous-financé
Le marché de la santé numérique en France est estimé à 4,49 milliards de dollars en 2024 pour les seuls systèmes d’information hospitaliers (SIH), avec un taux de croissance annuel composé projeté à près de 19 % jusqu’en 2030. À l’échelle du marché global de la santé numérique, la France pèserait environ 6,58 milliards de dollars en 2024, tous segments confondus.
Ces chiffres donnent une impression de dynamisme. La réalité opérationnelle des établissements publics est plus contrastée.
Le constat le plus frappant reste celui dressé par la Cour des comptes dans son rapport du 3 janvier 2025 : les établissements de santé publics et privés ne consacrent que 1,69 % de leur budget d’exploitation aux dépenses informatiques. Ce ratio place le secteur hospitalier bien en deçà de la plupart des autres secteurs économiques – à titre de comparaison, les services financiers y allouent 9 %, le secteur de l’électronique 3,5 %. Pour mettre ces chiffres en perspective, la feuille de route du numérique en santé 2023-2027 fixe un objectif cible de 2 % du budget consacré au numérique, dont au moins 10 % dédiés à la cybersécurité et aux infrastructures – un niveau que la majorité des établissements n’atteint pas aujourd’hui.
Ce paradoxe – un marché en croissance dans un secteur qui sous-investit – s’explique en grande partie par la situation financière dégradée des hôpitaux publics. En 2024, le déficit cumulé des hôpitaux publics français atteignait 3,5 milliards d’euros, dont 1,1 milliard pour les seuls CHU. Dans ce contexte, les dépenses numériques, pourtant stratégiques, se retrouvent souvent arbitrées à la baisse au profit des dépenses de personnel ou de fonctionnement courant.
Qui achète réellement à l’hôpital ?
La question peut sembler simple, mais ne l’est pas.
Dans la majorité des établissements, la décision d’achat numérique est éclatée entre plusieurs acteurs : la Direction des systèmes d’information (DSI) pour les aspects techniques, la direction des achats pour le volet contractuel et juridique, la Direction des affaires financières (DAF) pour l’enveloppe budgétaire, et parfois la direction générale pour les projets les plus structurants. À cela s’ajoutent les directions métier – comme celles concernant les soins, la pharmacie, ou le bloc opératoire – qui portent souvent des besoins fonctionnels spécifiques et participent activement aux choix des solutions.
Cette multiplicité d’acteurs est une richesse dans le sens où elle garantit une prise en compte large des besoins. Elle est aussi une source de complexité : les décisions prennent du temps, les arbitrages sont difficiles, et la cohérence de la politique SI globale peut en pâtir.
Le groupement hospitalier de territoire (GHT) est censé apporter une réponse à cette fragmentation. Instaurés par la loi de modernisation du système de santé de 2016, les 136 GHT regroupent près de 890 établissements et ont pour mission de mutualiser plusieurs fonctions supports, dont le système d’information hospitalier et les achats. En théorie, l’établissement support du GHT coordonne une politique d’achat numérique commune à l’ensemble des établissements parties.
En pratique, le bilan est plus nuancé. Le rapport d’étape de l’Igas sur les GHT souligne que les systèmes d’information sont caractérisés par la diversité des logiciels utilisés par les établissements d’un même GHT, que ce soit en informatique médicale ou en gestion. Les ambitions de convergence se limitent souvent à une interopérabilité des applications, faute de consensus sur un choix de logiciel commun et de moyens suffisants pour en financer l’acquisition. Le dossier patient unique à l’échelle du territoire, objectif phare de la loi, reste un horizon encore lointain pour la majorité des GHT.
La cartographie des dépenses de ce qu’on achète à l’hôpital :
Les achats numériques hospitaliers se répartissent en plusieurs grandes familles, aux poids très inégaux.
Les logiciels métiers – en tête desquels le système d’information hospitalier (SIH) et le dossier patient informatisé (DPI) – captent la part la plus importante des budgets. Ce sont des solutions déployées sur plusieurs années, avec des cycles de renouvellement longs et des coûts d’intégration élevés. Les principaux éditeurs présents sur ce segment en France sont bien identifiés (InterSystems, Dedalus, Cerner, Softway Medical, Maincare…) et la concurrence, bien que réelle, reste limitée par les barrières à l’entrée que constituent la certification HDS, les exigences d’interopérabilité et la complexité des appels d’offres.
L’infrastructure et les réseaux représentent un deuxième poste majeur : serveurs, postes de travail, réseaux internes, solutions de sauvegarde et de reprise sur incident. Ce segment est soumis à une pression croissante liée à l’obsolescence des parcs : la Cour des comptes note dans son rapport de janvier 2025 que 20 % des postes de travail et serveurs des hôpitaux publics sont hors maintenance, faute de renouvellement , une situation qui crée des vulnérabilités techniques autant que des contraintes d’achat.
La cybersécurité est le segment qui connaît la plus forte montée en puissance. Longtemps parent pauvre des budgets IT hospitaliers, elle est devenue une priorité incontournable sous l’effet conjugué des cyberattaques à répétition et des incitations financières publiques via le programme CaRE.
Les solutions spécialisées – imagerie médicale (PACS/RIS), gestion du bloc opératoire, pharmacie, biologie, télémédecine – constituent une quatrième catégorie, souvent achetée par les directions métier concernées avec un niveau de supervision variable de la DSI. Cette dispersion des achats spécialisés est elle-même un facteur de complexité : les CHU peuvent ainsi gérer jusqu’à 1 000 applications interconnectées, rendant toute politique d’achat cohérente particulièrement difficile à piloter.
Le paysage de l’achat encore fragmenté :
Quatre voies d’achat coexistent dans le paysage hospitalier public français, avec des niveaux d’usage très variables selon la taille et la maturité des établissements.
Le marché propre reste la voie la plus utilisée, notamment par les grands établissements (CHU, CHR) qui disposent des équipes internes pour mener des procédures complexes. Il offre le plus de souplesse pour adapter les exigences au contexte local, mais mobilise des ressources significatives en ingénierie achat.
Les centrales d’achat – UniHA, Resah, UGAP, CAIH – permettent aux établissements d’accéder à des solutions préalablement négociées sans mener leur propre procédure complète. Ce mécanisme gagne du terrain, notamment auprès des établissements de taille moyenne qui ne disposent pas des ressources nécessaires pour conduire des marchés IT complexes.
La mutualisation via le GHT représente une troisième voie, avec l’établissement support qui conduit les achats pour le compte de l’ensemble du groupement. L’article R. 6132-16 du Code de la santé publique prévoit que la fonction achats mutualisée du GHT couvre notamment les équipements et logiciels informatiques, réseaux informatiques et de téléphonie. Prometteuse sur le papier, cette option se heurte aux difficultés de gouvernance évoquées précédemment.
L’achat groupé informel – plusieurs établissements se coordonnant ponctuellement pour un achat commun – existe également, mais reste peu structuré et juridiquement plus risqué.
Le constat dominant est que beaucoup d’établissements n’ont pas de stratégie d’achat numérique formalisée. Les décisions sont prises projet par projet, sous contrainte budgétaire et temporelle, sans nécessairement s’inscrire dans une politique SI cohérente à moyen terme. Ce constat est implicitement confirmé par le rapport Igas sur les GHT, qui souligne l’hétérogénéité très forte de l’état des mutualisations des fonctions supports, y compris sur les achats.
Plusieurs points de friction rencontrés par les acheteurs
Les décideurs hospitaliers rencontrent de façon récurrente les mêmes points de friction, que la littérature professionnelle et les rapports institutionnels documentent de manière convergente. Le premier tient à l’asymétrie d’information avec les éditeurs : les équipes IT hospitalières, souvent sous-dimensionnées et manquant de temps, font face à des commerciaux et des équipes avant-vente aguerries, ce qui complique la rédaction de cahiers des charges techniques solides et la comparaison des offres, d’autant que les périmètres fonctionnels diffèrent d’un éditeur à l’autre, les modèles de pricing sont hétérogènes (licences, SaaS, maintenance incluse ou non), et les références d’usage en milieu hospitalier ne sont pas toujours vérifiables. Le second frein structurel est la dépendance aux éditeurs en place : contrairement à d’autres secteurs, les hôpitaux ne peuvent pas développer leurs applications en interne et dépendent de logiciels spécialisés dont le remplacement représente un projet de plusieurs années. Cette dépendance favorise les renouvellements sans véritable mise en concurrence et des contrats déséquilibrés, où la roadmap de l’éditeur s’impose à celle du client et où les clauses de résiliation, de portabilité des données et de responsabilité méritent une vigilance particulière.
À ces deux freins s’ajoute une pression cyber qui crée une troisième catégorie de tension, plus récente et plus aiguë. Les établissements doivent désormais intégrer des exigences de sécurité élevées dans chaque achat – certification HDS, conformité NIS2, tests d’intrusion – alors même qu’ils manquent souvent des compétences internes pour évaluer ces critères chez les éditeurs. L’enjeu financier est pourtant considérable : selon la Cour des comptes, le coût d’une cyberattaque peut atteindre 10 millions d’euros pour la seule gestion de crise et remise en état, auxquels s’ajoutent jusqu’à 20 millions d’euros de pertes d’exploitation, un montant sans commune mesure avec celui d’un investissement préventif bien conduit.
Certaines dynamiques misent en place pour changer la donne :
Plusieurs dynamiques sont en train de remodeler le marché des achats numériques hospitaliers.
Lancé en 2021, le Ségur du numérique est un programme qui a mobilisé une enveloppe historique de 2 milliards d’euros – dont 1,4 milliard dédié au partage des données de santé et 600 millions au secteur médico-social – pour financer la mise à jour de nombreux logiciels vers des standards communs d’interopérabilité (INS, DMP, Mon Espace Santé). Il a également eu un effet structurant sur le marché éditeur : les solutions « référencées Ségur » sont devenues un prérequis de fait pour tout achat dans les domaines concernés.
La montée en puissance des centrales d’achat répond directement aux difficultés rencontrées par les acteurs en mutualisant l’ingénierie achat et en négociant à l’échelle nationale, elles rendent accessibles des solutions complexes à des établissements qui ne pourraient pas les acquérir seuls. La pression cyber est paradoxalement un levier de structuration : le programme CaRE, doté de 750 millions d’euros sur cinq ans, a fait de la cybersécurité un critère d’achat à part entière, même si son financement reste incomplet, avec seulement 223 millions d’euros alloués fin 2024 sur l’enveloppe annoncée. En 2024, 749 incidents de sécurité ont été déclarés dans 558 établissements, en hausse de 29 %, signe que la menace reste réelle et la vigilance nécessaire. Enfin, certains GHT développent aujourd’hui des politiques d’achat numérique cohérentes à l’échelle territoriale – schémas directeurs SI partagés, fonctions achats mutualisées opérationnelles – répondant à l’appel de la Cour des comptes à renforcer la convergence des systèmes d’information au sein des 136 groupements.