Une stratégie d’État au croisement de la santé et de l’innovation numérique
Le « Plan d’informatisation de la santé pour la période du 14e Plan quinquennal » (2021-2025), publié en novembre 2022, s’inscrit dans la continuité des grandes orientations stratégiques chinoises, à savoir les initiatives « Chine numérique » et « Santé Chine 2030 ». Élaboré conjointement par le Comité national de la santé, le Bureau national de la médecine traditionnelle chinoise et le Bureau national de contrôle des maladies, ce plan encadre les priorités de transformation numérique du système de santé chinois sur cinq ans. Il vise notamment à construire un réseau d’information en santé intégré à tous les niveaux (État, province, ville, comté), à connecter l’ensemble des établissements de santé publics, et à doter chaque citoyen d’un dossier de santé électronique sécurisé. La modernisation numérique est perçue comme une réponse à la fragmentation du système, aux inégalités d’accès aux soins et aux tensions sur les ressources hospitalières.
Moderniser l’infrastructure numérique de santé
Le premier pilier du plan concerne le développement d’une infrastructure de données et de connectivité robuste. Des centres de données seront établis à chaque niveau administratif pour garantir le stockage, le traitement et l’interopérabilité des données médicales. Tous les hôpitaux publics doivent être numérisés et connectés à une plateforme nationale d’échange d’informations de santé, déjà interopérable avec plus de 7 000 établissements de niveau 2 et plus. La couverture réseau (fibre optique, 5G) sera étendue à l’ensemble du territoire, notamment pour soutenir le développement des hôpitaux en ligne (déjà 1 700 ouverts) et l’offre de services de téléconsultation, y compris dans les zones rurales et reculées.
Une normalisation poussée pour assurer l’interopérabilité
La gouvernance des données est un autre axe du plan. La Chine dispose déjà de 220 normes nationales relatives aux actes médicaux, diagnostics, prescriptions ou codification des dossiers patients. L’objectif est désormais de généraliser un système normatif unifié pour l’ensemble du pays, intégrant les spécificités des dispositifs numériques, des prescriptions électroniques ou encore de la médecine traditionnelle chinoise. Des plateformes seront mises en place pour assurer l’alerte épidémiologique, la gestion des urgences sanitaires et l’unification des systèmes de paiement. Les autorités veulent aussi créer un indice national de santé publique et des tableaux de bord partagés entre institutions.
Vers une offre de soins plus accessible, intégrée et personnalisée
La numérisation est également mobilisée pour fluidifier l’accès aux soins. Le plan prévoit la généralisation des plateformes « Internet + santé » permettant aux patients de consulter, payer, suivre leurs traitements ou accéder à leurs examens à distance. L’expérience patient doit être repensée dans un format hybride — en ligne et sur place — incluant la télémédecine, les suivis à domicile, ou les services à destination des publics spécifiques (seniors, femmes enceintes, enfants, travailleurs isolés). La prise en charge des maladies chroniques, les problématiques de santé mentale et les besoins en éducation sanitaire sont identifiés comme prioritaires. Le développement des dossiers de santé électroniques, accessibles aux patients comme aux professionnels, est conçu pour favoriser une prise en charge continue et personnalisée sur l’ensemble du parcours de vie.
Structurer une économie de la santé numérique
Sur le plan industriel, le plan vise à stimuler l’innovation technologique. Il encourage la croissance des entreprises de la e-santé, le développement de services personnalisés, et la structuration d’un véritable marché des données médicales. Des mesures sont prévues pour soutenir les technologies émergentes : intelligence artificielle appliquée à la santé, pharmacologie numérique, équipements connectés, outils de diagnostic à distance ou encore jumeaux numériques. L’intégration de la médecine traditionnelle chinoise dans ce virage numérique est également prévue, via la mise en réseau des hôpitaux spécialisés et le développement d’outils intelligents à destination des praticiens.
Renforcer la gouvernance, la cybersécurité et la souveraineté numérique
Enfin, un effort particulier est porté sur la régulation, la sécurité et la gouvernance du système. Le plan réaffirme l’importance de lois déjà en vigueur comme la Loi sur la cybersécurité (2017), la Loi sur la sécurité des données (2021) et la Loi sur la protection des informations personnelles (2021). Il prévoit la classification des données sensibles, la mise en place d’identités numériques sécurisées pour les patients et les professionnels, ainsi que le renforcement des mécanismes de contrôle, d’auditabilité et de cryptographie. La Chine entend également renforcer son influence internationale : coopération avec l’OMS, harmonisation avec les standards globaux, et co-construction de normes en matière de santé numérique.
Une ambition portée au plus haut niveau de l’État
Dans les documents d’accompagnement officiels, le président Xi Jinping rappelle que la modernisation du pays passe nécessairement par l’informatisation, et que la santé numérique doit devenir un levier pour renforcer la qualité du service public, rééquilibrer la répartition des ressources médicales et soutenir l’innovation. Le plan quinquennal est accompagné d’un dispositif de suivi et d’évaluation, basé sur des indicateurs d’informatisation intégrés dans les processus de pilotage des établissements. Il prévoit aussi le développement des compétences numériques via la formation des personnels, la création de postes de Chief Information Officers dans les hôpitaux, et la professionnalisation des acteurs de la gouvernance.
Malgré les avancées récentes, plusieurs défis structurels sont identifiés : infrastructures inégalement réparties entre les régions, cloisonnement persistant des données, manque de coordination entre institutions, pénurie de talents numériques, et faible maturité en matière de gouvernance. L’État chinois entend répondre à ces enjeux par une approche centralisée, progressive et fondée sur l’innovation.

Cinq leviers et des solutions numériques pour transformer le système de santé
Dans le cadre de sa stratégie “Healthy China 2030”, la Chine engage une transformation structurelle de son système de santé, en misant sur la prévention, l’efficience des soins et le numérique. Un livre blanc publié par Deloitte et AXA Tianping identifie les principaux axes de cette mutation, illustrés par les usages émergents des patients, les priorités politiques et les innovations des acteurs de l’écosystème.
Renforcer les soins primaires et fluidifier les parcours : Plus de 300 millions de Chinois vivent aujourd’hui avec une maladie chronique. Pour limiter l’engorgement des grands hôpitaux publics, les autorités misent sur la hiérarchisation du système de soins : mécanisme de double orientation entre soins primaires et hôpitaux de niveau 1 à 3, développement de laboratoires indépendants pour les examens spécialisés (imagerie, biopsie), ou encore création de dossiers de santé numériques.
Des consommateurs plus autonomes, notamment en ligne : Les nouveaux usages montrent une forte appétence pour les services en ligne. 56 % des sondés ont recours à l’autodiagnostic en cas de symptômes mineurs, 41 % consultent en ligne, et 32 % préfèrent acheter leurs médicaments sur des plateformes e-commerce plutôt que se rendre en pharmacie. Les médecins de famille connectés, capables d’assurer un suivi régulier en ligne, sont également de plus en plus plébiscités, avec 22 % de recours.
Des innovations en matière de financement : Face à l’inflation des coûts médicaux, l’État promeut des mécanismes tels que les paiements groupés par pathologie (DRG), les achats groupés de médicaments et les services d’assurance intégrés. Certaines compagnies proposent des offres couplant remboursement et accompagnement hospitalier personnalisé (gestion des admissions, services de nutrition, soutien psychologique). Les populations chroniquement malades, encore peu couvertes par l’assurance classique, pourraient bénéficier de nouveaux outils d’évaluation du risque (objets connectés, scoring comportemental), actuellement en phase d’expérimentation.
Une santé connectée portée par les objets et les plateformes : Le marché chinois a vu un essor des dispositifs de mesure à domicile : glucomètres, ECG domestiques, tests thyroïdiens, kits métaboliques, etc. Chez les personnes atteintes de maladies chroniques, les vans mobiles de détection sont également bien perçus. Les objets connectés sont aussi très utilisés pour le suivi d’activité, du sommeil ou des constantes, notamment chez les jeunes urbains. Les attentes se tournent vers les services intégrés, capables de fournir des recommandations de traitement ou des rappels de prise de médicaments en ligne.
L’émergence d’une offre personnalisée de services : Les consommateurs attendent désormais des services sur-mesure tout au long du parcours. Cela va du coaching sportif (utilisé par plus de 60 % des répondants) au suivi diététique ou à la consultation psychologique. 20 % des personnes interrogées disent avoir déjà utilisé un service professionnel de soutien psychologique, avec un usage plus fort parmi les classes moyennes et supérieures. Les services numériques de médecins de famille sont, eux aussi, appelés à se diversifier : au-delà des diagnostics ou renouvellements d’ordonnance, les utilisateurs attendent des plans de santé personnalisés, la gestion des antécédents médicaux, ou un accompagnement post-hospitalisation.
Une industrialisation pilotée par la stratégie d’État
Le développement de la santé numérique s’inscrit en Chine dans une stratégie industrielle claire, intégrée au 14e Plan quinquennal. Cette orientation vise à transformer le secteur de la santé en moteur d’innovation économique, en s’appuyant sur les technologies émergentes — intelligence artificielle, blockchain, cloud, IoT — et en structurant un marché national de la donnée de santé. Le plan prévoit la création de zones pilotes, de centres de R&D régionaux et de plateformes d’échange de données sécurisées. Il soutient également l’émergence d’un tissu d’entreprises innovantes dans les dispositifs médicaux connectés, les logiciels de diagnostic, les services à distance et les solutions de médecine personnalisée.
Acteurs privés mobilisés et logiques de consortium
Le secteur privé est fortement sollicité via des incitations ciblées. Des géants technologiques comme Tencent, Huawei, Alibaba ou Ping An ont investi massivement dans la santé numérique — plateformes de téléconsultation, cloud médical, hôpitaux numériques, IA diagnostique. Ils travaillent en lien avec les institutions publiques, dans une logique de consortiums locaux ou régionaux. Le modèle chinois favorise les partenariats public-privé et la mutualisation des ressources : laboratoires, hôpitaux, start-ups, universités et collectivités territoriales sont encouragés à coconstruire des chaînes de valeur intégrée. Les hôpitaux intelligents font office de vitrines et de terrains d’expérimentation pour les innovations technologiques.
Structuration du marché de la donnée médicale
La stratégie chinoise inclut la création d’un marché structuré de la donnée de santé, avec des mécanismes d’accès sans transfert, des standards techniques et des plateformes de mutualisation. Des bases de données nationales sont en cours de consolidation, notamment pour les pathologies chroniques, les maladies infectieuses, ou les populations spécifiques (personnes âgées, enfants). Cette valorisation de la donnée ouvre la voie à des services fondés sur le big data et l’IA : modélisation prédictive, médecine de précision, pharmacovigilance numérique, suivi épidémiologique. Des centres de calcul spécialisés doivent être mis en place pour soutenir ces applications à grande échelle.
Enfin, le développement d’une industrie nationale de la santé numérique vise aussi la souveraineté technologique. Les autorités investissent dans les semi-conducteurs, les modules IoT médicaux, les plateformes d’IA propriétaires et les logiciels hospitaliers développés localement. La stratégie inclut également l’internationalisation : exportation de solutions, participation à la normalisation mondiale, et intégration dans l’initiative « Route de la soie numérique ». L’ambition est claire : faire de la Chine un acteur influent dans la gouvernance internationale de la santé numérique.