Un chirurgien opère une tumeur rénale à 8 000 km de son patient
En vingt ans, la chirurgie robot-assistée a transformé la pratique chirurgicale en permettant des gestes plus précis et moins invasifs, avec des bénéfices prouvés en termes de réduction des pertes sanguines, de durées d’hospitalisation et de satisfaction des patients. En septembre 2024, un patient de 37 ans hospitalisé à Pékin a été opéré à 8 000 kilomètres de son chirurgien. Le Dr Alberto Breda, président de la Société Européenne d’Urologie, dirigeait l’intervention depuis Bordeaux grâce à un système de téléchirurgie. Les mouvements du robot qu’il pilotait à distance étaient retransmis quasi instantanément, avec un décalage mesuré à 132 millisecondes. Si le chirurgien se trouvait en France, une équipe médicale était physiquement présente en salle d’opération à Pékin pour assister le robot et intervenir en cas de besoin. Ce protocole a permis de sécuriser l’intervention, qui consistait en l’ablation d’une tumeur rénale.
Cette opération n’est que la troisième de ce type réalisée dans le monde. La première avait eu lieu en 2000 entre New York et Strasbourg. La deuxième, en juillet 2024, a précédé celle-ci de quelques semaines seulement. Avant cette nouvelle prouesse, le Dr Breda s’était entraîné en février dernier en opérant à distance sur un animal depuis Orlando, alors que le robot se trouvait à Shanghai, soit 12 800 km de distance. Au-delà de l’exploit technique, le Dr Breda souligne les perspectives offertes par la téléchirurgie : non seulement opérer à distance, mais aussi former des médecins dans des régions où l’accès aux soins spécialisés est limité.
IA : Le robot chirurgical SRT-H réalise sa première opération humaine complexe en autonomie
Aux États-Unis, le Surgical Robot Transformer-Hierarchy (SRT-H) a retiré la vésicule biliaire d’un patient sans action directe d’un chirurgien, marquant une étape dans l’autonomie chirurgicale. Le robot SRT-H, conçu par l’université Johns Hopkins, a mené pour la première fois une opération chirurgicale complexe sans qu’aucune manipulation humaine ne soit nécessaire. Supervisé malgré tout par un chirurgien, il a retiré la vésicule biliaire d’un patient. Contrairement aux systèmes actuels qui nécessitent une commande manuelle, ce robot s’appuie sur des technologies d’IA lui permettant de s’autocorriger en temps réel si besoin.
Équipé de deux bras préhenseurs, le SRT-H a été entraîné grâce à des vidéos d’interventions chirurgicales menées sur des animaux. Capable de répondre à des commandes vocales telles que « attraper la tête de la vésicule biliaire » ou « déplacer le bras gauche », il adapte ses gestes et apprend de ses corrections comme le ferait un interne guidé. Bien que plus lent qu’un chirurgien expert, il a atteint un niveau de précision jugé équivalent. Le robot a exécuté 17 étapes, de l’identification des canaux et artères au positionnement de clips et à la section de tissus, démontrant sa capacité à gérer une procédure imprévisible. Pour Axel Krieger, roboticien médical et concepteur du système, « nous passons de robots capables d’exécuter des tâches chirurgicales spécifiques à des robots qui comprennent véritablement les procédures chirurgicales ».
L’IA propulse la robotique chirurgicale aux USA : l’exemple d’Intuitive Surgical
D’après Axa Investment Institute, la robotique chirurgicale a déjà vu ses volumes d’intervention croître de 300 % en dix ans, et l’IA, désormais intégrée aux systèmes, promet d’élargir encore les usages, notamment grâce à des capacités de calcul démultipliées. La robotique chirurgicale bénéficie d’une accélération importante, bien que son taux d’équipement reste encore limité en dehors des États-Unis. Depuis 2024, Intuitive Surgical déploie une nouvelle génération de robots dotés d’une puissance de calcul 10 000 fois supérieure à la précédente, grâce à l’IA.
Celle-ci permet non seulement de guider plus précisément les chirurgiens mais aussi d’anticiper et de corriger leurs gestes en temps réel. Le spécialiste américain de la robotique chirurgicale a multiplié par plus de quatre le nombre de procédures réalisées, passant de 570 000 en 2014 à 2,6 millions en 2024. L’évolution couvre désormais un large éventail d’interventions, de la chirurgie de la colonne vertébrale à l’ablation de tumeurs. Ces avancées reposent sur des innovations technologiques comme la vision haute définition, les capteurs sensoriels et la 5G, qui ouvrent la voie à des pratiques comme la téléchirurgie.
Un usage inégal en France : 70 % des prostatectomies sont robot-assistées contre 7 % des hystérectomies
En France, malgré une croissance du nombre de robots chirurgicaux, la diffusion reste inégale et freinée par l’absence de stratégie nationale de financement, souligne le dossier du Snitem publié au printemps 2025. Le nombre de robots installés dans les hôpitaux et cliniques français est passé de 135 en 2017 à environ 260 aujourd’hui. Pourtant, cette activité ne représente que 15,6 % des séjours dans les spécialités concernées (urologie, gynécologie, chirurgie digestive et thoracique). Selon l’Académie nationale de chirurgie, reprise par le Snitem, la répartition des équipements demeure hétérogène : certaines régions conservent un taux élevé de chirurgie ouverte, trente ans après l’introduction des voies mini-invasives. En urologie, 70 % des prostatectomies radicales sont désormais robot-assistées, contre seulement 7 % des hystérectomies et 5 % des prothèses de genou. L’accès reste donc très variable selon les spécialités et les territoires.
Un besoin estimé à 16 robots pour couvrir les 13 GHT franciliens
Les retours d’expérience soulignent des bénéfices pour les patients et les professionnels de santé. À Argenteuil, le robot a permis diminuer la pénibilité pour les chirurgiens. En orthopédie, le robot Rosa a montré une réduction des erreurs osseuses de 75 à 90 %. Lors du séminaire du 25 mars 2022, le Dr Jean-Claude Couffinhal (Académie nationale de chirurgie) a rappelé que la robotique conditionne l’avenir des hôpitaux généraux. Selon une étude commandée par l’ARS, 16 robots seraient nécessaires pour couvrir les besoins des 13 GHT franciliens. La petite couronne dispose déjà d’un robot pour 240 000 habitants, contre un robot pour 1,4 million en grande couronne, où la chirurgie ouverte reste trois fois plus fréquente. Le retard pèse sur la durée moyenne de séjour (+3 jours), soit environ 600 € par patient.
Un Grand Défi de 40 M€ pour développer des robots chirurgicaux moins coûteux
Jean-Claude Couffinhal, président de la commission Innovation de l’Académie nationale de chirurgie, appelle à une stratégie globale : financement dédié, certification et formation des chirurgiens, infrastructures de partage sécurisé des données et soutien à l’industrie française. Il alerte sur le risque pour la France d’être distancée par des pays en Europe comme le Danemark ou la Catalogne, déjà engagés dans des politiques de généralisation des pratiques mini-invasives.
France 2030 : 40 M€ d’euros pour accélérer la robotique chirurgicale
Seulement 5 % des chirurgies assistées par robot en France : le plan 2030 veut changer la donne
Dans son plan France 2030, le pays consacre 7,5 milliards d’euros à la santé, dont une part à la robotique chirurgicale (40 millions). Seulement 5 % des interventions en France recourent aujourd’hui à l’assistance robotique, contre 10 % aux États-Unis. Le marché mondial de la robotique chirurgicale, évalué à 4 milliards d’euros en 2020, devrait croître de 15 % par an d’ici 2028. La France, forte de son excellence chirurgicale et de sa recherche, se positionne pour devenir un acteur de premier plan. La robotique chirurgicale s’étend déjà à de nombreuses spécialités : urologie, gynécologie, chirurgie cardiaque et vasculaire, digestive, orthopédique, thoracique, ORL et neurochirurgie. Elle repose sur des innovations allant de la microrobotique à la réalité augmentée, en passant par l’intelligence artificielle et la téléchirurgie. L’Observatoire robotique lancé par l’ARS en 2020 a confirmé la dégradation de l’activité chirurgicale dans les centres non robotisés, avec un risque de perte d’autorisations et d’équipes
220 acteurs mobilisés pour bâtir la stratégie française en robotique chirurgicale
De juillet à décembre 2023, 220 acteurs de l’écosystème MedTech – industriels, pôles de compétitivité, CHU, laboratoires, SATT, fédérations professionnelles et autorités sanitaires – ont contribué à identifier les priorités. Ces échanges ont permis de dresser un état des lieux et de proposer une feuille de route en 4 objectifs et 8 actions.
Du coût à la formation : comment le Grand Défi veut lever les freins à la robotique chirurgicale
Le Grand Défi « Développer les robots médicaux pour la chirurgie de demain », coordonné par la Direction générale des Entreprises (DGE) et l’Agence d’innovation en santé (AIS), vise à :
- Rendre les robots chirurgicaux plus abordables et polyvalents.
- Améliorer leur intégration en milieu hospitalier.
- Faciliter l’accès au marché via des procédures adaptées.
- Renforcer la formation des soignants et des ingénieurs.
Les freins identifiés concernent :
- Le coût élevé des robots et consommables (Pour contourner la barrière de l’investissement, certains hôpitaux comme Argenteuil ont opté pour des contrats au coût à l’acte – robot Versius de CMR -, réduisant la contrainte budgétaire et permettant de tester l’outil avant un engagement définitif).
- La difficulté d’accès à des données hospitalières structurées.
- La complexité réglementaire (MDR 2017/745).
- La fragmentation des initiatives.
- La lente adoption par les équipes hospitalières.
- La pénurie d’ingénieurs spécialisés.
Les 8 actions prévues
- Appel à projets “innovations de rupture” (T2 2024) pour développer des robots moins coûteux et plus efficaces.
- Appel à projets industrialisation (T3 2024) pour soutenir la production et la pré-commercialisation.
- Création d’un référentiel national de données hospitalières en lien avec le Health Data Hub.
- Tiers-lieux d’expérimentation hospitaliers pour favoriser la collaboration entre start-ups et soignants.
- Plateforme nationale collaborative MedTech pour cartographier les acteurs et mutualiser les ressources.
- Expérimentation sur les bonnes pratiques d’évaluation pour faciliter l’inscription au remboursement.
- Formations des équipes hospitalières aux nouveaux robots et à leur impact organisationnel.
- Programmes de sensibilisation des futurs ingénieurs au domaine des dispositifs médicaux.
Le financement privé, frein au développement de la robotique chirurgicale en France
Malgré des avancées et un marché mondial estimé à 218 milliards de dollars en 2023, la France reste en retrait en densité robotique en Europe, freinée par des difficultés d’accès aux financements privés. Certaines start-up françaises se distinguent. À Montpellier, Quantum Surgical développe Epione, un robot chirurgical dédié au traitement du cancer du foie. D’autres pépites illustrent ce potentiel comme eCential Robotics ou bien MinMax medical, mais leur nombre reste limité. La Fédération Française des Clusters de la Robotique (FFC) œuvre à la mutualisation des forces. Pourtant, selon Philippe Roussel, délégué général de la FFC, le financement reste un obstacle majeur : les fonds publics soutiennent le démarrage, mais les levées privées se heurtent à la frilosité des investisseurs, notamment dans le hardware. Le coût élevé des équipements, la complexité de la prise en charge des actes robotisés, les délais d’accès au marché, et les besoins de données hospitalières structurées complexifient le passage à l’échelle.