Un hôpital qui “peine à remplir sa mission”, et des médecins généralistes pas toujours formés
27% des passages aux urgences
En France, les données de la Drees, de Santé publique France et du registre national des cancers de l’enfant montrent une augmentation des pathologies chroniques, métaboliques et psychiques chez les moins de 18 ans, avec des inégalités sociales et des couvertures vaccinales encore hétérogènes.
Maladies chroniques pédiatriques : asthme et diabète de type 1 en hausse continue
Chaque année, environ 2 200 enfants de moins de 15 ans développent un diabète de type 1, avec une augmentation moyenne d’environ 4% par an depuis les années 2000. Le nombre de jeunes de moins de 20 ans vivant avec un diabète de type 1 dépasse 31 000 en 2023, ce qui renforce l’enjeu de dépistage précoce et de suivi structuré. L’asthme constitue la maladie chronique la plus fréquente chez les enfants en France, avec une prévalence d’environ 10 à 11% et une raison importante de l’absentéisme scolaire. Les hospitalisations pour asthme pédiatrique atteignent près de 40 000 séjours par an, avec une part importante de formes d’origine allergique et une exposition renforcée dans les régions d’outre‑mer et en Île‑de‑France. En France, les inégalités sociales marquent très tôt l’état nutritionnel des enfants, avec un risque de surpoids en grande section de maternelle deux fois plus élevé chez les enfants d’ouvriers que chez ceux de cadres.
Cancers pédiatriques en France : 2 200 nouveaux cas annuels chez les 0‑17 ans
Le cancer se classe au quatrième rang des causes de décès chez les enfants de 0 à 14 ans. Chaque année, le registre national des cancers de l’enfant recense environ 2 200 nouveaux cancers chez les enfants et adolescents, dont près de 1 843 cas chez les moins de 15 ans et environ 440 cas chez les 15‑17 ans. Chez les moins de 15 ans, les leucémies représentent environ 30% des cancers pédiatriques, avec une prédominance des leucémies aiguës lymphoblastiques. Les tumeurs du système nerveux central constituent près de 26% des cancers de l’enfant, tandis que les lymphomes comptent pour environ 10% des cas. Chez les adolescents de 15 à 17 ans, les localisations dominantes sont les lymphomes qui représentent près de 27% des cas, dont une forte proportion de maladies de Hodgkin, les tumeurs du système nerveux central pour environ 17% et les leucémies pour près de 14%. L’incidence des cancers pédiatriques reste globalement stable depuis 2000, avec un taux de survie globale à cinq ans estimé autour de 80 à 83% chez les enfants et proche de 82% chez les adolescents de 15 à 17 ans.
Santé mentale : « Dans les années 1990, la pédopsychiatrie suivait 200 000 patients par an et aujourd’hui 800 000. » (Pr Guillaume Bronsard)
Le mal‑être psychique des jeunes progresse en France en 2025, avec une hausse des épisodes anxiodépressifs, des passages aux urgences pour motif psychiatrique et une consommation de psychotropes, tandis que l’offre de pédopsychiatrie et de psychologues reste insuffisante malgré les réformes engagées en e‑santé et en organisation des soins. Les risques de troubles anxiodépressifs concernent près de 30 % des 11‑24 ans en 2024, ce qui confirme une tendance haussière depuis la crise sanitaire liée à la Covid‑19. Chez les 17 ans, la proportion de symptômes anxiodépressifs sévères est passée d’environ 4,5 % en 2017 à près de 9,5 % en 2022, ce qui traduit un quasi doublement en cinq ans.
Sur 14 millions d’enfants et adolescents en France, 1,6 million souffrent de troubles psychiques, mais seulement la moitié reçoivent des soins
Les pensées suicidaires et tentatives de suicide progressent chez les jeunes adultes : une enquête citée à l’Assemblée nationale indique qu’en 2024, 23 % des jeunes déclarent avoir déjà eu des pensées suicidaires, soit près d’un sur quatre. La prévalence d’épisodes dépressifs chez les 18‑24 ans a augmenté d’environ 77 % entre 2017 et 2021, passant de 11,7 % à 20,8 %. Cette situation met en avant la nécessité de renforcer les dispositifs de prévention et des programmes de repérage précoce dans les établissements scolaires. « La psychiatrie, et la pédopsychiatrie en particulier, sont toujours en attente de moyens supplémentaires » (Pr Guillaume Bronsard).
Couverture vaccinale : des écarts marqués selon le niveau de vie et la région
Chez le nourrisson en France, la couverture vaccinale pour la primovaccination atteint environ 95% pour les vaccins contre la diphtérie, le tétanos, la poliomyélite, Haemophilus influenzae b, la coqueluche et le pneumocoque. Pour les enfants de 24 mois en 2018, la couverture avec deux doses du vaccin rougeole‑oreillons‑rubéole demeure autour de 83%, avec environ 90% de couverture pour l’hépatite B et 79% pour le méningocoque C. Le rapport de la Drees et les données nationales soulignent des écarts marqués de couverture vaccinale selon le niveau de vie et la région de résidence en France. Les personnes disposant d’un niveau de vie élevé sont environ 1,5 fois plus souvent vaccinées que les personnes à faibles revenus, y compris pour des vaccinations ciblées comme la grippe saisonnière chez les moins de 65 ans à risque, dont la couverture atteint seulement 39% contre environ 60% chez les 65 ans et plus.
Alors que faire ? PMI renforcées , +2 550 ETP pour 2 150 médecins, 6 300 IPDE et 1 400 sages‑femmes (bilan des assises)
Les Assises de la pédiatrie et de la santé de l’enfant ont été lancées fin 2022 par le ministère de la Santé dans un contexte de triple épidémie (bronchiolite, grippe, Covid‑19), de saturation des urgences pédiatriques et de montée des troubles psychiques chez les jeunes. Le rapport couvre la période de 0 à 18 ans et adopte une approche globale de la santé (somatique, mentale, sociale, environnementale), avec un cadre d’action limité volontairement à cinq ans afin de produire des transformations structurelles rapides. Dans le cadre de ces assises, le rapport « Investir dans la santé de l’enfant : une urgence nationale » propose une refondation quinquennale de la politique de santé, à partir de 20 mesures et près de 400 recommandations, après six mois de concertation nationale. Les pistes proposent de renforcer la filière de soins de l’enfant en valorisant les professionnels (notamment dans des maisons de santé pédiatriques), en développant l’exercice libéral des infirmières puéricultrices, en clarifiant les rôles entre généralistes et pédiatres de ville (pédiatre en recours pour enfants à risque), en améliorant la coopération ville‑hôpital et en révisant la nomenclature d’actes pédiatriques jugés sous‑tarifés.
20 recommandations :
- Créer un choc d’attractivité : revalorisation de toutes les prises en charge de l’enfant en ville comme à l’hôpital.
- Augmenter la quantité et la qualité du temps médical disponible : formation renforcée en santé de l’enfant, augmentation du numerus apertus, développement de la pratique avancée.
- Rendre lisible des parcours de soins gradués pour les parents et les professionnels : le bon médecin, au bon endroit, au bon moment.
- Améliorer l’accès aux soins non programmés et optimiser le recours aux services d’urgence : régulation téléphonique par des professionnels formés à la santé de l’enfant, participation élargie des praticiens libéraux à la continuité des soins et à la PDSA, renfort des équipes soignantes aux urgences pédiatriques au prorata de la lourdeur des soins, développement d’outils digitaux d’orientation et de conseil pour les parents.
- Protéger les enfants les plus jeunes et les plus vulnérables des épidémies hivernales par des campagnes de prévention nationales intégrant les mesures barrières, les vaccins (grippe, rotavirus…) et les anticorps monoclonaux anti‑VRS dès 2023.
- Sanctuariser le nombre de lits de réanimation pédiatrique et néonatale pour pouvoir faire face à une crise sanitaire (épidémie hivernale récurrente) sans perte de chance pour les enfants (déprogrammation chirurgicale ou médicale).
- Renforcer les équipes soignantes dans les services qui prennent en charge des enfants avec des besoins de soins renforcés.
- Enrichir les registres des naissances et des décès de données médico‑socio‑économiques et permettre les moyens de leur analyse pérennes.
- Transformer les PMI pour mailler le territoire de Maisons des 1000 jours et de l’enfant.
- Créer un nouveau Service de santé des élèves, qui mobilise tous les professionnels de santé du territoire sous la coordination du médecin scolaire, et dont l’objectif est le bien‑être des enfants et des adolescents.
- Créer un nouveau statut de médecin de fonction publique commun à la santé scolaire, aux Maisons des 1000 jours et de l’enfant, aux centres de santé publics et à l’hôpital, autorisant un exercice mixte et partagé.
- Instaurer « l’heure partagée » dans toutes les écoles élémentaires : sacraliser la dernière heure du vendredi pour la consacrer à un retour partagé entre les élèves sur le déroulement de la semaine sur les aspects non académiques (médiation et lutte contre le harcèlement scolaire).
- Créer un bilan de santé mentale à l’entrée au collège et revaloriser le forfait MonPsy.
- Renforcer les capacités en pédopsychiatrie : création de 600 postes en CMP‑IJ, renforcement de l’offre d’hospitalisation et de post‑urgence.
- Faire des écoles des « bulles vertes » pour les enfants : réduction des émissions de CO₂ aux abords des écoles, amélioration de la circulation et de la qualité de l’air dans les classes, zones « zéro tabac », mise à distance des zones d’épandage.
- Inscrire dans la loi l’interdiction des écrans avant 3 ans.
- Déployer le 1er Plan Sommeil.
- Une République, une santé : lutter contre les pertes de chance qui touchent les enfants ayant des besoins particuliers (maladies chroniques, précarité, handicap, maltraitances) et les enfants des Outre‑mer.
- Lancer des appels à projets récurrents fléchés dédiés à la santé de l’enfant et soutenir le développement de plateformes innovantes technologiques et thérapeutiques adaptées aux spécificités de l’enfant, en créant notamment des plateformes de thérapies géniques.
- Instaurer une Conférence nationale de la santé de l’enfant (CNSE), réunie tous les 2 ans sous l’autorité du Président de la République.
Assises : malgré un bon accueil, un après en demi-teinte
10 000 soignants et le SNPF dénoncent l’absence de « vrai plan » après les Assises
Dans une Tribune publiée au Monde les auteurs – composés de médecin et de pédiatres – rappellent qu’un an plus tôt, 10 000 soignants avaient déjà interpellé Emmanuel Macron face à la saturation des urgences, aux transferts de nourrissons sur de longues distances et à la pénurie de soignants en ville et à l’hôpital. Ils évoquent 1 200 décès considérés comme évitables, et une situation présentée comme un indicateur de dégradation conjointe des conditions de vie, du système de soins et de la prise en charge sociale et psychologique. « La première urgence est de remédier à la pénurie croissante de soignants de l’enfant » titrait la tribune.
Les pédiatres libéraux dénoncent une réforme incomplète
Un communiqué du Syndicat national des pédiatres français (SNPF) critique fortement les suites des Assises de la pédiatrie et de la santé de l’enfant, jugées dépourvues de « vrai plan de santé pour l’enfant ». Le syndicat dénonce l’« invisibilité » de la pédiatrie libérale dans les mesures annoncées : aucune réflexion sur la place du pédiatre de ville ni sur le parcours de soins ambulatoire, alors que les annonces se concentrent sur d’autres acteurs et dispositifs. Le rapport souligne l’objectif gouvernemental d’atteindre 600 pédiatres en formation par an d’ici 2030, chiffre que le SNPF dit réclamer depuis vingt ans, et estime que cet objectif est désormais insuffisant sans un doublement ou triplement des promotions, en parallèle d’une vraie politique de formation des généralistes à la santé de l’enfant. Le syndicat craint que ces nouveaux pédiatres restent surtout à l’hôpital, au détriment des hôpitaux généraux et de la pédiatrie de ville, et décrit un risque de déséquilibre au profit des surspécialités pédiatriques au détriment de la pédiatrie générale, pourtant jugée indispensable en ville et dans les hôpitaux généraux.
Le communiqué critique aussi l’absence de mesures d’attractivité pour la pédiatrie libérale : la convention n’apporte aucune revalorisation pour les enfants de plus de 2 ans, ce qui entretient la faible reconnaissance du rôle du pédiatre libéral par les tutelles et fragilise l’avenir du métier. Les auteurs s’inquiètent en parallèle de la promotion de l’accès direct aux orthophonistes : compte tenu de délais déjà estimés à 6 à 12 mois pour un enfant pourtant déjà évalué par un pédiatre, ils redoutent une aggravation des délais et une perte d’une année scolaire pour de nombreux enfants.