Hareesh Nair, directeur du fonds d’investissement spécialisé en santé Quadria Capital, détaille à H&TI les tendances actuelles en e-santé en Asie du Sud et du Sud-Est.
Il revient sur :
• l’écart important entre offre et demande de soins dans la région ;
• les points forts de Singapour en e-santé ;
• les différences entre le marché asiatique et américain, qu’il connaît très bien ;
• le leadership des États-Unis et de l’Europe sur le marché.
Quelle est votre vision du marché en Asie du Sud et du Sud-Est ?
Il existe un écart important entre l’offre et la demande de soins en Asie. Ici, de nombreux pays ont augmenté leur niveau global de richesse mais leurs dépenses en santé stagnent par rapport au reste du monde.
Cet écart est dû au fait que de nombreuses prestations médicales dépendent du secteur privé. Le secteur public n’a pas été en mesure de réaliser des investissements importants dans ce domaine, alors le gouvernement taxe les citoyens ou impose à certaines entreprises de fournir des prestations de santé. Des partenariats public sont ainsi mis en place pour attirer les investisseurs nationaux et potentiellement étrangers et, ainsi, tenter de combler cette lacune.
En quoi les sociétés comme Quadria Capital sont-elles utiles au marché ?
En tant que société d’investissement, nous avons joué un rôle important en aidant le secteur privé à réduire cet écart. Par exemple, le Dr. Amit Varma, l’un de nos directeurs associés, à contribuer à faire évoluer Fortis en l’un des plus grands groupes de soins en Inde. Depuis, Amit, Abrar Mir (fondateur et directeur associé de Quadria) et toute l’équipe Quadria ont investi des capitaux dans plus de dix grands groupes de soins de santé. D’autres entreprises en Asie du Sud-Est, comme Parkway à Singapour ou KPJ en Malaisie, sont également en train de réduire cet écart entre offre et demande.
Il est donc intéressant d’être présent en Asie…
À titre d’exemple, le secteur pharmaceutique asiatique pourrait dépasser celui des États-Unis et de l’Europe réunis et atteindre d’ici 2020 jusqu’à 750 milliards de dollars (670 milliards €). Donc oui, au regard de ce contexte, l’Asie est à mon avis un marché sur lequel il est intéressant d’investir.
Dr. Kevin Yap, un maître de conférence spécialisé en e-santé, a expliqué à H&TI qu’il pensait que Singapour pouvait se démarquer au niveau international grâce à son expertise en télémédecine et, plus particulièrement en cyber-pharmacie. Qu’en pensez-vous ?
Singapour peut faire une différence en télémédecine mais l’intérêt pour ce domaine ne doit pas être exclusivement concentré sur la cité-État. La télémédecine est un domaine très vaste. Elle peut être employée pour une consultation de base, pour obtenir un second avis médical, un diagnostic ou être centrée sur la télé-radiologie, les soins à distance ou la délivrance de diagnostic par mobile. Il y a tellement de sujets différents ! Singapour ne peut pas développer toutes les solutions.
Je pense que de nombreux pays et de nombreux entreprises ont des idées novatrices pour résoudre les problèmes locaux. À Singapour, il y a notamment un problème : le fait que la plupart des hôpitaux privés du pays se reposent sur les patients étrangers pour que la demande de soins soit suffisante. Dans ce cas, comment trouver des patients qui puissent être en relation depuis l’étranger avec leurs médecins présents à Singapour ? Comment leur fournir un diagnostic ou même de simples consultations médicales ? C’est peut-être ça le problème de Singapour, trouver des patients prêts à se déplacer dans la cité-État.
Chaque pays a ses propres problèmes. Existe-t-il une entreprise qui va tous les résoudre ? Je ne pense pas. Même si Google et Microsoft ont essayé, ils ne sont pas encore parvenus à trouver une solution unique. Je crois que les sociétés qui réussiront seront celles qui travailleront étroitement avec les médecins et les hôpitaux et pas uniquement avec les consommateurs.
Y a-t-il une réelle différence entre le marché asiatique et américain, que vous connaissez bien ?
Les États-Unis sont la plus grande économie du monde en matière de santé, et de loin. Ils dépensent actuellement plus de 2,5 billions de dollars (2,2 billions d’euros) chaque année dans ce secteur, ce qui représente entre 16 et 17 % du PIB du pays. Ils recherchent des solutions différentes de celles explorées par les pays asiatiques. Ils se concentrent par exemple davantage sur l’efficacité, en termes de coûts, par opposition à l’Asie qui recherche plutôt à faciliter l’accès aux soins de qualité.
Cette recherche de l’efficacité a donné naissance à la loi HITECH, instaurée pour encourager les hôpitaux à développer des solutions high-tech en vue d’améliorer les services de soins.
Le point positif pour l’Asie est que la région ne dépend pas des systèmes déjà existants. Elle peut donc éviter de reproduire les erreurs déjà commises aux États-Unis et en Europe. Par exemple, les gens communiquent beaucoup avec le téléphone portable ici. Les marchés asiatiques n’ont donc pas besoin d’installer des câbles à travers tout le continent comme cela a pu être fait dans les pays occidentaux. C’est un point positif. Il est bien plus efficace et moins coûteux de communiquer par mobile.
Aux États-Unis, le gouvernement se charge des dépenses sanitaires, quel que soit le coût. Ici, en l’Asie du Sud et du Sud-Est, le marché de la santé dépend beaucoup plus du secteur privé. Les consommateurs sont beaucoup plus sensibles aux prix. Ils font très attention à leur évolution et sont assez sceptiques quant à l’utilité de certains services.
Il y a par ailleurs en Asie moins de subventions ou d’avantages gouvernementaux pour les entreprises privés spécialisées dans les services de santé, par rapport aux États-Unis. Les business modèles sont donc forcément différents.
Pensez-vous que les États-Unis maintiendront leur place de leader mondial en e-santé dans les années à venir ?
Je crois que les États-Unis et l’Europe continueront d’être les leaders mondiaux. Je ne pense pas que cela va changer prochainement au regard de leur leadership aussi bien dans l’éducation quand dans le financement de la recherche.
Toutefois, cela ne signifie pas qu’on ne trouvera pas de bonnes idées provenant d’Asie. La région apporte souvent un plus au niveau des nouvelles technologies et des innovations en terme de business modèles. Ils parviennent souvent à faire plus avec moins de moyens. Les solutions recherchées sur le marché de la santé asiatique ne proviennent ainsi pas nécessairement d’innovations scientifiques complexes mais peuvent découler d’une adaptation rentable d’anciens systèmes.
Les entreprises seront forcées de résoudre les problèmes locaux en tenant compte du contexte local. Aux États-Unis et en Europe, elles ne disposeront pas des capacités suffisantes pour résoudre ces problèmes sans compréhension profonde de la culture et de l’environnement asiatiques, à moins qu’elles aient une implantation locale.