Intitulée « Le futur de la prestation des soins : une redéfinition indispensable », une web-conférence organisée par le groupe américain NEJM Catalyst s’est tenue le 19 janvier 2017 depuis le Providence St Joseph Medical Center (États-Unis).
À cette occasion, différents acteurs du secteur ont partagé leurs perceptions de l’offre de santé américaine d’hier et de demain, en pointant du doigt les enjeux du développement de la health tech, les erreurs passées et les leçons à tirer de ces échecs mais aussi les opportunités importantes qui s’offrent aux professionnels de la santé via la gestion des big data.
Au coeur des interventions est apparue une constante : placer au centre du système le patient grâce aux innovations numériques en émergence sur le marché.
Impact des technologies, manque d’intégration des patients, utilisation des données : trois axes de réflexion partagés
- Les nouvelles technologies en tant que perturbateurs du système de soins
- Les leçons à retenir : les expériences ratées dans la réorganisation des soins et le management des maladies chroniques
- L’utilisation des données significatives de santé pour répondre aux besoins des patients.
Les nouvelles technologies au sein du système de soins : alliées ou perturbateurs ?
Les systèmes de santé doivent aujourd’hui faire face à l’arrivée de nouvelles technologies. Censées aidées les praticiens à offrir une meilleure qualité de soins, elles peuvent aussi être synonyme de perte de temps et d’énergie. Comment déployer la bonne technologie, améliorer les soins et obtenir une plus-value sans surcharger le patient ou l’équipe médicale ? Autant d’interrogations mises en avant par Aaron Martin, vice-président exécutif et responsable de la direction numérique au Providence St Joseph Health Center, Victor Montori, professeur de médecine à la clinique Mayo et Molly Joel Coye, ancienne directrice de l’innovation au UCLA Health.
« Le domaine de la santé a jusqu’ici été assez lent dans l’intégration de nouvelles technologies », constate le Dr. Coye. Pour elle, l’une des premières attitudes à adopter est d’observer ce qui se fait dans les autres secteurs, comme dans la banque ou la restauration pour « apporter la santé jusque dans les foyers ».
Aaron Martin insiste sur le fait que les principes de base de la réussite sont les mêmes quel que soit le secteur. « J’ai travaillé pendant longtemps pour Amazon. Dans le domaine de l’e-commerce, il y a des choses qui ne changeront jamais, dont trois principes :
- proposer des prix plus bas que la concurrence ;
- offrir un large choix de produits ;
- penser pratique.
« Je me suis rendu compte que c’était la même chose dans le secteur de la santé : proposer des tarifs plus bas, garantir de meilleurs résultats et améliorer l’expérience des patients mais aussi des cliniciens font partie des bases pour réussir. «
« La plupart des solutions n’ont pas à être créées mais à être découvertes » (Aaron Martin, Providence St Joseph Health Center)
« La plupart des solutions n’ont pas à être créées mais à être découvertes, elles existent déjà, quelque part », complète M. Martin. L’idée, selon lui, est de recruter la bonne équipe de professionnels de santé et la bonne équipe d’experts en technologie pour dénicher les innovations les plus intéressantes et ensuite démontrer qu’elles fonctionnent au sein du système de santé. Dans un deuxième temps seulement, il faut réfléchir à une manière d’intégrer le patient dans l’espace numérique et l’inviter à s’engager dans son parcours de soins.
Victor Montori, de son côté, revient sur un problème central selon ses observations : l’invisibilité du travail des patients. « Les temps ont changé. Aujourd’hui, de nombreux patients souffrent de maladies chroniques. Ils ne sont pas à l’hôpital, ne consultent pas tous les jours un médecin. Ils doivent lutter avec leur maladie au quotidien en prenant une certaine liste de médicaments, s’interrogeant sur le mode de vie (alimentation, activité physique) qu’ils doivent suivre pour améliorer leur condition ou du moins freiner l’évolution de leur maladie. »
Il soulève plusieurs problèmes sous-jacents à l’e-santé pour les patients :
- Comment bien comprendre les informations transmises par leurs médecins ?
- Comment décrypter le jargon médical ?
- Comment savoir si le médicament alternatif proposé par le pharmacien sera aussi efficace que celui indiqué sur l’ordonnance ?
« Tout ce travail réalisé par le patient est invisible. Nous devons améliorer la communication entre professionnels de la santé et malades pour surmonter ce type de problème. »
Pour l’expert, l’essentiel est l’attention portée par le praticien aux patients. « En tant que professionnels de la santé, il ne faut pas rechercher le profit mais avant tout être à l’écoute du malade, l’aider à comprendre sa maladie, l’encourager à s’investir dans son parcours de soins. Les nouvelles technologies doivent être un support pour améliorer cette relation et non une source d’éloignement entre médecins et patients. »
« La technologie est là pour nous aider à lutter contre les tensions entre professionnels et consommateurs de santé », acquiesce Aaron Martin.
Transformer le système de soins : les leçons à tirer des erreurs commises par le passé
« L’industrie américaine des soins de santé est malade, analysait la Harvard Business Review dans un article publié en 1989. L’évolution de sa part dans le PNB est énorme – un dollar sur huit dépensé en soins -, elle représente le double de celle du Japon et est au moins 50 % supérieure à celle des autres pays développés. Parce qu’il croît à des taux 50 % plus élevés que le PNB, le coût de l’industrie entrave le contrôle de notre désastreux déficit commercial. »
Benjamin K. Chu, P.-D.G. du Memorial Hermann Health System, épingle une première erreur commise dans les années 80-90 : avoir laissé de côté le ressenti des patients. « À cette époque, on essayait de trouver un modèle pour relancer l’économie du secteur de la santé. Les industriels étaient avant tout focalisés sur la volonté de remonter la pente du point de vue économique. Personne ne demandait l’avis des patients. Il n’est pas étonnant qu’ils se soient révoltés à un certain moment », en remettant plus souvent en cause la qualité de l’offre et les diagnostics de leurs médecins.
Au cours des douze dernières années, l’attention était portée sur la création d’une nouvelle culture de l’offre de soins. De nouveaux business modèles sont recherchés, de nouvelles technologies font leur apparition pour tenter de perfectionner l’offre de soins. « Petit à petit, l’économie du secteur de la santé s’est mieux portée mais nous étions encore trop focalisés sur les problématiques économiques. » Ce n’est que récemment que l’intérêt autour du patient s’est accentué, reconnaît le Dr. Chu. « Se recentrer sur le dévouement envers le patient, c’est ça la clé. »
La gestion des maladies chroniques : quarante années d’apprentissage
Arnold Milstein, professeur de médecine à l’École de médecine de l’Université de Stanford, évoque quant à lui la gestion des soins pour les maladies chroniques, dont la progression importante en fait l’une des préoccupations principales actuelles et futures. Aux États-Unis, 86 % des dépenses de santé concernent les personnes atteintes de maladies chroniques, rappelle l’expert (chiffres officiels).
Il remonte quarante ans en arrière pour mieux comprendre les évolutions dans ce domaine précis et épingle les fausses routes empruntées par les offreurs de soins.
- Dans les années 80-90 : « Les médecins estiment qu’ils sont les seuls à savoir comment agir. »
Les outils mis à disposition se résumaient généralement au téléphone : « Si vous étiez chanceux, vous pouviez obtenir un rendez-vous de quinze minutes avec un médecin dans la journée pour traiter un problème bien précis, sinon vous tombiez sur un répondeur qui vous indiquait dans la plupart des cas de vous rendre aux urgences. Un système basique, simplifié, qui bien entendu ne répondait pas aux besoins des patients atteints de multiples problèmes liés à une maladie chronique ». Bilan : un échec. - Fin des années 90 – début des années 2000 : début d’une forme de e-santé.
L’idée était la suivante : former 1 800 infirmières pour qu’elles entrent en contact à distance avec le patient afin de l’aider à gérer personnellement son traitement. « Ça semblait être une bonne idée. Ce genre d’interventions persiste encore aujourd’hui bien qu’un rapport du CBO avait mis en évidence qu’il n’y avait aucun impact positif sur les dépenses de santé ». Bilan : un échec. - Aux alentours des années 2000 : perfectionnement du modèle de e-santé.
Les interactions entre les infirmières travaillant à distance et les patients deviennent plus sophistiquées, on s’intéresse notamment de plus près au comportement des malades et à l’importance de la dimension sociale dans le processus de guérison. « De vraies équipes médicales ont été formées. Les opérateurs étaient très enthousiastes mais une majeure partie d’entre eux a fait faillite car la plupart de ces interventions n’incluaient pas un réel face-à-face avec le patient, elles n’établissaient pas une relation profonde entre le patient et le case manager et entre le case manager et les cliniciens. Tout était encore plus ou moins géré à distance. » Bilan : un échec.
Dans son rapport portant sur ces différentes tentatives de faire baisser les dépenses de santé tout en améliorant la qualité des soins, le CBO conclut « qu’entre 33 et 34 % de ces expériences ont échoué ». Elles ont au final coûté davantage au gouvernement. « C’est un taux d’échec élevé !, souligne Aaron Martin. Celles qui ont fonctionné ont été celles centrées sur les patients les plus malades, appelées « démo des patients à hautes dépenses ».
« Comment les États-Unis sont en train d’apprendre de l’échec séquentiel des expériences vécues dans le domaine de la gestion des maladies chroniques ? », est la question qui intéresse Arnold Milstein aujourd’hui. Il positive. « Nous avons vécu quarante années d’apprentissage pour comprendre comment notre système peut mieux fonctionner. Je ne considère pas ces mauvais investissements comme des échecs si nous en tirons de bonnes leçons pour l’avenir. »
Gérer les données significatives de santé pour répondre aux besoins des patients
L’une des clés de la réussite du système de santé de demain passe par une bonne gestion des données de santé.
« Avec l’arrivée des nouvelles technologies, le but est de réduire le nombre d’installations physiques de santé par le biais du numérique », explique le professeur de médecine Scott Weingarten, vice-président et chef de la transformation clinique du centre de santé Cedars-Sinai.
« Nous disposons d’un volume important d’informations :
- 50 % d’entre elles proviennent des bases de données numériques dont l’industrie dispose ;
- nous bénéficions des ressources produites par environ 20 000 revues scientifiques ;
- un article de santé est en moyenne publié toutes les 26 secondes ;
- le volume de l’information médicale a doublé depuis les trois-cinq dernières années.
Aujourd’hui, les dossiers de santé électronique sont utilisés par :
- 96 % des hôpitaux ;
- 85 % des cabinets de médecins.
Les décisions cliniques sont déterminées par l’analyse de ces données.
Comment procéder pour analyser efficacement cette masse d’information ? Quel est le meilleur diagnostic ? Tel est le genre de questions que doivent se poser les offreurs de soins aujourd’hui. »
Lee Hood, vice-président principal et directeur scientifique du Providence St Joseph Health Center, souligne l’importance du cloud et de la manière dont il peut améliorer le bien-être des patients.
« À travers l’analyse des données, une transition est en train d’opérer. Nous pouvons mieux comprendre comment une personne passe d’un bon état de santé à la maladie. L’idée, avec la gestion des big data, est de travailler sur la médecin préventive, de comprendre comment la combinaison entre génétique et environnement peut influer sur l’état de santé d’une personne. »
De ce constat découle une priorité : « trouver comment éduquer les patients, les médecins et les autres professionnels de la santé pour qu’ils puissent tirer profit de cet afflux massif de données pour améliorer l’offre de soins aussi bien pour les riches que pour les pauvres ».
L’expert est positif quant à l’avenir du secteur de la santé aux États-Unis : « Je pense sincèrement que nous pouvons trouver un système dans lequel l’offre de soins sera de meilleure qualité et proposée à un coût raisonnable ».
« Il est possible de simplifier le système de santé pour tous en adoptant une attitude pro-active permettant à chacun d’agir positivement sur son état de santé, résume Amy Compton-Philips, vice-présidente exécutive et chef des services cliniques du Providence St Joseph Health Center. Nous devons imiter les modèles qui fonctionnent dans d’autres secteurs plutôt que de perdre du temps et de l’argent à innover. Nous devons changer la culture des acteurs de santé pour être capable de faire évoluer le secteur. »