Un service préhospitalier de téléconsultation d’urgence a été mis en place avec succès à Aix-la-Chapelle (Aachen), en Allemagne. C’est ce que révèle une étude publiée le 8 octobre 2019 dans le Journal of Medical Internet Research (JMIR). Les travaux mettent en avant que le système permet à la fois :
• de venir en aide aux patients de manière efficace et sûre à leur domicile ;
• de libérer les urgentistes de la ville d’une charge de travail qui a fortement augmenté ces dernières années.
Plus précisément, l’étude montre que ce service a été plébiscité par les médecins urgentistes et les paramedics (ambulanciers formés à la réalisation de divers gestes thérapeutiques) exerçant à Aix-la-Chapelle car l’outil semble sûr et fiable. En effet, sur plus de 6 000 patients prise en charge à distance en 3 ans, « seuls » 6 ont subi des événements iatrogènes notables, et moins de 0,5 % des communications ont été bloquées par des incidents techniques.
Contexte de l’étude : des médecins urgentistes pas assez nombreux
Les services d’urgence allemands reposent, pour l’acheminement des patients jusqu’à l’hôpital, sur 2 systèmes :
- l’un concerne des paramedics, qui se déplacent jusqu’au domicile des patients atteints par des affections peu graves en ambulance ;
- l’autre fait appel aux médecins urgentistes, emmenés jusqu’aux malades en situation d’urgence vitale par des dispositifs équivalents au services mobiles d’urgence et de réanimation (Smur) français.
Ces dernières années, les urgentistes ont été de plus en plus sollicités pour se déplacer au domicile de patients ne se trouvant pourtant pas en situation d’urgence vitale car :
- selon le droit allemand, les médecins étant les seuls professionnels de la santé autorisés à prescrire des médicaments et les secouristes n’étant autorisés à administrer des médicaments non prescrits que dans quelques cas d’extrême urgence (seulement si le patient est en danger de mort, si l’administration du médicament est encadrée par une procédure standard prédéfinie, si une autre mesure non médicamenteuse et non invasive n’est pas indiquée et si aucun médecin n’est présent sur les lieux), les urgentistes sont souvent envoyés au domicile de personnes ne se trouvant pas en situation d’urgence vitale pour administrer rapidement un médicament ;
- des erreurs mènent souvent à la sollicitation de professionnels inappropriés (paramedics pour des cas complexes et urgentistes pour des cas moins graves) ;
- le nombre total de recours aux services d’urgences a fortement augmenté et ne cesse de croître.
Ainsi, en Allemagne, 45 % des appels mènent à la sortie des médecins.
Objectifs de l’étude : évaluer l’utilisation, la sécurité et les performances techniques d’un service de télémédecine d’urgence
La charge de travail qui pèse sur les urgentistes a mené, dans la ville d’Aix-la-Chapelle (Aachen, Allemagne), à la mise en place d’un service télémédical préhospitalier d’urgences : actuellement, à Aix-la-Chapelle, les ambulanciers arrivés au domicile du malade découvrant une situation nécessitant l’administration d’un médicament et la présence d’un médecin peuvent soit solliciter la venue d’un urgentiste, soit demander le soutien d’un médecin du service de télémédecine d’urgence.
Lors de cet acte de télémédecine réalisé en urgence :
- les secouristes (ou le médecin urgentiste présent sur place mais dépassé par la situation), au moyen de l’équipement d’ambulances spécifiques dédiées à la télémédecine, transmettent instantanément au médecin des images et des vidéos de l’intervention en cours ainsi que les paramètres vitaux du patient et les coordonnées GPS de l’ambulance ;
- le médecin, assisté par un algorithme d’aide à la décision thérapeutique, communique vocalement des conseils et des directives aux secouristes depuis un centre de contrôle ;
- en retour, les paramedics appliquent les recommandations de l’urgentiste notamment pour l’administration de médicaments alors autorisée (puisque supervisée par un médecin).
Cette étude consiste en une analyse rétrospective de l’utilisation, de la sécurité et des performances techniques de ce service de télémédecine d’urgence observées pendant les trois premières années d’activité de ce service.
Les méthodes : évaluer l’utilisation, la sécurité et les performances techniques du service
L’utilisation : les patients ayant bénéficié de ce service
- Inclusion des patients : données quantitatives sur les interventions du service
Tous les patients ayant été pris en charge par les urgentistes du service préhospitalier de télémédecine d’urgence au cours des trois premières années de fonctionnement de ce service (avril 2014 – mars 2017) ont été inclus dans l’étude.
- Données qualitatives sur les interventions du service
Les données qui ont fait l’objet d’analyses statistiques dans le cadre de cette étude sont :
- l’âge des patients ;
- le sexe des patients ;
- les scores de gravité des blessures et des affections NACA des patients ;
- les principaux symptômes présentés par les patients ;
- le nombre d’administrations de médicaments non opioïdes ou opioïdes ayant eu lieu dans le cadre de ces interventions à distance ;
- les durées de téléconsultation ;
- les modalités de transport des patients ;
- les temps de mission des secouristes et médecins physiquement sortis de l’hôpital.
La sécurité : analyse des événements indésirables survenus pendant les actes de télémédecine
Les critères de sélection des comptes rendus d’actes de télémédecine d’urgence témoignant de la survenue avérée ou probable d’événements indésirables ont été :
- la présence, dans ces comptes rendus, de mots renvoyant aux concepts suivants : « échec » ; « instable » ; « agitation » ; « aucun signe de récupération » ; « médecin sur place » ; « hypotension » ; « allergie » ; « anaphylaxie » ; « accident » ; erreur » ; « confusion », etc. ;
- la présence dans ces comptes rendus de références à l’administration de médicaments difficiles à utiliser ou associés à des effets indésirables nombreux ou dangereux (catécholamines telles que l’adrénaline ou la noradrénaline, opioïdes, etc.).
Les performances techniques : étude des réponses des urgentistes à un questionnaire concernant la qualité des transmissions
« Au cours de ces trois premières années d’activité du service, les médecins ont été priés, après chaque téléconsultation, de remplir un questionnaire concernant […] notamment la qualité de transmission des informations », précisent les auteurs. L’analyse des performances techniques ont été fondées sur les réponses des urgentistes à ce questionnaire.
Selon ce formulaire étaient considérés comme des « défaillances complètes du système » :
- les cas de transmission impossible des communications vocales ;
- les cas de transmission impossible des données vitales en temps réel – notamment des résultats d’ECG ;
- les cas de transmission impossible d’images fixes et de perturbations du flux vidéo.
Résultats : hausse du recours à la télémédecine et bilan plutôt positif
Utilisation : un important recours au service de télémédecine d’urgence préhospitalier
- Des patients âgés pris en charge pour des affections de gravité modérée à sévère
Pendant les trois premières années de fonctionnement du service, les urgentistes ont pris en charge à distance 6 265 patients.
Ces patients, d’âge médian de 70 ans et qui étaient à 53 % des femmes, souffraient d’affections classées majoritairement dans les catégories III (blessures et maladies nécessitant une investigation et un traitement hospitalier, sans menace vitale) et IV (blessures et maladies graves pouvant évoluer vers un risque vital en l’absence de traitement hospitalier) de la classification NACA. 6,43% se trouvaient par ailleurs en état d’urgence pré-réanimation (catégorie NACA V : blessures et maladies avec risque vital immédiat qui sans traitement d’urgence évolueraient probablement vers le décès).
Ainsi, seuls 8 % des patients pris en charge à distance n’ont été ni traités à leur domicile, ni transférés à l’hôpital : seuls 8 % des patients ne présentaient pas d’affection modérée à sévère mais des pathologies peu graves.
- Augmentation du recours au service de télémédecine au cours de la période étudiée
Les téléconsultations ont augmenté de 152 à 420 au cours des quatre premiers trimestres suivant la mise en place du système. Puis de plus en plus d’ambulances ont été équipées du matériel nécessaire pour des téléconsultations. En 2015, 11 ambulances pouvaient être utilisées pour des actes de télémédecine d’urgence 24h/24. Là, le service a enregistré 26 téléconsultations supplémentaires à chaque nouveau trimestre.
Alors que les téléconsultations se sont multipliées pendant 3 ans, les sorties d’urgentistes ont légèrement diminué de façon continue pendant cette période (1 % de sorties de Smue en moins par trimestre).
- Un service utilisé principalement par les secouristes pour l’administration télé-déléguée de médicaments
Dans l’ensemble, 91% des téléconsultations ont été conduites pour soutenir les paramedics sur site. 4,5 % de ces actes de télémédecine ont été requis par un urgentiste présent sur place.
Dans 4 % des téléconsultations, le médecin qui menait la téléconsultation a estimé nécessaire d’envoyer un urgentiste sur place auprès des secouristes. Les secouristes ont requis un acte de télémédecine en attendant l’arrivée physique d’un urgentiste dans 3 % de leurs missions.
Sécurité : des événements indésirables liés à un geste thérapeutique peu nombreux et contrôlés
« 6 des 6 265 patients ont présenté des effets indésirables », indiquent les auteurs de l’étude :
- un patient a perdu connaissance après administration télé-déléguée de nitroglycérine pour un syndrome coronarien aigu : un médecin a immédiatement été envoyé sur les lieux par l’urgentiste à distance ;
- une patiente de 94 ans a manifesté un état de grande agitation après avoir reçu de la kétamine pour le traitement d’une fracture de la hanche : un médecin a été envoyé sur place ;
- un patient a reçu du reprotérol (bêta-2-mimétique) à la place de la scopolamine (parasympatholytique) en raison de la similitude phonétique des noms commerciaux allemands des deux molécules ;
- les secouristes ont accidentellement perforé l’artère cubitale au lieu d’une veine d’un patient, perforation qui a été traitée instantanément avec un bandage compressif ;
- deux patients ont présenté un érythème après l’administration de médicaments.
Tous ces patients ont présenté des constantes normales à leur arrivée à l’hôpital : ceci témoigne de procédures de prise en charge des événements iatrogènes adaptées.
Performances techniques : peu de défaillances complètes
5 220 questionnaires portant sur la qualité technique d’autant de consultations (83 % du nombre total de téléconsultations) ont été recueillis et analysés.
Des défaillances complètes du système sans transmission possible sont survenues :
- pour 0,25 % (14/5220 ; IC à 95% de 0,2 % à 0,5 %) des communications vocales à deux voies ;
- pour 1 % des transmissions de coordonnées GPS ;
- pour 1,34 % des transmissions de flux vidéo unidirectionnelles ;
- pour 1,43 % les transmissions d’images fixes ;
- pour 1,66 % des transmissions des résultats d’ECG au repos à 12 dérivations ;
- pour 1,91 % des transmissions de données vitales en temps réel.
Au total, des défaillances complètes se sont produites dans 0,34 % des téléconsultations.
Discussions : le nombre d’événements indésirables liés aux soins sous-estimé, des dysfonctionnements techniques surestimés
La forte augmentation du nombre de téléconsultations au cours de la première année d’exploitation doit être attribuée principalement :
- à l’augmentation du nombre d’ambulances équipées pour des actes de télémédecine ;
- à l’augmentation de la durée d’ouverture du service à 24h par jour.
Toutefois, au cours des deux années suivantes, le nombre de téléconsultations a encore augmenté, de même que la télé-délégation de médicaments. Cette augmentation est donc probablement aussi due à l’adaptation des paramedics à ce système et à leur pleine adoption de ce dernier.
Un nombre d’événements indésirables liés aux soins légèrement sous-estimé
Le faible nombre d’événements iatrogènes observés était sans doute dû au fait que des événements indésirables courants n’ont pas été signalés par les médecins : seuls des événements indésirables perçus comme inhabituels ou qui ne seraient pas survenus si un urgentiste avait été présent ont sans doute été signalés.
Des dysfonctionnements techniques surestimés
La plupart des événements rendant les transmissions impossibles ou difficiles sont liés à une mauvaise réception du service mobile (ces événements peuvent donc être résolus en déplaçant l’ambulance).
« Le questionnaire de performance technique n’a par ailleurs pas été rempli dans 17 % des missions [conduisant probablement] à une surestimation des dysfonctionnements techniques car les médecins ont préféré remplir le formulaire après avoir rencontré des difficultés techniques au cours de la sortie », indiquent les auteurs de l’étude.
Finalement, cette analyse rétrospective des téléconsultations préhospitalières d’urgence menées pendant 3 ans à Aix-la-Chapelle montre que le système mis en place dans la ville allemande est utilisé, sûr et techniquement fiable. « Ce service télémédical d’urgence est susceptible de fournir des soins de haute qualité, d’alléger la charge de travail des médecins urgentistes et de rendre ces derniers plus disponibles pour les cas d’urgences vitales les plus graves », concluent les auteurs des travaux.